Publié le 29 Décembre 2015

" Alors que j'allais de réserve en réserve, je suis passé par Patagonia. Et je me suis dit que, si un jour je pouvais me payer un petit abri, ce serait là. Patagonia est un patelin paumé situé à 25 kilomètres de la frontière mexicaine. En plein sur l'itinéraire principal de migration des oiseaux. Et en plein sur celui des immigrants illégaux... Comme ça, on voit tout le monde ! Mais c'est un endroit fantastique. Très beau. Très sauvage aussi. L'autre matin, j'ai entendu un drôle de boucan. Je suis sorti sur la véranda : deux pumas étaient en train de dévorer un chevreuil dans mon jardin... Le chevreuil sautait en l'air et les pumas bondissaient sur le chevreuil. Ils en ont boulotté la moitié, puis les corbeaux sont arrivés. Faut que tout le monde mange ! Il y a quelques années, un jaguar a attaqué un cheval juste à côté de la casita et l'a mis en pièces. Faut quand même faire un peu attention, quand on se promène.

Mais le plus grand danger, c'est les hommes. Pas les animaux. Shakespeare nous l'a dit, mais nous ne voulons rien entendre : " Nous sommes aussi la nature. " C'est une vérité essentielle mais nous oublions très facilement que nous faisons "aussi" partie de la nature. Nous faisons n'importe quoi. Un de mes amis m'a raconté que récemment des types de New York ont débarqué dans le Montana et ont tronçonné un arbre vieux de 500 ans. Ils l'ont coupé juste pour connaître son âge. Résultat : maintenant, l'arbre n'existe plus. C'est pas de la folie, ça ? "

 

Jim Harrison : extrait d'entretien pour le magazine Lire, octobre 2015

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Littérature Américaine

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Publié le 18 Décembre 2015

Philip Roth

" On lutte contre sa propre superficialité, son manque de profondeur, pour essayer d'arriver devant autrui sans attente irréaliste, sans cargaison de préjugés, d'espoirs, d'arrogance ; on ne veut pas faire le tank, on laisse son canon, ses mitrailleuses et son blindage ; on arrive devant autrui sans le menacer, on marche pieds nus sur ses dix orteils au lieu d'écraser la pelouse sous ses chenilles ; on arrive l'esprit ouvert, pour l'aborder d'égal à égal, d'homme à homme comme on disait jadis. Et, avec tout ça, on se trompe à tous les coups. Comme si on n'avait pas plus de cervelle qu'un tank. On se trompe avant même de rencontrer les gens, quand on imagine la rencontre avec eux ; et puis quand on rentre chez soi, et qu'on raconte la rencontre à quelqu'un d'autre, on se trompe de nouveau. Or, comme la réciproque est généralement vraie, personne n'y voit que du feu, ce n'est qu'illusion, malentendu qui confine à la farce. Pourtant, comment s'y prendre dans cette affaire si importante - les autres - qui se vide de toute la signification que nous lui supposons et sombre dans le ridicule, tant nous sommes mal équipés pour nous représenter le fonctionnement intérieur d'autrui et ses mobiles cachés ? Est-ce qu'il faut pour autant que chacun s'en aille de son côté, s'enferme dans sa tour d' ivoire, isolée de tout bruit, comme les écrivains solitaires, et fasse naître les gens à partir des mots, pour postuler ensuite que ces êtres de mots sont plus vrais que les vrais, que nous massacrons tous les jours par notre ignorance. Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. C'est même comme ça qu'on sait qu'on est vivant : on se trompe. Peut-être que le mieux serait de renoncer à avoir tort ou raison sur autrui, et continuer rien que pour la balade. Mais si vous y arrivez, vous...alors vous avez de la chance. "

Philip Roth : extrait de " Pastorale américaine" , Gallimard 1999

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 11 Décembre 2015

" Les profanes s'imaginent qu'écrire et dire expriment une activité identique. On se mettrait à écrire parce qu'on a quelque chose à dire. Rien n'est plus faux. Il arrive, et plus souvent qu'on ne le pense, qu'il faille des années à un écrivain pour entrevoir ce qu'il aspire à dire ; et s'il le dit, c'est, plus souvent encore, à son insu. Car l'écrivain habite le silence. On reconnaît l'exacte nécessité des mots qu'il emploie à la gangue de silence dont ils sont enveloppés. paradoxalement, écrire, c'est d'abord se taire, c'est se recueillir, c'est plonger dans le silence et se familiariser avec sa pénombre où, telles des algues et des fougères sous-marines, évoluent des formes imprécises. On est bien loin, dans ces régions de ténèbres et de pulsations abyssales, des évidences de la réalité, de la dure consistance des apparences. Mensonge et réalité, songe et vérité se mêlent et se confondent. Tout l'effort consiste, en bougeant le moins possible, en devenant pure attention, à ne rien déranger de l'étrange alchimie qui défait et refait les formes..."

