"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
Jean-Pierre Bacri est mort lundi d'un cancer à l'âge de 69 ans, a annoncé son agente à l'AFP. Acteur délicat et intense, allergique aux contraintes et aux conformismes, il était aussi le co-a...
" La Vallée aux loups, près d'Aulnay, ce 4 octobre 1811.
" Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre-Sainte, j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison, n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers... Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. ...
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent: l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois le pied hors de mon enclos...Ce lieu me plaît : il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay ; et pour me créer ce refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants; c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j’espère mourir au milieu d'elle...."
François-René de Chateaubriand : Mémoires d'outre-tombe, 1809-1841.
" Il y a chez l'homme une sorte de fixatif, c'est-à dire de sentiment absurde et plus fort que la raison, qui lui laisse entendre que ces enfants qui jouent sont une race de nains, au lieu d'être des ôte-toi de là que je m'y mette.
Vivre est une chute horizontale.
Sans ce fixatif une vie parfaitement et continuellement consciente de sa vitesse deviendrait intolérable. Il permet au condamné à mort de dormir.
Ce fixatif me manque. C'est, je suppose, une glande malade. La médecine prend cette infirmité pour un excès de conscience, pour un avantage intellectuel.
Tout me prouve chez les autres le fonctionnement de ce fixatif ridicule, aussi indispensable que l'habitude qui nous dissimule chaque jour l'épouvante d'avoir à se lever, à se raser, à s'habiller, à manger. Ne serait-ce que l'album de photographies, un des instincts les plus cocasses de faire d'une dégringolade une suite de monuments solennels.
L'opium m'apportait ce fixatif. Sans opium, les projets : mariages, voyages, me paraissent aussi fou que si quelqu'un qui tombe par la fenêtre souhaitait se lier avec les occupants des chambres devant lesquelles il passe."
Jean Cocteau : extrait de "Opium, journal d'une désintoxication" Éditions Stock, 1930
" ... Retournons à la chambre du Palais-Royal où Madame Colette nous recevait couchée. Un petit pont de bois lui servait d'écritoire. Sous ce pont elle paraissait couler immobile comme certains...
" Cette maison m'a-t-elle guéri ? Je pense qu'elle m'a simplement décontaminé, débarrassé de mauvais ferments tels que le ressentiment, la soif de vengeance, la passivité, le goût de la dévastation, sans parler de cet esprit de lassitude qui a envahi le siècle. Cette maison m'a défripé le cerveau...
Aux Tilleuls j'ai retrouvé ma mémoire sensitive. Tout prisonnier est un prisonnier de la perception. Il est étroitement enfermé dans un univers sensoriel qui le tourmente sans cesse et avive le sentiment de sa condition. Impossible de s'extraire de la tache de moisissure sur le mur. Elle devient un motif si obsédant que cet assujettissement ne laisse aucun répit à l'esprit. Il est esclave du moindre son qu'il lui faut identifier à tout prix. Les miasmes si caractéristiques de la prison s'imposent tyranniquement à son odorat et l'isolent un peu plus - l'olfactif, logé dans la partie la plus archaïque du cerveau, est hélas le sens qui fonctionne le mieux dans une telle situation. Quant au toucher, il est mortifié pas la matière nue, la brutalité du béton et du métal. Ces sens trop impressionnables réveillent dans la douleur les émotions du passé. Ils favorisent surtout une pénétration plus lancinante du présent. Être enfermé, c'est déverrouiller les cinq sens. Ils sont libres, ils s'emballent et se dérèglent. Constamment en alerte, le prisonnier ne sait plus où il est.
Dans ma campagne, il m'a fallu accomplir le chemin inverse : apprendre à recueillir dans la sérénité les sensations en provenance du monde extérieur. En fait, je n'ai eu besoin ni d'apprendre ni de m'imposer des règles de conduite. Je réalise aujourd'hui combien cette improvisation me fut bénéfique. Cette totale absence de méthode porte peut-être un nom : l'instinct vital, ce principe opportuniste et navigateur qui empêche le naufrage...
Ces trois années de captivité constituent sans doute une expérience du malheur, mais elles sont surtout un échec. Être pris, connaître l'humiliation et la peur, éprouver quotidiennement l'exceptionnelle stupidité de geôliers, avoir toujours le dessous, il n'y a pas de quoi se vanter ; ce n'est pas un accident de parcours mais un ratage. Vous tournez mal, vous entraînez votre famille et vos proches dans ce naufrage. Être un survivant n'est pas davantage une victoire. C'est une séance de rattrapage. Bien sûr, on peut convertir un revers en prouesse, transformer une défaite en un dénouement heureux. Mais le fiasco originel est là. Il peut être retourné, transmué, sublimé, tout ce qu'on veut, il reste définitivement écrit en lettres de feu.
Mon installation aux Tilleuls s'est faite au moment de l'affaire Salman Rushdie. Depuis, Hachemi Rafsandjani est devenu la quarante-cinquième fortune du monde selon le magazine Forbes. La fatwa a été levée. Dans ce domaine, les choses n'ont guère progressé, ou plutôt si : elles ont évolué en pire. Le monde retentit d'injonctions, de mandements, d'anathèmes. La collectivité est accablée de protocoles, de prescriptions, d'interdictions censés faire son bonheur. À ce train-là, nous allons vers un État où, comme dans 1984, ne subsisterons plus que quatre ministères : la Paix, la Vérité, l'Abondance et l'Amour - dans Orwell, le ministère de l'Amour est le plus effrayant, il n'a aucune fenêtre..."
Jean-Paul Kauffmann : extrait de " La maison du retour" NiL Éditions, 2007
" Le paysan trace un sillon et sème la vie ; il creuse un chemin qui serpente ; c'est sa manière de parler. La Voie se cherche dans l'obscurité, toujours en avant de soi. Jean de la Croix a écr...