"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses roues des cerceaux de crottes ; on naviguait en plein marécage ; sous le ciel gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons, les murailles ruisselaient de haut en bas, des gouttières débordaient, les pavés étaient enduits d'une boue de pain d'épice dans laquelle les passants glissaient ; sur les trottoirs que raflaient les omnibus, des gens tassés s'arrêtaient, des femmes retroussées jusqu'aux genoux, courbées sous les parapluies, s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures, contre les boutiques.
La pluie entrait en diagonales par les portières ; des Esseintes dut relever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis que des gouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice de tous les côtés du fiacre... C'était déjà un acompte de l'Angleterre qu'il prenait à Paris par cet affreux temps ; un Londres pluvieux, colossal, immense, puant la fonte échauffée et la suie, fumant sans relâche dans la brume se déroulait maintenant devant ses yeux ..."
J.K. Huysmans : extrait de : "À rebours", Gallimard, 1977, 1884 pour l'édition originale,
Posted by Sébastien Reynaud on dimanche, janvier 27, 2013 · 3 Comments Dans leurs deux derniers oeuvres, sortes d'anthologies littéraires subjectives, parus ce janvier, Simon Liberati (113 étud...
" On lisait encore à cette époque la mauvaise littérature avec autant d'excitation que la sublime, on aurait même voulu voir celle autorisée interdite. On tétait du plaisir dans le livre qu'on lisait et ce que l'on n'avait pas encore lu provoquait carrément de la lubricité. Il n'y avait pas de moment précis, moments de l'année ou de la journée pour la lecture. Tous les temps et tous les lieux convenaient : le gel et la chaleur, la pluie et la clarté, l'ombre d'un arbre, la verte fraîcheur de la forêt, le gris brun crépusculaire d'une arcade et le silence tendu, attentif et soudain brisé de la cage d'escalier, le confort lumineux de la fenêtre et celui sombre du sofa, la chaleur du lit et le cône de lumière jaunâtre de la lampe du soir. Oui, on pouvait même lire en marchant. Fermés, les livres d'école et les cahiers se reposaient dans une passivité réprobatrice ; ce qui était écrit dedans et ce qui devait encore être écrit était inévitable, c'est sûr ! Mais ils n'avaient qu'à attendre ! Ils avaient le temps, le temps qui pouvait changer si étrangement leur ampleur, car le livre engloutissait les heures, non le temps n'avançait pas, il disparaissait simplement. Sur le papier pâle tombaient les ombres du crépuscule, le soir se mettait à souffler sur le livre. Le fermer de plein gré était une singulière torture. On se bouchait les oreilles avec les mains, on se faisait des œillères, il n'y avait qu'une seule direction pour l'attention : la feuille imprimée, le but était sous nos yeux. Mais on le sentait aussi nous tisonner dans le dos, en quelque sorte."
Joseph Roth : extrait de "Poème des livres disparus et autres textes" Éditions Héros-Limite, 2017
C'est presque amoureusement qu'on découvre une nouvelle publication des éditions Héros-Limite, ce Poème des livres disparus ne déroge pas à la règle. On caresse le livre, on le touche, on l'...
Joseph Roth : Joseph Roth est un écrivain autrichien né en Galicie en 1894. Son roman le plus célèbre est *La marche de Radeztky* qui retrace la chute de l'Empire austro-hongrois et la ...
" De temps en temps, ces messieurs jouent du couteau ou du revolver, mais ne croyez pas qu'ils y tiennent. Le rôle l'exige, voilà tout, et ils meurent de peur en lâchant leurs dernières cartouches. Ceci dit, je les trouve plus moraux que les autres, ceux qui tuent en famille, à l'usure. N'avez-vous pas remarqué que notre société s'est organisée pour ce genre de liquidation ? Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s'attaquent par milliers au nageur imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n'en laissent qu'un squelette immaculé ? Eh bien, c'est ça, leur organisation. "Voulez-vous d'une vie propre ? Comme tout le monde ? " Vous dîtes oui, naturellement. Comment dire non ? " D'accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés. " Et les petites dents s'attaquent à la chair, jusqu'aux os. Mais je suis injuste. Ce n'est pas leur organisation qu'il faut dire. Elle est la nôtre, après tout : c'est à qui nettoiera l'autre...
