Publié le 29 Novembre 2017

" Debout à côté des valises, ils attendaient la voiture. Jules et Jean partaient en vacances au bord de la mer avec leur mère Mathilde, leur grand-mère Valentine et leur jeune oncle Pierre. Cela saute aux yeux quand on s'attarde sur la photographie : ils étaient riches, privilégiés et éduqués. Qui parmi eux avait conscience que les classes laborieuses n'avaient pas droit à un repos annuel ? Qui imaginait que cette iniquité disparaîtrait et que les congés payés seraient institués pour tout le monde ? Y pensaient-ils ? Étaient-ils capable de juger justes et nécessaires des réformes dont ils n'avaient pas besoin eux-mêmes et qui bouleversaient les pratiques usuelles ? Je me le demande sans connaître la réponse. Les Bourgeois n'avaient pas besoin du progrès social : ils partaient en vacances, ils possédaient des maisons de famille, ils louaient ce qu'ils voulaient où ils voulaient. La famille allait à Blanville ou Bénerville, là où se rendaient aussi les duchesses amies de Marcel Proust qui ne s'y montrerait jamais plus. Étaient-ils amusés d'être en vacances à côté de la villégiature qui servit de modèle à Balbec ? En tout cas l'habitude était prise :

Max Liebermann (Wannsee, Berlin)

Valentine, Gabrielle, Mathilde et leurs enfants commençaient l'été sur la côte normande... L'épiscopat français n'avait pas encore publié son code de l'habillement féminin, en réaction aux maillots de bain, robes courtes et autres exhibitions, mais Mathilde et Gabrielle se montraient plus que décentes, elles étaient carrément élégantes, assises dans le sable avec leurs blouses et leurs chapeaux... Aucune ne se serait baignée. Était-ce même une activité imaginable pour ces dames ? ... pour une fois Mathilde n'était pas enceinte. Elle donnait la main à Jules, remettait droit son bonnet de coton, avant de le regarder jouer avec le sable, sa pelle et son seau. Nicolas se réveillait, elle recommençait de prendre, de câliner et de rajuster, tandis que Gabrielle faisait de même avec ses enfants. Elles étaient deux vies dévolues à fabriquer des vies et rien ne semblait pouvoir interrompre  cette vaste fabrique de chair, rien sauf la disparition d'un des deux géniteurs..."

 

Alice Ferney : extrait de "Les Bourgeois", Actes Sud 2017

https://fr.wikipedia.org/wiki/Alice_Ferney

 

 

Mon  (humble) avis :

On peut regretter que les personnages de cette famille à travers les générations ne soient que positifs. Malgré leur particularité, chacun fait avec les défauts qu'on ne peut imputer qu'à son époque et (ou)  sa condition sociale :  la place de la femme dans la société, le militarisme...

Tous restent dignes et droits dans leurs bottes, tous sont plutôt sympathiques. Pas de salauds dans cette pourtant très nombreuse famille, jamais de "traîtres", ne serait-ce qu'à sa condition, et le personnage de Nicolas qui pourrait faire office d'exception, semble lui aussi rentrer dans le rang après le drame qui s'abat sur lui. Il reçoit lui aussi la médaille qui reconnaît ses mérites, et ses "travers" humanistes et sociaux sont traités presque sur le ton de l'anecdote :  tout ça ne peut être bien sérieux.

Il reste pourtant de ce récit à travers un style et un rythme efficace des passages très intéressants sur les guerres postcoloniales, où les questionnements se font jour sur la sempiternelle "grandeur de la France". Le doute s'insinue enfin chez certains d'entre eux. Et surtout il ressort de ce texte une mélancolie grave, presque désabusée face à l'absurdité de l'existence, à son  déterminisme, son "continuum" inexorable : " Moins d'une année passe et la machine à aimer s'est remise à tourner, c'est au tour de Louise. Parce que les filles se marient plus jeunes que les garçons..."(p236). " Jules épousa Clotilde.La cérémonie religieuse eut lieu à la fin de janvier, en l'église Notre-Dame-De Grâce de Passy, là où la vie et la mort ne cesseraient de rassembler les Bourgeois. C'était le même escalier, la même porte, les mêmes colonnes, le lieu même où Henri et Mathilde s'étaient unis au sortir de la guerre... Les marches sur lesquelles Mathilde avait timidement posé ses souliers légers s'offraient maintenant aux pas de Jules alors que Mathilde n'était plus. Les marches étaient éternelles, le tapis rouge avait peut-être été renouvelé, la mariée d'antan était morte..."(p165)

Une façon très maline d'agencer le récit, racontant des journées de ci de là en passant d'une époque à une autre sans toutefois perdre le lecteur grâce à beaucoup d'habileté. On ne s'ennuie jamais, ça tourne comme une mécanique bien huilée. Bref, un roman mêlant petite et grande histoire, des personnages lisses mais attachants, voilà une lecture tout à fait recommandable, qu'on ne s'empressera pas d'oublier sitôt le livre refermé.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Déterminisme

