Publié le 31 Janvier 2017

" Je voyais défiler toutes ces maîtresses. Je m'efforçais de les mettre en rang, de les classer mais je mélangeais leurs noms, leurs seins, leurs jambes, leurs histoires. Je pensais que Maria exagérait. À l'entendre, je n'avais jamais fréquenté que des "sans vergogne".À part la coiffeuse, Graças, elles ne valaient pas la corde pour les pendre. Maria de Lurdes me mettait en garde contre toutes ces filles. Au Brésil, en Amazonie en tout cas, les femmes aussi savent jouer du couteau. Est-ce que je me rappelais le vieil Alcibiade, le type de la favela, qu'on avait retrouvé dans son taudis, presque mort et puis mort tout à fait parce qu' Edvarda Rusbilla lui avait vidé un chargeur dans la nuque ! J'ai dit :

   - Oui, je me rappelle le vieil Alcibiade.

   Je faisais mine de prendre ça à la blague. J'ai demandé d'une voix sérieuse :Santa Teresa Rio de Janeiro Brazil

   - Et qu'est-ce que tu feras, toi, si ça arrive ?

   - Je t'enterrerai, à-t-elle dit.

   - Tu as raison, ai-je dit.
   - On chantera le chant Excelencia, mais tu ne pourras même pas l'entendre puisque seulement les femmes ont le droit de le chanter et de l'entendre le chant Excelencia.

   - Même les hommes morts n'ont pas le droit de l'entendre, le chant Excelencia ?

   - Même les hommes morts.
   - Alors, ça sert à quoi de mourir ?

   - Ça sert à rien, à rien du tout, même.

   - Tu pleureras ?

   - Je verrai. On peut pas tout prévoir. Je ne sais pas. Je demanderai aux gens...."

 

Gilles Lapouge : extrait de " Nuits tranquilles à Belém" Flammarion, 2015

 

  

  

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 27 Janvier 2017

" C'était un dimanche de pluie, un dimanche de l'été,... et nous avons consacré des heures à hurler continûment. Sans repos. On s'y est collé à neuf heures du matin et on a fait le tour du cadran. surtout elle. Moi, ce n'est pas mon genre. Je suis doux, mais on ne sait jamais. Peut-être que j'étais très violent. Alors, à tout hasard, je criais un peu et puis, quel prétentieux, celui qui prétendrait savoir s'il est gentil ou s'il est méchant. Des fois, vôtre caractère vous explose au nez comme une grenade. Personne ne sait grand-chose, voilà le vrai. On bouge comme on peut. Ténèbres et surprises, comme l'a peut-être écrit un écrivain. Quand on se penche sur soi, on voit un trou. C'est pourquoi, par prudence, et au cas où j'aurais été un type hargneux, je criais de temps en temps. je sais bien que je ne suis pas fort pour crier, mais si vous croyez que c'est agréable de ne pas savoir si l'on est gentil ou si l'on est méchant !

   Je m'ennuyais. Je sentais l'odeur de feuilles de tabac et celle d'un ragoût de haricots noirs et d'huile de dendê, et des odeurs moisies de l'été, mais elle est sortie, et il pleuvait. Nous sommes allés dans le jardin qui était un morceau de terre, tombé là, sans barrière ni chemins, sans salades ni radis, une terre à peine de la terre, une terre comme la terre d'un " paysan sans terre", un tapis de mauvaises herbes, de lianes, de bestioles et de ronces, avec un arbre énorme, un noyer du Para grand comme une forêt.

   Il y avait la pluie et la pluie. La femme et même ma femme était plantée sur ses jambes. elle se secouait comme un cheval, et les gouttes d'eau volaient autour de sa tête. Je pensais aux lanières d'un fouet et à la Gorgone. J'aurais bien voulu l'aider. Sa figure était laide, et il y avait tellement de douleur dans ses yeux pâles que j'avais de la compassion, et j'aurais fait n'importe quoi pour qu'elle soit belle mais je n'avais aucune idée de ce que je pouvais avouer. Elle ne me fournissait pas la moindre munition. Je ne pouvais pas m'en tirer tout seul.

   Au commencement de cette dispute, j'avais imaginé que mon péché et ma vergogne, c'était ma fuite en Guyane. Elle m'a détrompé, elle m'a dit que pas du tout. Cette idée de faire le chercheur d'or en Guyane, nous l'avions porté ensemble, un matin, et même pas ensemble puisque c'est elle qui avait imaginé ça à cause de ces "monstres de dettes". Les femmes sont franches. C'est leur inconvénient. Les hommes sont mieux élevés et plus délicats. Ils mentent tout le temps.

