Publié le 16 Octobre 2019

Photo L.V. août 2018

Je crois que dans quasiment tous mes livres il y a un arbre. Peut-être parce que je le porte dans mon prénom, finalement ! Je me souviens que, spontanément, adolescente, un jour de déménagement où je quittais une maison pleine de souvenirs, j'avais trouvé normal de poser ma main sur chacun des arbres. C'était une manière de dire au revoir et merci. J'avais conscience de ce qu'ils m'avaient donné. Mes grands-parents étaient des paysans morvandiaux, et j'ai hérité d'eux un grand amour de la terre. Quand j'étais petite et que j'étais en vacances chez eux, je faisais du vélo dans la campagne, et je regardais les charolais dans les prés. C'est magnifique, comme animal ! J'aimais cette lenteur de manducation, cette manière de respirer la terre. A chaque fois que je lis Les Élégies de Duinooù Rilke écrit " De tous ses yeux  la créature voit l'Ouvert " je repense à cette images des grand bœufs blancs dans le Morvan. Ils font partie d'un monde

qui est en train de disparaître, parce que les hommes n'ont pas su en prendre soin. Comme le dit le neurobiologiste du végétal Stefano Mancuso dans L'Intelligence des plantes, un livre passionnant, si les plantes disparaissent, l'humanité disparaîtra très vite, puisque les plantes sont le début de la chaîne alimentaire. En revanche, si l'humanité disparaît, les plantes se porteront très bien. Elles se diront avec leur sens aiguisés : " Tiens, on n'entend plus le brouhaha des hommes"... Elles sentiront qu'elles peuvent y aller, et elles pourront croître et croître. Alors elles vont proliférer très vite, et tout engloutir. Même la tour Eiffel sera recouverte de liserons partout. 

 

Sylvie Germain : extraits d'un entretien pour Télérama 3622 du 12/06/2019

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Dans la Presse

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Publié le 8 Octobre 2019

Je sors de la Corrèze, qui est elle-même pour sortir de l'histoire, à supposer qu'elle y soit jamais entrée. Les choses qui m'occupent, dont je parle - je n'en connais pas d'autres - vont bientôt s'absenter. Pour l'instant, c'est comme un décor de théâtre après que la pièce a été jouée. Les routes, les maisons sont toujours en place mais les acteurs ont disparu. La fin est proche et ce sera le retour à l'origine, le règne des grands bois.

 

Dépossession.

Il se trouve que je travaille, depuis quelques années, dans le sixième arrondissement. J'essaie de me mettre à la place des fillettes, des garçonnets qu'il m'arrive de croiser. Il leur suffit d'aller, les yeux ouverts, pour que s'imprime, sur leur rétine et, de là, dans leur esprit, le prodigieux spectacle des galeries d'art primitif ou contemporain, des boutiques de livres anciens et de vêtements de haute couture, de marchands d'autographes, d'antiquités qui s'échelonnent tout au long de ces rues. Ils absorbent, ces enfants, à dix ans, sans recherche ni travail, comme sans y penser, ce que l'humanité d'hier, pour l'art tribal, d'aujourd'hui, pour l'art moderne, a produit de meilleur, de plus beau. Un peu plus loin se dresse la coupole de l'Académie française. Le pont des Arts les conduit directement dans la cour du Louvre. Par contrecoup, ces petits Parisiens me renvoient à ma propre enfance, à la grisaille de la petite ville, à l'indigence de la province et il me vient comme un accablement rétrospectif à mesurer l'étendue de ma dépossession.

Jour de fête.

Depuis une trentaine d'années, nous fixons, mon frère et moi, un jour que nous passerons à écumer les librairies d'ancien et d'occasion d'une région, d'une ville de province, d'un arrondissement de Paris. Nous avons manqué de livres, au commencement, et dans nos vies antérieures, et cette privation nous a laissé un insatiable appétit de papier. L'adulte sert, on le sait, à exaucer les désirs inassouvis de l'enfant qu'il a été et peut-être de ses hypostases antérieures. Les manants qui nous devançaient n'ont pu lire les ouvrages de leur temps. Alors nous lisons, mon frère et moi, pour les vivants que nous sommes mais pour les morts, aussi, qui en furent empêchés.

  Concrètement, nous partons à la première heure, de préférence le 20 juin, avec de grands sacs, la liste des boutiques et un plan de ville. Nous nous interrompons, le soir venu, hagards, fourbus, accablés du poids du vieux papier rapporté de la journée. Nous avons réparé le préjudice dont nous avons été victimes dans la grande temporalité. Nous avons renversé l'axe du temps, offert, magiquement à nos ancêtres, les biens dont ils avaient été spoliés et c'est pour ça aussi, indépendamment du solstice d'été, que c'est un jour de fête.

 

Pierre Bergounioux : extraits de "Exister par deux fois" Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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