Publié le 27 Mai 2021

 

 

Hélas, on n'était pas paysan. On était baron et sous-lieutenant des uhlans. on n'avait pas de chambre en ville comme les camarades. Charles-Joseph Trotta demeurait à la caserne. la fenêtre de sa chambre donnait sur la cour. Les chambrées des hommes étaient en face... Charles-Joseph n'alluma pas. Le front appuyé contre la fenêtre qui le séparait apparemment de l'ombre, mais qui était, en réalité, comme la paroi extérieure., fraîche et familière, de l'ombre elle-même, il plongeait ses regards dans l'intimité des chambrées éclairées d'une lueur jaune. Il aurait volontiers fait échange avec l'un de ces hommes. Ils étaient assis là-bas, à moitié déshabillés, dans les grossières chemises fournies par le régiment, ils laissaient baller leurs pieds nus sur le bord de leurs couchettes, chantaient, causaient et jouaient de l'harmonica. À ce moment de la journée - l'automne était déjà avancé - , une heure après l'appel, une heure et demie avant l'extinction des feux, la caserne toute entière ressemblait à un gigantesque navire. Et il semblait aussi à Charles-Joseph qu'elle se balançait doucement  et que les misérables lampes à pétrole, jaunes sous leurs grand abat-jour blancs, oscillaient au rythme régulier des vagues de quelque océan inconnu. Les hommes chantaient des chansons en une langue ignorée, une langue slave. Les vieux paysans de Sipolje l'auraient comprise ! Le grand-père de Charles-Joseph l'aurait peut-être comprise encore ! Son énigmatique portrait s'embrumait sous le plafond du fumoir. Les souvenirs de Charles-Joseph se cramponnaient à ce portrait comme à l'unique et dernier signe que lui avait légué la longue lignée de ses ancêtres inconnus. Lui, il était leur descendant. Depuis qu'il avait rejoint le régiment, il se sentait le petit-fils de son grand-père et non le fils de son père ! Ce qu'il était même, c'était le "fils" de son étrange grand-père ! En face, ils soufflaient sans arrêt dans leurs harmonicas. Charles-Joseph distinguait nettement les mouvements des grosses mains hâlées qui faisaient glisser l'instrument sur leurs  lèvres rouges et il apercevait de temps en temps, un rapide éclair métallique. La grande mélancolie de cette musique filtrait à travers les fenêtres fermées, et l'image radieuse du pays natal, de la maison, de la femme et des enfants remplissait les ténèbres . Au pays, ils habitaient de petites chaumières. la nuit, ils fécondaient leurs femmes et le jour leurs champs. L'hiver, la neige blanche s'amoncelait autour de leurs huttes. l'été, le blé mûr déferlait autour de leurs hanches. Ils étaient des paysans, des paysans ! Et la race des Trotta n'avait pas vécu autrement ! Pas autrement !..."

 

Joseph Roth, extrait de " La marche de Radetzky" Édition originale 1950, Éditions du Seuil 1982.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Autrichienne

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Publié le 22 Mai 2021

 

" L'appartement de la jeune fille aux lunettes teintées n'est pas loin, mais les forces commencent tout juste à

