Publié le 30 Mai 2020

C'est une rumeur comme celle de l'orage,qui semble venir de tous les côtés à la fois, qui résonne dans les gorges des montagnes. Il y a des cris, des grondements, des coups de feu aussi. Malgré la peur, je cours au milieu du champ de canne, sans prendre garde aux coupures. Arrivé tout d'un coup devant la sucrerie, je suis au milieu du bruit, je vois l'émeute. La foule des gunnies est massée devant la porte, toutes les voix crient ensemble. Devant la foule, il y a trois hommes à cheval, et j'entends le bruit des sabots sur les pavés quand ils font cabrer leurs montures. Au fond, je vois la gueule béante du four à bagasse, où tourbillonnent les étincelles.

   La masse des hommes avance, recule, dans une sorte de danse étrange, tandis que les cris font une modulation stridente. Les hommes brandissent des sabres d'abattage, des faux, et les femmes des houes et des serpes. Pris par la peur, je reste immobile, tandis que la foule me bouscule, m'entoure. J'étouffe, je suis aveuglé par la poussière. À cet instant, sans que je comprenne ce qui se passe, je vois les trois cavaliers qui s'élancent contre la foule qui les enserre. Les poitrails des chevaux poussent les hommes et les femmes, et les cavaliers frappent à coups de crosse. Deux chevaux s'échappent vers les plantations, poursuivis par les cris de colère de la foule. Ils sont passés si près de moi que je me suis jeté à terre dans la poussière, de peur d'être piétiné. Puis j'aperçois le troisième cavalier. Il est tombé de son cheval, et les hommes et les femmes le tiennent par les bras, le bousculent. Je reconnais son visage, malgré la peur qui le déforme. C'est un parent de Ferdinand, le mari d'une cousine, qui est field manager sur les plantations de l'oncle Ludovic, un certain Dumont. Mon père dit qu'il est pire qu'un sirdar, qu'il frappe les ouvriers à coups de canne, et qu'il vole la paye de ceux qui se plaignent de lui. Maintenant, ce sont les hommes des plantations qui le malmènent, lui donnent des coups, l'insultent, le font tomber par terre. Un instant, dans la foule qui le bouscule, il est si près de moi que je vois son regard égaré, j'entends le bruit rauque de sa respiration. J'ai peur, parce que je comprends qu'il va mourir. La nausée monte dans ma gorge, m'étouffe.. Les yeux pleins de larmes, je me bats à coups de poings contre la foule en colère, qui ne me voit même pas. Les hommes et les femmes en gunny continuent leur danse étrange, leurs cris. Quand je parviens à sortir de la foule, je me retourne, et je vois l'homme blanc. Ses habits sont déchirés, et il est porté à bouts de bras par des hommes noirs à demi nus, jusqu'à la gueule du four à bagasse. L'homme ne crie pas, ne bouge pas. Son visage est une tâche blanche de peur, tandis que les Noirs le soulèvent par les bras et les jambes et commencent à le balancer devant la porte rouge du four. Je reste pétrifié, seul au milieu du chemin, écoutant les voix qui crient de plus en plus fort, et maintenant c'est comme un chant lent et douloureux qui rythme les balancements du corps au dessus des flammes. Puis il y a un seul mouvement de la foule, et un grand cri sauvage, quand l'homme disparaît dans la fournaise. Alors tout d'un coup, la clameur se tait, et j'entends à nouveau le ronflement sourd des flammes, les gargouillements du vesout dans les grandes cuves brillantes. Je ne peut pas détacher mon regard de la gueule flamboyante du four à bagasse, où maintenant les Noirs enfournent des pelletées de cannes séchées, comme si rien ne s'était passé. Puis lentement, la foule se divise. Les femmes en gunny marchent dans la poussière, le visage enveloppé dans leurs voiles. Les hommes s'éloignent vers les chemins des cannes; leur sabre à la main. Il n'y a plus de clameurs ni de bruits, seulement le silence du vent sur les feuilles de cannes tandis que je marche vers la rivière. C'est un silence qui est en moi, qui m'emplit et me donne le vertige, et je sais que je ne pourrai parler à personne de ce que j'ai vu ce jour-là. "

 

J.M.G. Le Clézio : extrait de " Le chercheur d'or" Éditions Gallimard, 1985

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 29 Mai 2020

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 28 Mai 2020

Martin Amis, photo L. D. Moore

" Lorsque les gens demandent :  "Qu'aviez-vous l'intention de dire dans ce roman ? ", la réponse à la question est, bien sûr, le roman, les quatre cents  soixante-dix pages du roman. Mais pas un slogan à imprimer sur un badge ou un tee-shirt. C'est une des faiblesses humaines que de réduire les choses à un slogan ou à une personnalité, mais j'ai l'impression d'avoir ouvert la brèche à ça... à la personnalité qui se met en travers du roman...

