Publié le 11 Mars 2019

Paul Auster, par D.Shankbone, 2008

Mauvais endroit, mauvais moment.

 

" À 14 ans, on m'a envoyé dans un camp de vacances dans le nord de l'État de New York. Un jour, nous avons été pris dans un violent orage. Quelqu'un a suggéré que nous nous éloignions des arbres. Mais, pour regagner la clairière toute proche, il fallait passer sous une clôture de barbelés. Nous avons tous rampé, un par un. À l'instant précis où le garçon qui était devant moi s'est glissé dessous, un éclair a frappé le fil. Il a été tué sur le coup. Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite. Je me suis faufilé à mon tour en le dépassant, puis je l'ai tiré dans le champ, pensant qu'il allait revenir à lui. Je ne savais pas qu'il n'était plus en vie. J'ai passé l'heure suivante, avec un autre garçon, à tenter de le ranimer. Personne n'avait compris qu'il était déjà mort. Son visage devenait bleu, on ne voyait plus que le blanc de ses yeux, roulés dans leurs orbites. Nous nous sommes relayés pour tenir sa langue, afin qu'il ne l'avale pas. Puis quelqu'un a appelé les secours et c'est lorsqu'ils sont arrivés que j'ai compris qu'il était mort. Il s'appelait Ralph.

   Ce fut un choc énorme. Cet événement a changé mon monde. Jusqu'à ce jour, j'étais un adolescent normal. Après cela, j'ai compris que tout pouvait arriver à n'importe quel moment, sans aucune raison, tout simplement parce que vous êtes au mauvais endroit au mauvais moment. Toute ma vision du monde vient de cet épisode, je crois, de cette prise de conscience horrible de la façon dont marchent vraiment les choses. Cette histoire me hante depuis toujours.

 

La mort de Kennedy. 

 

Je me souviens surtout des jours qui ont suivi. J'avais 16 ans. J'étais un jeune homme très sérieux à l'époque, sans doute pour les raisons que nous venons d'évoquer. Avec deux amis, j'ai pris le train de New York pour Washington afin d'assister à la procession funéraire. J'étais dans la foule... Je pensais que tout le monde serait silencieux, bouleversé, au bord des larmes, et en réalité il y avait des milliers de personnes qui grimpaient aux arbres pour mieux voir passer le cortège, dans une atmosphère presque festive. J'avais l'impression d'assister au spectacle d'une pendaison publique. La plupart des gens n'en avaient vraiment rien à faire, la seule chose qui comptait pour eux était de pouvoir prendre une photo du cortège. Rien à voir avec ce que l'on représente dans la plupart des films sur JFK. Cet épisode m'a profondément marqué parce qu'il m'a fait comprendre toute la différence entre la réalité et la façon dont on la rapporte : lorsque vous êtes témoin d'un événement historique, la réalité est bien plus complexe que ce qu'en dira la postérité."

 

Plus vieux que son père.

 

 " Je viens d'avoir 70 ans. Je sais que la plus grande partie de ma vie est derrière moi. Mon approche du quotidien n'est plus la même depuis que j'ai pris conscience que beaucoup des gens que j'aimais ou que j'avais aimés sont morts. Ma vie est hantée par...des fantômes. Alors tout devient plus précieux. Chaque expérience, chaque baiser, chaque soirée, chaque livre, chaque film... Je sais que la fin est proche. Je goûte donc chacune de ces choses avec plus d'intensité. Plus de plaisir. Et plus de douleur, aussi. J'ai maintenant vécu quatre ans de plus que mon père. Il est mort à 66 ans. C'est un moment bizarre, celui où l'on devient plus vieux que son père. C'est comme passer de l'autre côté d'un rideau invisible. Vous atterrissez dans un pays où règne l'étrangeté. C'est à ce moment précis que j'ai commencé à écrire 4321. Je suis convaincu qu'il n'y a pas de vie après la mort, donc j'essaie de ne pas trop y penser. Je pense seulement au présent. Je goûte le plaisir d'être encore en vie. Je me lève le matin et je peux sortir de mon lit : c'est pour moi un cadeau, une bénédiction... parce que je sais que tout cela va s'arrêter prochainement... Ça ne me fait pas peur...Plus maintenant...

 

Paul Auster : extrait d'entretien pour le magazine América n°4, hiver 2017/2018

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 5 Mars 2019

Flannery O'Connor
Flannery O'Connor

À dix-huit ans, quand il fut mobilisé, il vit dans la guerre un piège qu'on lui tendait pour l'induire en tentation. Il se serait bien tiré une balle dans le pied s'il n'avait pas été presque certain de revenir, au bout de quelques mois, vierge de toute souillure. Il avait une ferme confiance en son pouvoir de résister au mal ; c'était là quelque chose qu'il avait hérité de son grand-père, comme il en avait hérité le visage. Il pensait que, si le gouvernement ne le relâchait pas au bout de quatre mois, il s'en irait quand même. À cette époque, alors qu'il avait dix-huit ans, il avait l'intention de ne leur donner que quatre mois. Il fut absent quatre ans pendant lesquels il ne revint jamais, même en permission, pour une courte visite. Quand il partit pour le régiment, il n'emporta d' Eastrod que sa Bible noire et une paire de lunettes à monture d'argent qui lui venait de sa mère. Il avait été à une école communale où il avait appris à lire et à écrire, mais où il avait appris également que c'étaient là des choses dont il valait mieux s'abstenir. Il ne lisait plus que la Bible, et il ne la lisait pas souvent, mais, quand il le faisait, il mettait les lunettes de sa mère...

L'armée lui fit faire la moitié du tour du monde puis l'oublia. Il fut blessé; et on se souvint de lui juste le temps de lui sortir son shrapnel de la poitrine. On lui dit qu'on l'avait extrait mais on ne lui montra jamais, et parfois il le sentait, encore tout rouillé et qui l'empoisonnait. Et puis, on l'envoya dans un autre désert. Il eut tout le temps d'étudier son âme à loisir et de s'assurer qu'il n'en avait pas. Quand il en fut fermement convaincu, il  comprit que c'était une chose qu'il avait toujours sue. Toute sa misère venait du mal du pays, et  Jésus n'y était pour rien. Quand, finalement, l'armée le rendit à la vie civile, il se plut à penser qu'il avait échappé à la corruption. Il n'avait plus qu'une ambition : rentrer à Eastrod, Tennessee. La Bible noire et les lunettes de sa mère étaient encore au fond de sa musette. Il ne lisait plus du tout maintenant, mais il gardait la Bible parce qu'elle venait de chez lui. Il gardait les lunettes pour le jour où sa vue baisserait..."

 

Flannery O'Connor : extrait de :" La sagesse dans le sang", Gallimard, 1959

 

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Rédigé par jmlire9258

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