Publié le 20 Décembre 2017

" Avant de dormir, je buvais du cognac portugais appelé Aldeia Velha, j'essayais d'écrire deux ou trois trucs qui ne venaient pas, alors je retournais fumer à la fenêtre en regardant scintiller Lisbonne. Jeanne dormait déjà depuis longtemps. Une de ses jambes était en dehors du drap,  en entier, jusqu'au haut de la cuisse, jusqu'à son tee-shirt trop court ; elle respirait doucement, le visage à moitié dissimulé par ses cheveux. De temps en temps une brise venue de l'océan envahissait la pièce et j'avais l'impression de la voir frissonner, il y avait une grande douceur dans ce moment. J'ai pensé que je l'aimais vraiment, que si cette phrase avait un sens c'était bien maintenant, dans cette ville qui n'était ni la mienne, ni la sienne, une ville rongée par la nostalgie. Je me suis souvenu de ce que Jeanne m'avait dit l'après-midi même, je ne sais plus pourquoi, les tsars buvaient du vin portugais, les tsars buvaient du vin des Açores, ils importaient à grands frais  du Vinho do Pico, dont elle avait vu une bouteille dans la vitrine, et pour elle, c'était comme voir un morceau du palais d'Hiver à Lisbonne, elle était soudain émerveillée. Maintenant elle dort, elle rêve sans doute de petits ours bruns ou d'une troïka dans la neige, j'ai pensé.

Je l'ai regardée dormir et frissonner dans l'air atlantique, je me suis dit qu'elle avait de la chance , que ma vie à moi était bien vide, et le lendemain on est repartis vers le nord."

 

Mathias Énard : extrait de " L'alcool et la nostalgie" Éditions Inculte, 2011

Photo by mclcbooks on Visualhunt / CC BY-NC-ND : Lisbonne, le chateau St Georges.

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 


 

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Publié le 16 Décembre 2017

 

" Le réel, ou ce qui se veut donner pour tel, reparut.

   Imaginons les, Fiéfié et Toussaint, un petit matin de brume, partant pour Mourioux à la foire aux cochons. Ils ont des perles de brouillard aux moustaches. Ils sont heureux en traversant les bois, leur rôle bien en main, vivant d'eux-mêmes sans demander à quiconque ratification de leur joie modeste, inventée modestement ; ils poussent devant eux non sans cérémonie quelques cochons indociles ; ils blaguent : qu'ils profitent de cet instant où j'entends leur voix rire dans la montée des Cinq-Routes. Les voilà à Mourioux. Situons là, entre l'église immuable et droite, les panonceaux dorés perdus dans la glycine fleurie ou défleurie de la façade du notaire, et la fenêtre où je pourrais écrire ces lignes, le lieu, qui fut peut-être celui-ci ou un autre tout semblable, où la vérité selon Toussaint Peluchet vacilla. La foire faite, ils allèrent boire chez Marie Jabely avec des maquignons. Très vite sans doute Fiéfié fut noir, délaissa les marchandages et se mit à parler haut et fort selon son cœur : L'Amérique apparut parmi les buveurs, et Antoine crânement marchait dans cette terre sainte, il faisait de grands gestes là-bas vers tous ceux d'ici. Le vieux, engoncé dans la cravate noire et le col dur des jours de foire, de noces, les nippes raides et fabuleuses de l'autre siècle absurdement pendues aux épaules malaisées des paysans, le vieux ne pipait mot et laissait pérorer, fier, tacite, indulgent comme un Auteur abandonnant à son nègre la tâche ingrate et subalterne des dialogues. Alors, d'un groupe de jeunes gens une voix narquoise et catégorique tout à coup s'éleva, la voix d'un fils Jouanhaut qui revenait, un peu mirliflore je pense et avantageux, avec des souliers vernis ou encore ses grosses épaulettes de sergent, de Rochefort où il avait fait son temps sous les drapeaux ; la voix infatuée, catégorique et mirliflore comme la réalité elle-même entrant en bottes vernies dans un bistrot de campagne, affirma ceci : le fils n'était pas en Amérique, on l'avait vu de ce côté-ci. À la chaîne et deux par deux sous les huées des poissardes, il embarquait sur le port pour le bagne de Ré.