Et puis, allons droit au but, j'aime la vie, voilà ma vraie faiblesse. Je l'aime tant que je n'ai aucune imagination pour ce qui n'est pas elle. Une telle avidité a quelque chose de plébéien, vous ne trouvez pas ? L'aristocratie ne s'imagine pas sans un peu de distance à l'égard de soi-même et de sa propre vie. On meurt s'il le faut, on rompt plutôt que de plier. Mais moi, je plie, parce que je continue de m'aimer. Tenez, après tout ce que je vous ai raconté, que croyez-vous qu'il me soit venu ? Le dégoût de moi-même ? Allons donc, c'était surtout des autres que j'étais dégoûté. Certes, je connaissais mes défaillances et je les regrettais. Je continuais pourtant de les oublier, avec une obstination assez méritoire. Le procès des autres, au contraire, se faisait sans trêve dans mon cœur. Certainement, cela vous choque ? Vous pensez peut-être que ce n'est pas logique ? Mais la question n'est pas de rester logique. La question est de glisser au travers, et surtout, oh ! oui, surtout, la question est d'éviter le jugement. Je ne dis pas d'éviter le châtiment. Car le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d'ailleurs qui garantit notre innocence : le malheur. Non, il s'agit au contraire de couper au jugement, d'éviter d'être toujours jugé, sans que jamais la sentence soit prononcée.
Mais on n'y coupe pas si facilement. Pour le jugement, aujourd'hui, nous sommes toujours prêts, comme pour la fornication. Avec cette différence qu'il n'y a pas à craindre de défaillances. Si vous en doutez, prêtez l'oreille aux propos de table, pendant le mois d'août, dans ces hôtels de villégiature où nos charitables compatriotes viennent faire leur cure d'ennui. Si vous hésitez encore à conclure, lisez donc les écrits de nos grands hommes du moment. Ou bien observez votre propre famille, vous serez édifié. Mon cher ami, ne leur donnons pas de prétexte à nous juger, si peu que ce soit ! Ou sinon, nous voilà en pièces. Nous sommes obligés aux mêmes prudences que le dompteur. S'il a le malheur, avant d'entrer dans la cage, de se couper avec son rasoir, quel gueuleton pour les fauves ! J'ai compris cela d'un coup, le jour où le soupçon m'est venu que, peut-être, je n'étais pas si admirable. Dès lors, je suis devenu méfiant. Puisque je saignais un peu, j'y passerais tout entier : ils allaient me dévorer..."
Albert Camus : extrait de " La chute" Éditions Gallimard, 1956
" Galilée, qui tenait une vérité scientifique d'importance, l'abjura le plus aisément du monde dès qu'elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas...
La Chute de Camus est sans aucun doute un texte difficile. Non pas qu'il est difficile à lire, au contraire. Le style, l'ironie, le côté mordant et impétueux de ce personnage qui monologue, tou...
" De plus en plus , ce ne sont pas seulement les emplois qui sont délocalisés, mais aussi, en un sens, la politique. Cette tendance n'est pas limitée aux États-Unis ; c'est un phénomène mondial, et dans certains pays la situation à cet égard est bien pire qu'aux Etats-Unis.
On en voit les exemples les plus impressionnants dans les pays surendettés. La perte de "contrôle" des pays débiteurs sur leur destin - la remise du pouvoir aux créanciers - remonte aux touts premiers temps de la mondialisation. Au XIXème siècle, les pays pauvres qui devaient de l'argent aux banques des pays riches étaient occupés militairement ou bombardés par mer. Le Mexique, l'Égypte et le Venezuela ont été victimes de ces méthodes. La pratique de la prise de contrôle s'est poursuivie tout au long du XXème siècle. Dans les années 1930, Terre Neuve a dû renoncer à sa démocratie pour être mise en tutelle et être administrée par ses créanciers. Après la seconde Guerre mondiale, le FMI a été l'instrument privilégié de ce transfert de pouvoir : les pays abandonnent, de fait, leur souveraineté économique à une institution qui représentent les créanciers internationaux.