Ce qui est intéressant, lorsque vous avez des séances de signature avec d'autres écrivains et que vous regardez les files d'attente devant les tables, c'est que vous pouvez repérer des types humains précis, dans ces files. J'ai fait une de ces séances avec Roald Dahl et des divisions humaines assez prévisibles ont pu être observées. Pour lui, beaucoup d'enfants, beaucoup de parents d'enfants. Pour Julian Barnes, la file semblait plutôt constituée de personnes relativement à l'aise, des professions libérales. Ma file d'attente est toujours pleine de, enfin vous voyez bien, de types louches aux yeux fous et de gens qui me fixent très intensément, comme si j'avais pour eux un message spécifique. Comme si je ne pouvais pas ne pas savoir qu'ils m'ont lu, que cette dyade, ou symbiose, lecteur-écrivain a été si intense que je ne peux que la connaître aussi...

 

Nabokov a dit quelque chose comme : "Je pense comme un génie, j'écris comme un homme de lettres distingué et je parle comme un idiot" La première et la troisième proposition sont vraies pour tout le monde. Ainsi que de nombreux écrivains l'ont montré, des gens apparemment ordinaires, mal structurés, et non instruits ont des pensées mystiques et poétiques qui ne parviennent tout simplement pas à trouver leur expression. À quoi de mieux un écrivain pourrait-il s'employer que de les exprimer pour eux ? Ils disent que tout le monde porte en soi un roman mais que ce roman ne s'écrit pas souvent..."

 

extrait d'interview de Martin Amis dans l'ouvrage Paris Review les entretiens volume 2 Christian Bourgois, 2011

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Littérature Anglaise

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Publié le 27 Mai 2020

Je suis originaire d'une sous-préfecture du Sud-Ouest. Je n'y peux rien. En 1962 ou 1963, je suis tombé, par le plus grand des hasards, sur l'édition en livre de poche d'un roman de Faulkner intitulé Sanctuaire... J'ai ouvert ce livre où je m'attendais vaguement à ce qu'il soit question de sainteté et ce que je me rappelle, c'est d'avoir été scandalisé par la façon dont l'auteur racontait... J'ai soit quatorze ans, soit treize. C'est important. Si on est en 1962, Faulkner est vivant, en 63, il ne l'est plus. Il serait beau d'avoir ouvert un livre de lui quand il respirait encore du côté d'Oxford, Mississippi. Avec ça, je l'ai dit, j'ai été révolté par cette façon obscure de raconter. Je n'ai pas songé à questionner les adultes autour de moi. Je ne comptais déjà plus sur eux. Ils étaient victimes de l'esprit du lieu, du passé qui s'attardait. C'est une situation angoissante, quand on est soi-même dépourvu du discernement qui permettrait de dissiper les ténébreux mystères auxquels on est confronté. Bref, le livre était infesté de fautes de français. De solécismes, fautes de construction : " Si qu'il était pas mon fils.". Ça m'est resté. J'aurais laissé passer pareille chose dans mes rédactions de Quatrième ou de Troisième... On trouvait aussi des barbarismes, qui sont des atteintes à la forme du mot. Il est question, à un certain moment, d'un petit rigolo orthomatique, c'est-à-dire d'un pistolet automatique. Et je me disais : il est quand même curieux qu'un type écrive aussi mal et qu'il trouve sur la place de Paris, un éditeur, rue Sébastien-Bottin, dans le septième arrondissement, pour laisser passer pareilles énormités, les faire imprimer sous son timbre de la NRF. Une très noble et bouillante pensée m'a traversé la cervelle. J'allais prévenir M.Gallimard que, par inadvertance, sans doute, il mettait en circulation des trucs qui étaient autant d'infractions aux règles de l'expression écrite, aux prescriptions que, lycéen, je tenais pour la loi et les prophètes. Une chose m'a retenu de mettre la main à la plume, comme dit l'épicier, comme dit Flaubert. Quoique je n'eusse pas encore bien mesuré le dénivelé vertigineux qui séparait ma chétive sous-préfecture du foyer des valeurs, de Paris, je soupçonnais que certaines choses, peut-être, m'échappaient, et la lettre vindicative que j'étais pour rédiger en rondes magnifiques est restée dans l'encrier. Mais la rencontre inopinée de ce livre écrit dans une langue fautive et à quoi on ne comprenait à peu près rien, m'a durablement marqué... Du temps a passé, mais je n'ai pas perdu de vue que j'avais ouvert un livre scandaleux sous tous les rapports. Lorsqu'il m'a semblé que j'avais acquis un zeste de maturité, j'y suis revenu. Et ce dont j'avais eu très confusément l'intuition, à savoir, que quelque chose d'essentiel et de méconnu affleurait dans ces pages infâmes, j'en ai eu la confirmation. Telles furent les conditions romanesques, légèrement rocambolesques, dans lesquelles mon petit chemin a croisé la voie royale que Faulkner a percé jusqu'au cœur de notre sens...

 

Pierre Bergounioux : extrait de "Exister par deux fois" Éditions Fayard, 2014

 

Du même auteur, dans La Lecturamak :

 

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Publié le 24 Mai 2020

OSCAR WILDE EST CONDAMNÉ À DEUX ANS DE TRAVAUX FORCÉS POUR DÉLIT D'HOMOSEXUALITÉ.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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