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Publié le 22 Novembre 2017

" C'est en sortant de la voiture, sur le trottoir, à la lueur d'un réverbère qui blanchissait ses mèches blondes, que j'avais remarqué les minuscules signes d'imprimerie sur le visage de Marianne : des virgules sous les yeux, un tiret au menton, des parenthèses sur les joues, des croix dans le cou. Des pattes de mouche, trois fois rien. Ça ne devait pas dater d'hier. Pourtant il me semblait voir ses ridules pour la première fois. Comme si le temps me sautait aux yeux. Un coup de foudre à rebours, un éclair d'effroi, de pitié, aussi. Des sentiments nouveaux, encombrants. Des virgules, des parenthèses, des ratures, des croix. Et ces mots dans mes yeux que j'avais refermés de peur qu'elle ne les lise : Rien ne sera plus comme avant. 

   Dans le lit, une heure après, j'avais répondu à son enlacement par des gestes tendres, qui n'étaient pas feints, mais qui le devenaient, à vouloir donner le change. La tendresse du bout des doigts, des lèvres. Impossible d'aller plus loin. Marianne n'avait pas insisté. Elle s'était endormie la tête sur mon épaule. "

Jean-Marc Parisis : extrait de "La recherche de la couleur" Stock, 2012

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 17 Novembre 2017

" Dieu est un mot qui, selon moi, est vide. Je pense qu'il y a un grand mystère dans l'univers, je

Edgar Morin

n'ai pas le mot pour le dire, et que cela dépasse notre capacité mentale. J'ai la conviction que c'est l'homme qui créé Dieu ou des dieux, et pas l'inverse. Les dieux sont issus de l'esprit d'une communauté humaine mais une fois qu'ils existent, et c'est là le paradoxe, ils nous dominent, nous demandent de les prier, de les supplier, de tuer ou de mourir pour eux. Ce qui est vrai aussi pour les idéologies quasi religieuses qu'ont été, par exemple, le communisme ou le nazisme. Quoi qu'il en soit, il m'est impossible de croire à une révélation, croire que Dieu a parlé à Moïse... J'aimerais pourtant avoir une foi religieuse car j'aime tout ce qui est ferveur et communion...

    Le sentiment du mystère peut engendrer soit de la peur, soit de l'émerveillement, soit les deux liés ensemble et à moi, il me donne de l'émerveillement. Un sentiment très curieux d'ailleurs... De plus en plus, je me dis en marchant, en regardant les gens autour de moi, " c'est curieux ce qui existe... Pourquoi ? Pourquoi ?" Dans le fond, ce sentiment n'est pas d'inquiétude, il est d'étonnement : " Quelle drôle de chose que la vie ! " "

 

Edgar Morin  : extrait d'entretien pour le magazine Lire n°460, Novembre 2017

https://fr.wikipedia.org/wiki/Edgar_Morin

Photo credit: Pontificia Universidad Católica de Chile via Visualhunt / CC BY-NC-SA

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Dans la Presse, #philosophie, #Sociologie

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Publié le 8 Novembre 2017

Pierre Michon

" Que dire d'une enfance au Châtain ? Genoux écorchés, baguette de coudre pour tromper les jours et courber les herbes, "habits puant la foire" et vieillots, monologues patois sous les ombres luxueuses, galops sur les javelles chiches, puits ; les troupeaux ne varient pas, les horizons persistent. L'été, l'après-midi se tient dans l'œil d'or des poules, les tombereaux encalminés lèvent le cadran solaire de leur timon ; l'hiver, le ban des corbeaux tient le pays, règne sur les soirs rouges et le vent : l'enfant nourrit sa torpeur d'âtres et de gels sonores, lourd fait s'envoler les oiseaux lourds, s'étonne que ses cris s'embuent dans l'air glacé ; puis un autre été vient.

   Ses parents, je suppose, aimaient cet enfant tard venu. Juliette a des silences ; un pain sous le bras elle s'arrête, elle pose un seau sur le seuil et la pierre plus grise boit l'eau fraîche, ou activant le feu elle tourne la tête et une joue resplendit quand l'autre s'ombre, elle regarde le jésus, le petit larron, le dernier des Peluchet. Le père est grand : on le voit tout petit dans les champs et déjà il s'encadre là dans la porte, haut comme le jour et tout d'ombre, un joug sur l'épaule ou son fusil à pierre, et il tend à l'enfant un ramier, une poignée de genêts. Il est aimant : un jour il fait à Antoine des sifflets d'écorce fraîche, aulne ou tremble ; le gros couteau a des précisions d'aiguille, la sève perle au bois nu, dans la main rocailleuse le sifflet est léger comme une plume, fragile comme un oiseau : l'enfant sérieux siffle avec application, le père a une grande joie. Enfin, il est brutal..."

 

Pierre Michon : extrait de "Vies minuscules" Gallimard, 1984

 

 

https://www.lexpress.fr/culture/livre/pierre-michon_802728.html

 

  

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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