   À ce moment là, elle m'a dit que si elle m'en voulait, ce n'était pas à cause de la Guyane. J'ai pensé que je m'approchais. Elle allait me dire ce que j'avais fait, simple bêtise ou bien vilenie. C'était comme au jeu de la main chaude. Je brûlais. J'allais savoir. J'étais sur la bonne route mais je marchais sur des œufs. Le moindre faux pas et j'irais au fossé.

   J'étais au moment d'ouvrir la lucarne, et j'allais jeter un œil sur moi. Je voyais la forme de ma vie comme on devine un cadavre sous un suaire, mais je n'osais pas soulever le drap, qu'est-ce que j'allais trouver ? Et puis elle en a eu assez de ses hurlements et elle est retournée à ses cigares. Elle était leste comme une jeune femme. J'étais comme un peloton de ficelles. Je ne savais pas sur quel brin je devais tirer pour défaire le nœud. J'étais inextricable. La logique allait tête en bas. Plus je disais la vérité et plus je m'embrouillais. Des milliers de mensonges et des milliers de vérités grouillaient, comme des mille-pattes, comme des blattes et comme ces petites bêtes qui encombrent ce coin du monde. Il paraît que, si on met les unes sur les autres toutes les fourmis qui gigotent sur la terre, c'est aussi lourd que tous les humains ensemble, c'est dire ! J'aurais donné deux sous pour qu'elle soit belle, car elle était tellement belle..."

 

Gilles Lapouge : extrait de "Nuits tranquilles à Belém", Flammarion 2015

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 13 Janvier 2017

" Les montagnes Rocheuses étaient toutes proches et j'arrivais dans des lieux où bientôt il n'y aurait plus ni routes goudronnées, ni poteaux téléphoniques, ni antennes de télévision, rien que des truites. dans le torrent qui coulait à nos pieds, elles étaient roses et lilas, tandis que dans le lac en forme de cœur, au-dessus de nous, elles avaient les couleurs de l'arc-en-ciel. Nous étions à trois mille mètres. Au sommet des Rocheuses vivait un homme qui possédait quarante-cinq chevaux et trois femmes mexicaines, l'une plus menue que l'autre. Il n'avait jamais vu Chicago, et New York ne l'intéressait pas plus que Pékin ou Le Cap.

   Le soir de nôtre arrivée, je me suis jetée au lit sous l'édredon. Au moment de m'endormir, j'ai senti un animal gratter sous l'oreiller, mais je n'avais pas la force de rallumer la bougie et de laisser s'échapper cette bête inconnue. D'après les bruits qui me parvenaient, je devinais qu'elle devait être petite et active. Elle ne grignotait pas comme une souris, de façon monotone, ennuyeuse et obstinée. Elle jouait sous mon oreiller et explorait les contours de ma tête. Je décidai que, de toute manière, elle ne pouvait pas me manger et m'endormis, épuisée.

   Je fus réveillée, le lendemain matin, par une sensation curieuse. Quelque chose mordillait doucement les doigts de mon pied droit. C'était le tamias qui s'était amusé durant la nuit sous mon oreiller. On trouve partout en Amérique ces petites bêtes enjouées à la queue touffue qui, lorsqu'elles aperçoivent un homme, se dressent sur les pattes postérieures et les saluent de leurs pattes antérieures. Le mien s'installa le matin même dans la cuisine, puis il disparut pour reparaître de temps à autre dans la cabane, en compagnie d'une demi-douzaine d'autres.

   Le soir, quand nous grillions nos truites, on entendait les pas légers d'un daim et le bruit sec de ses bois contre le montant de la porte. Il me présentait d'abord sa tête soyeuse sur laquelle brillait un énorme œil. Puis , il me regardait de face avant de disparaître fièrement sans rien demander. Il s'éloignait à pas légers et soudain se mettait au galop en frappant le sentier de ses sabots qui résonnaient sourdement dans le silence du soir."

 

Nina Berberova, extrait de " C'est moi qui souligne" Actes Sud 1989

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 

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Publié le 9 Janvier 2017

" Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il pétillait plus fort que, dans une steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle remuait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage ; et les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse "

 

Gustave Flaubert : extrait de "Madame Bovary"

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Les Classiques

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Publié le 6 Janvier 2017

" Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la forme interne de son style, comme la terre, sans être soutenue, se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet, où du moins ou le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière."

 

Gustave Flaubert, Correspondance I

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