 

  Le père ne cilla pas : il regardait longuement devant lui, comme engourdi. Pesamment il mit son chapeau, paya son verre, à voix haute salua et sortit. Fiéfié s'emporta mais on ne l'écoutait plus, on faisait cercle autour de l'iconoclaste ; sa parole étonnée redevint celle, sans écho, d'un ivrogne un peu niais. Chancelant sous le poids d'un courroux trop grand pour lui qui le rendait stupide, il passa la porte à son tour : avec navrement, avec une douleur aiguë qui le stupéfia de n'être imputable ni au manque de vin ni au rire des enfants, le paillasse vit le vieux bien droit qui l'attendait debout près de l'abreuvoir, adossé au murmure sempiternel et cristallin du filet d'eau, sous la glycine. Qu'ils rentrent au Châtain sous la pluie, la nuit peu à peu les serrant contre elle dans son manteau de châtaigniers, Fiéfié glapissant comme un renard en chasse, et les seuls lourds souliers ferrés du vieux...

   Ce qu'il en fut réellement, nul ne le sait; les vieux l'ont pu savoir (je ne l'affirme pas).. Antoine fut peut-être heureux et américain ; ou, bagnard, souverainement investi du bonnet à rayures, il trimait dans le port de Rochefort "où les forçats meurent dru" ; ou il fut les deux, dans l'ordre qu'on voudra : on put l'embarquer à coups de fouet, à Saint-Martin-De-Ré vers Cayenne en Amérique, pour accomplir lointainement la fiction paternelle autant que les prophéties carcérales éparses dans le petit Manon Lescaut, qu'il avait lu avec amour. Mais aussi bien il a pu disparaître dans la solitude vulgaire d'un indicible emploi de boutique ou d'écritures, en chambre d'hôtel déteinte que la lumière oublie, dans la banlieue de Lille ou d'El paso ; sa morgue inemployée ne l'aura pas quitté. Ou enfin, écrivain failli avant d'être et dont nul ne lira jamais les pauvres pages, il aura fini comme aurait fini le petit Lucien Chardon si la poigne de Vautrin ne l'eût sauvé des eaux :forçat encore. Car je pense quant à moi qu'il avait tout, presque, pour être un auteur intraitable : l'enfance aimée et rompue désastreusement, l'orgueil féroce, un saint patron obscurément inflexible, quelques lectures jalouses et canoniques, Mallarmé et combien d'autres pour contemporains, le bannissement et le père refusé ; et qu'il s'en fût fallu comme d'habitude d'un cheveu, je veux dire d'une autre enfance, plus citadine ou aisée, nourrie de romans anglais et de salons impressionnistes où une mère belle tient dans sa main gantée la vôtre, pour que le nom d'Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d'Arthur Rimbaud."

 

Pierre Michon : extrait de "Vies minuscules" Gallimard, 1984

 

https://visualhunt.com/author/0c410f

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 11 Décembre 2017

" L'étudiant a fini sa cigarette. La foule s'est levée et a repris sa marche. Les uns s'essuient les

genoux par réflexe, d'autres respirent une grande bouffée d'air pour se préparer pour la suite. Plus ils se rapprochent de la zone du Palais national, plus il y a de chances que les choses se gâtent. Le nombre des manifestants ne cesse cependant d'augmenter. Lucien ne voit plus ses amis qui ont pris la tête de la marche. Il regarde maintenant derrière lui pour avoir une idée du nombre. Il n'est pas bon en calcul et ne peut pas les compter. Devant lui, des milliers de dos. Derrière lui, des milliers de visages. Il a oublié, ils ont tous oublié qu'il existe dans ce pays des milliers de personnes, et à l'intérieur de chacune de ces personnes vivent des cris, un tumulte qui se multiplie et donne son rythme à la marche. Mais il y a aussi un monde de silences, et nul n'entend le silence de l'autre. C'est pourtant ça l'idée qui le fait marcher. À chaque dos, à chaque visage, il a envie de dire je veux entrer dans ton silence. Le bruit est la chose la mieux partagée, mais le silence, là où ça se noue à l'intérieur de toi, là où tu saignes du dedans comme un arbre qui ne donne pas à voir le travail du temps, le vide intérieur qui le fait soudain s'écrouler alors que tous le croyaient debout pour l'éternité ! Je veux entrer dans ton silence. À dix heures la foule a tourné dans la grande avenue où le premier barrage de police attendait. Et l'étudiant a pensé que l'on pouvait crier ensemble, mais qu'à la fin des fins  chaque homme meurt avec son silence."