 

Michel Del Castillo : extrait de "La gloire de Dina" Éditions du Seuil, 1984

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Publié le 4 Décembre 2015

l'univers factice des apparences

" Parfois l'on se rencontre et c'est la concordance heureuse des cœurs, des corps et des âmes. Un regard, un sourire, l'accord parfait : on n'a pas besoin de trop s'en dire, on se comprend. Même chose avec les livres : il arrive que la lecture commence, et déjà l'on jubile, de la lucide jubilation qui sait reconnaître une œuvre qui vient à son heure exacte : on a l'âge qu'il faut pour pleinement l'apprécier. C'est un peu le sentiment que j'ai éprouvé,arrivé au milieu de ma lecture des Choses de Georges Perec. Plus jeune, même à l'âge des protagonistes Sylvie et Jérôme ( vingt-deux et vingt-quatre ans ), j'aurais été moins sensible à leurs soucis. Plus vieux... je n'en sais rien, je n'y suis pas encore. Mais là, c'était exactement ça : j'avais vécu les mêmes moments, je m'étais posé les mêmes questions, quelques années auparavant. Question d'âge. Question, aussi, de "civilisation", comme si Perec avait mis le doigt, dans ce court roman, presque une nouvelle, sur la situation dans laquelle nous baignons encore.

Cette situation, quelle est-elle ? On l'a beaucoup dit : dans les années 1960, un couple croît au bonheur que lui promet la société de consommation - au bonheur des choses. Il se perd dans l'univers factice des apparences, du plaisir d'une possession qui toujours lui échappera, car il y aura toujours mieux à posséder. Il manque le bonheur qui pourrait être le sien dans l'attente d'un bonheur qui est toujours au-delà de lui, proche en cela du pathétique protagoniste de La Bête dans la jungle de Henry James. Demain , on rase gratis... Jérôme et Sylvie mènent une vie au conditionnel, comme dans la fameuse ouverture du récit, description d'un appartement rêvé, idéalement meublé, qu'ils ne possèdent pas ( " L’œil, d'abord, glisserait sur la moquette grise d'un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair..." ). Le récit sera d'ailleurs ponctué de descriptions d'appartements : après l'appartement idéal, tout droit sorti d'un catalogue de vente, l’appartement réel, forcément décevant. Et puis celui que le couple occupe à Sfax, en Tunisie, pour quelque temps. La magnifique villa dans laquelle ils sont alors reçus, lors de leur séjour, et dont ils ne voient pas, dont ils ne peuvent plus voir, déjà usés par la vie, qu'elle est justement celle dont ils rêvaient.

Cette jeunesse qui vit dans le sentiment que la vie, la vraie, le monde plus réel et plus authentique, commencera après, demain, , mais pas maintenant, cette jeunesse existe encore. Elle est bien comme ces personnages dont Perec dit, en une formule merveilleusement paradoxale, qu'ils "auraient aimé vivre" - énoncé aussi impossible que le "je suis mort" de Blanchot. C'est une jeunesse qui travaille, souvent - pas toujours. Elle a connu un certain confort dans son enfance, et puis, à présent que la France se retrouve au niveau des pays "moyen-pauvres", comme dirait Houellebecq, elle expérimente la difficulté, la lutte pour la survie, les études plaisantes qui n'ont servi à rien, les appartements qui rétrécissent, l'amertume de s'être trompés de vie. Qui n'a pas vécu ces dernières décennies dans une grande ville occidentale ne comprendra pas cette obsession de la place gagnée dans l'appartement qui est celle de Sylvie, de Jérôme et de leurs amis. Le monde a fiché en eux une aspiration au confort que la médiocrité de leur situation leur interdit. Entre eux et ce monde, celui des objets de consommation qu'ils contemplent avec envie derrière des vitrines, il y a l'argent. Ou plutôt : le manque d'argent...

En même temps, je dois bien reconnaître que la proximité que j'ai à plus d'un moment ressentie à l'égard des protagonistes des Choses m'a conduit à me poser quelques questions : ces appartements trop petits, ces amitiés lâches construites par une proximité plus professionnelle que sensible, qui nous fait voir trop souvent des êtres que nous apprécions trop peu... Et même les rêveries d'aménagement intérieure de ma chère et tendre, son goût totalement irréel pour le "design années 50" qui l'a encore récemment occupée pendant de longs mois, s'interrogeant sur l'opportunité de commander à un particulier tel buffet qu'il aurait fallu chercher à Bonifacio ou à Brest pour l'installer à Paris, tout cela parce qu'il évoquait vaguement une ligne Mallet-Stevens ou Le Corbusier... Indéniablement, il y avait de la ressemblance - et pas particulièrement flatteuse. J'en arrivais à chercher en moi tout ce qui me distinguait de Jérôme et Sylvie, pour me rassurer : le goût de la lecture, tout de même ( même si, comme eux , je n'aime pas le théâtre, et préfère de loin la musique et le cinéma) ; les longues études... Mais tout de même...

Olivier Maillard, extrait de la critique du roman de Georges Perec " Les Choses", dans la revue Ateliers du roman n°79, septembre 2014

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse

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