Publié le 22 Septembre 2020

Simone de Beauvoir, par Kristine

" Mais je t'aimais ! " m'a répondu Robert... Dans sa bouche que signifient au juste ces mots ? M'aurait-il aimée un an plus tôt, quand il était encore pris corps et âme dans la bagarre politique ? et cette année là, pour se consoler de son inaction n'aurait-il pas pu en choisir une autre ? Voilà bien le genre de questions qui ne servent à rien, passons. Ce qui est sûr c'est qu'il a voulu mon bonheur avec emportement et qu'il n'a pas manqué son coup. Jusque-là je n'étais pas malheureuse, non, mais je n'étais pas heureuse non plus. Je me portais bien, alors j'avais des moments de joie mais je passais le plus clair de mon temps à me désoler. Sottise, mensonge, injustice, souffrance : autour de moi c'était un chaos très noir. Et quelle absurdité,  ces journées qui se répètent de semaine en semaine, de siècle en siècle, sans aller nulle part ! Vivre, c'était attendre la mort pendant quarante ou soixante ans en piétinant dans du néant. Voilà pourquoi j'étudiais avec tant de zèle : il n'y avait que les livres et les idées qui tenaient le coup, eux seuls me semblaient réels... Robert donnait l'impression d'écrire capricieusement, pour son seul plaisir, des choses tout à fait gratuites ; et pourtant, le livre fermé, on se retrouvait bouleversé de colère, de dégoût, de révolte, on voulait que les choses changent. À lire certains passages de son oeuvre, on l'aurait pris pour un pur esthète : il a le goût des mots ; et il s'intéresse sans arrière-pensée à la pluie et au beau temps; aux jeux de l'amour et du hasard, à tout ; seulement il n'en reste pas là : soudain vous vous trouvez jeté dans la foule des hommes et tous leurs problèmes vous concernent. Voilà pourquoi je tiens tant à ce qu'il continue d'écrire. Je sais par moi-même ce qu'il apporte à ses lecteurs. Entre sa pensée politique et ses émotions poétiques, il n'y a pas de distance. C'est parce qu'il aime tant la vie qu'il veut que tous les hommes en aient largement leur part ; et parce qu'il aime les hommes, tout ce qui appartient à leur vie le passionne...

 

Simone de Beauvoir : extrait de " Les mandarins T1" Éditions Gallimard, 1954

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 19 Septembre 2020

Voilà que dans les rues mouillées on croisait des hommes en pyjamas rayés : les premiers déportés qui

Simone de Beauvoir

rentraient. Sur les murs, dans les journaux, des photographies nous révélaient que pendant toutes ces années nous n'avions pas même pressenti ce que signifiait le mot "horreur" ; de nouveaux morts venaient grossir la foule des morts que nos vies trahissaient ; et dans mon cabinet je voyais apparaître des survivants qui eux, ne pouvaient pas se reposer dans le passé. "Je voudrais tant dormir une nuit sans me souvenir", suppliait cette grande fille aux joues encore fraîches, mais dont les cheveux étaient blancs. D'ordinaire, je savais me défendre; tous les névrosés qui, pendant la guerre, avaient contenu leur folie, prenaient aujourd'hui des revanches frénétiques et je ne leur accordais qu'un intérêt professionnel ; mais devant ces revenants, j'avais honte : honte de n'avoir pas assez souffert et d'être là, indemne, prête à les conseiller du haut de ma santé..."

 

Simone de Beauvoir : Extrait de " Les Mandarins I " Éditions Gallimard, 1954

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 12 Septembre 2020

W. Faulkner, 1954, photo Carl Van Vetchen
W. Faulkner, 1954

Nous avons tous échoué par rapport à notre rêve de perfection. Je nous classe donc sur la base de notre splendide échec à accomplir l'impossible. Je pense que si je pouvais récrire toute mon œuvre , je suis persuadé que je ferais bien mieux, ce qui est l'état d'esprit le plus sain pour un artiste. C'est pour cela qu'il continue à travailler,à essayer encore ; il croit chaque fois que cette fois il va y arriver, il va réussir. Bien entendu, ce ne sera pas le cas, c'est pour cela que c'est un état d'esprit sain. S'il réussissait, s'il parvenait à faire coïncider l'œuvre et l'image, le rêve, il ne lui resterait rien d'autre à faire que de se trancher la gorge, sauter de l'autre côté de ce pinacle de perfection vers le suicide. Je suis un poète raté. Peut-être tous les écrivains veulent-ils écrire d'abord de la poésie, constatent qu'ils ne le peuvent pas et essaient ensuite  les nouvelles, la forme la plus exigeante après la poésie. Et, échouant à cela aussi, c'est alors qu'ils se lancent dans l'écriture de romans."

 

Le tonnerre et la musique de la prose.

 

 " Un écrivain a besoin de trois choses : l'expérience, l'observation et l'imagination, et deux d'entre elles - parfois même une seule - peuvent compenser l'absence des autres. Avec moi, une histoire commence généralement avec une idée, un souvenir ou une image mentale. L'écriture d'une histoire consiste simplement à élaborer ce moment, à expliquer pourquoi il s'est produit et ce que cela a entraîné. Un écrivain tente de créer des personnes vraisemblables dans des situations émouvantes crédibles de la façon la plus émouvante qu'il peut. De toute évidence, il doit utiliser comme l'un de ses outils l'environnement qu'il connaît. Je dirais que la musique est le moyen d’expression le plus facile, dans la mesure où c'est ce qui est venu en premier dans l'expérience et l'histoire de l'homme. Mais puisque les mots sont mon talent, je dois m'efforcer d'exprimer maladroitement en mots ce que la pure musique aurait bien mieux exprimé. C'est-à-dire que la musique exprimerait les choses mieux et plus simplement, mais je préfère utiliser les mots, comme je préfère lire plutôt qu'écouter. Je préfère le silence au son, et l'image produite par les mots surgit dans le silence. Je veux dire, le tonnerre et la musique de la prose se produisent en silence."

 

William Faulkner, extrait d'entretien pour Paris Review, 1956.

Paris review anthologie, volume2, Christian Bourgois, 2011

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Publié le 5 Septembre 2020

Statue de Ryokan dans le temple Entsu-ji
Statue de Ryokan

Pour sa couture, ma mère renversait sur la table noire une boîte en fer remplie de boutons de toutes les couleurs. Les boutons brillaient comme des larmes. la main qui fouillait, écartait, retenait était celle du Jugement dernier.

 

   Ma main droite se détache de moi. Elle ouvre un livre de Ryokan* : un poème écrit au septième mois de l'année 1830. Il dit qu'il est malade, qu'il ne mange plus, qu'il dort mal. Ma main se pose sur son front pour le guérir. Je crois que j'ai toujours écrit pour sauver quelque chose ou quelqu'un. Les lettres arrivent toujours à leur destinataire, même quand on ne les envoie pas, ou que leur destinataire n'est plus.

 

Alors c'est vrai que désormais on ne verra plus d'écriture manuscrite, plus de main humaine et qui danse, nulle part,  c'est vrai ?..." 

 

Christian Bobin : extrtait de "Un bruit de balançoire" Éditions L' Iconoclaste, 2017.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ry%C5%8Dkan

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 1 Septembre 2020

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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