 

Lyonel Trouillot, extrait de " Bicentenaire", Actes Sud, 2004

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lyonel_Trouillot

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Haïtienne

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Publié le 1 Décembre 2017

" Il y a des aubes où l'on vérifie que l'on ne garde pas au cou la trace du vampire, les deux petits

points rouges, et la pupille contractée encore de haine, les muscles endoloris par le combat. J'ai aspergé mon visage d'eau froide, rincé mon cou et mes épaules ; je laissais l'eau couler sur mes poignets, sa fraîcheur remontait dans mes veines, l'endroit où l'on cisaille est aussi celui qui diffuse le mieux ( avec les tempes que l'on troue ) le froid ou la chaleur désirés. Il me semblait voir s'écouler dans le lavabo les attaques de la nuit, voir fondre et se défaire les traits de mon visage, mais je pouvais, d'une main ruisselante, redonner forme à peu près à ma dissipation. Le jour pointait une langue blanche à la lèvre des toits, il faudrait désormais, comme les prisonniers, que je tienne sur les murs le compte exact de mon attente. Déjà je me tendais vers la cage d'escalier, n'était-ce pas le pas de mon mari qui montait, la serrure allait cliqueter, la moquette allait chuinter ( allais-je, moi, passer encore la journée à dresser l'oreille à chaque frissonnement du bois, de l'acier et du feutre ?). L'aube était une insulte au manque de sommeil, mes yeux cillaient dans la blancheur pénible. À chaque angle de rue battait la cape d'un vampire, les ombres épouvantées se glissaient sous les porches, se coulaient de plus en plus minces et noires dans les murs, et il me semblait entendre, par toute la ville, des froissements, des envolées de linge, des glissements aux marches des églises, des portes rabattues sur des caves. Le téléphone a sonné. J'ai scruté le ciel plus fort, des clous s'enfonçaient dans mes pupilles et m'agrafaient aux quatre coins. Une voix féminine en larmes demandait à parler à mon mari, ça hoquetait en grosses bulles de détresse. J'ai pensé : salaud..."

 

Marie Darrieussecq : extrait de "Naissance des fantômes", P.O.L, 1998

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Darrieussecq

Photo by uzaigaijin on VisualHunt.com /  CC BY-NC-SA

 

Mon  ( humble) avis : 

 

Une femme que l'on devine encore jeune attend son mari. Il est rentré du travail, est ressorti chercher le pain, et ne revient pas. Sur un sujet plutôt classique, voilà un livre avec de beaux passages, mais ce qui m'a vite gêné c'est cette avalanche de descriptions "scientifiques" du mal-être de cette jeune femme confrontée à l'absence, l'abandon, la culpabilité, l'incompréhension de ce qu'il lui arrive. On imagine assez mal tout un chacun, ayant une vision aussi précise des conséquences physiologiques personnelles d'un tel drame, se poser et  les décrire avec autant de précisions : " le vertige qui emportait mon cerveau dans un siphon géant, qui le drainait de ses molécules pensantes et diffusait en moi ce vide, avec la force de Coriolis de la folie... dansant dans le noir comme un ultime phosphène débondé...( p89), " une brume de sueur, de kératine, de squames plus finement polis que des dessous de champignons...(p140) le gaz carboniques qui épaississait l'air, chacune de ses molécules occupant systématiquement, à chaque expiration, la place de deux atomes d'oxygène..." (p141) N'en jetez plus, Marie, la cour est pleine. Bref, j'ai eu l'impression, sans doute à tort, que l'auteure "ramenait sa science " à tout bout de champ, presque du début, jusqu'à la fin. Peut-être est-ce dû au fait que ce n'etait que son second livre. Marie Darrieussecq  a sans doute depuis affiné son style et gommé ce genre d'imperfections. Comme ce livre fut pour moi la découverte de cette auteure, j'en ressors un peu dubitatif. Aurais-je l'envie d'en ouvrir un autre ? Pour le moment, je vais me changer les idées et me replonger peut-être dans un David Lodge. Bien besoin d'une Thérapie, après un tel Jeu(x) de maux. Les fans de l'auteur britannique comprendront. Pour les autres, je vous recommande chaudement ces deux romans où sur des thèmes tout aussi graves,  la légèreté et l'humour dominent. 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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