C'était une chose que ces événements se passent dans des pays pauvres en développement ; c'es est une autre qu'ils se produisent dans des économies industrielles avancées. C'est ce qui est en train d'arriver actuellement en Europe, où la Grèce, d'abord, puis l'Italie ont laissé le FMI, en coopération avec la Banque centrale européenne et la Commission européenne ( deux institutions non élues), dicter les paramètres de leur politique, puis nommer des gouvernements de technocrates pour superviser la mise en œuvre du programme. Quand la Grèce a proposé de soumettre à référendum populaire le dur programme d'austérité qu'on lui avait préparé, dirigeants européens et banquiers ont hurlé d'horreur. Les citoyens grecs auraient pu rejeter le projet, et les créanciers n'auraient peut-être pas été remboursés.
La capitulation devant les diktats des marchés financiers est p)lus générale et plus subtile. Elle ne concerne pas seulement les pays au bord du désastre, mais également tous ceux qui doivent lever de l'argent sur les marchés des capitaux. Si le pays en question ne fait pas ce qui plaît aux marchés financiers, ceux-ci le menacent de baisser sa note, de retirer leur argent, d'augmenter les taux d'intérêts sur ses prêts ; ces menaces sont en général efficaces. Les marchés financiers obtiennent ce qu'ils veulent. Il peut y avoir des élections libres, mais les options présentées aux électeurs ne leur laissent aucun choix réel sur les questions dont ils se soucient le plus - les problèmes économiques.
Deux fois, au cours des années 1990, Luiz Inacio Lula da Silva a été sur le point d'être élu président du Brésil, et deux fois Wall Street a fait objection, en exerçant une sorte de droit de véto. Wall Street a fait savoir que, s'il était élu, il y aurait retrait des capitaux, hausse considérable des taux d'intérêts que le Brésil devrait payer, mise en quarantaine du pays par les investisseurs, donc effondrement de la croissance brésilienne. La troisième fois, en 2002, les Brésiliens ont dit, de fait, qu'ils ne se laisseraient pas dicter leur décision par les financiers internationaux. Et le président Lula a fait un excellent président : il a maintenu la stabilité économique, stimulé la croissance et combattu l'extrême inégalité régnant dans son pays. Il a été l'un des rares présidents dans le monde à jouir encore au bout de huit ans du soutien populaire qu'il avait au départ.
Ce n'est que l'un des nombreux cas où les jugements des marchés financiers ont été très mauvais. Leurs champions se plaisent à dire qu'une des vertus des marchés ouverts des capitaux est d'assurer une "discipline". Mais les marchés sont des examinateurs capricieux qui, à un moment, mettent la meilleure note et, juste après, sans transition, la pire. Plus grave : souvent, leurs intérêts ne coïncident pas avec ceux du pays. Les marchés ont la vue courte, et leur programme politique et économique cherche à promouvoir le bien-être des financiers et non celui du pays...
On nous dit souvent que c'est une nécessité, que la mondialisation ne laisse pas le choix. Ce fatalisme, qui sert les bénéficiaires du système actuel, obscurcit la réalité : cette calamité est un choix. Les gouvernements de nos démocraties ont choisi pour la mondialisation un cadre économique qui, de fait, lie les mains de ces démocraties. Le 1% a toujours redouté que les démocraties ne soient tentées d'instaurer une fiscalité "exagérément" progressive sous l'influence, disons, d'un dirigeant populiste. Aujourd'hui, on dit aux citoyens qu'ils ne peuvent pas le faire, du moins s'ils veulent prendre part à la mondialisation.
Bref, la mondialisation telle qu'elle a été gérée rétrécit les choix que peuvent faire nos démocraties : elle leur rend plus difficile de mettre en œuvre les politiques fiscales et budgétaires nécessaires à la création de sociétés plus égalitaires et dotées d'une meilleure mobilité sociale. Mais lier les mains de la démocratie, c'est exactement ce que veulent les très riches : c'est ce qui permet d'avoir un système politique fondé sur le principe " une personne, une voix" et, malgré tout, des résultats concrets plus conformes à ce qu'on pourrait attendre d'un système " un dollar, une voix"....
Joseph E. Stiglitz " le prix de l'inégalité" Les Liens qui Libèrent, 2012
De New York à Paris, de Londres à Madrid, les Indignés ont, en 2011, dénoncé l'ampleur des inégalités. " Nous sommes les 99% ", martelaient-ils, par opposition aux 1% qui accaparent le pouvo...