revenir à ces affamés d'une semaine, voilà pourquoi ils avancent si lentement, quand ils veulent se reposer il leur faut s'asseoir par terre,.. La rue où habite la jeune fille est à la fois courte et étroite, ce qui explique qu'on n'y trouve pas d'automobiles, elles pouvaient y passer dans un seul sens mais il n'y avait pas de place pour s'y garer, c'était interdit. Le fait qu'il n'y avait pas non plus de passants n'avait rien d'étonnant, les moments de la journée où l'on ne voit âme qui vive ne sont pas rare dans ce genre de rue. C'est quoi le numéro de ton immeuble, demande la femme du médecin. Le sept, j'habite au deuxième gauche. Une des fenêtres était ouverte, en un autre temps c'eût été le signe presque infaillible qu'il y avait quelqu'un dans l'appartement, maintenant le doute était de rigueur. La femme du médecin dit, Nous n'allons pas tous monter, nous monterons toutes les deux seulement, vous attendrez en bas. On voyait que la porte d'entrée avait été forcée, que la gâche de la serrure était nettement tordue, un long éclat de bois était presque entièrement arraché au battant. La femme du médecin n'en dit mot. Elle laissa la jeune fille la précéder, celle-ci connaissait le chemin, elle n'était pas incommodée par la pénombre dans laquelle l'escalier était plongé. Dans sa hâte, la jeune fille trébucha deux fois mais elle trouva qu'il valait mieux en rire, Tu imagines, un escalier qu'avant j'étais capable de monter et de descendre les yeux fermés, les phrases toutes faites sont ainsi, elles ne sont pas sensibles  aux mille subtilités du sens, celle-ci, par exemple, fait fi de la différence entre fermer les yeux et être aveugle. Sur le palier du deuxième étage, la porte cherchée était fermée. La jeune fille aux lunettes teintées fit glisser sa main le long du chambranle jusqu'à trouver le bouton de la sonnette, Il n'y a pas d'électricité , lui rappela la femme du médecin, et ces cinq mots, qui ne faisaient que répéter ce que tout le monde savait, retentirent aux oreilles de la jeune fille  comme l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Elle frappa à la porte, une fois, deux fois, trois fois, la troisième avec violence, à coups de poing, elle appelait, Maman, ma petite maman, mon petit papa, mais personne ne venait ouvrir, les diminutifs affectueux n'entamaient pas la réalité, personne ne vint lui dire, Ma fille chérie, tu es enfin revenue, nous pensions déjà que nous ne te reverrions plus, entre, entre, et cette dame est ton amie, qu'elle entre, qu'elle entre aussi, l'appartement est un peu en désordre,ne faites pas attention, la porte continuait à être fermée, Il n'y a personne , dit la jeune fille aux lunette teintées, et elle se mit à pleurer en s'appuyant contre la porte, la tête sur ses avants-bras croisés, comme si elle implorait avec tout son corps une pitié désespérée. Si nous ne savions pas combien l'esprit humain est compliqué, nous nous étonnerions de ce grand amour pour ses parents, de ces démonstrations de douleur chez une jeune fille aux mœurs si libres, encore que ne soit pas loin celui qui affirma qu'il n'y a pas de contradiction entre une chose et l'autre. La femme du médecin voulut la consoler mais elle n'avait pas grand-chose à dire, l'on sait qu'il était devenu pratiquement impossible de rester chez soi très longtemps, Nous pouvons demander aux voisins, suggéra - t-elle, s'il en reste, Oui, demandons-leur, dit la jeune fille aux lunettes teintées, mais il n'y avait aucun espoir dans sa voix. Elles commencèrent par frapper à la porte de l'appartement de l'autre côté du palier, où personne non plus ne répondit. À l'étage au-dessus, les deux portes étaient ouvertes. Les appartements avaient été mis à sac, les penderies étaient vides, dans les garde-manger pas la moindre trace de nourriture. L'on voyait que des gens étaient passés là tout récemment, sûrement un groupe errant, comme tous l'étaient plus ou moins à présent, allant de maison  en maison, d'absence en absence..."

 

José Saramago, extrait de " L'aveuglement", Éditions du Seuil, 1997.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Portugaise

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Publié le 19 Mai 2021

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 18 Mai 2021

 "  Angelo poussa son cheval qui prit le trot. Il rejoignit un petit vallon qui en trois détours le mit au seuil d'une plainette au bout de laquelle, collé contre le flanc de la montagne, il aperçut un bourg cendreux dissimulé dans des pierrailles et des forêts naines de chênes gris.

   Il arriva à Banon vers huit heures, commanda deux litres de vin de Bourgogne, une livre de cassonade, une poignée de poivre et le bol à punch. L'hôtel était cossu, montagnard, habitué aux extravagances de ceux qui vivent dans la solitude. On regarda paisiblement Angelo, en bras de chemise, faire son mélange dans lequel il trempa un demi-pain de ménage coupé en cubes. Pendant qu'il touillait le vin, la cassonade, le poivre et le pain dans le bol à punch, Angelo, qui contenait une furieuse envie de boire, avait la salive à la bouche. Il engloutit son demi-pain de ménage et le vin sucré et poivré à grandes cuillerées... Il mangeait et buvait  en même temps. C'était excellent, malgré la chaleur toujours excessive et qui faisait craquer les hauts lambris de la salle à manger. Il était clair que la nuit maintenant venue et brasillante n'apporterait aucune fraîcheur. Mais elle avait en tout cas délivré de cette obsédante lumière si vive, que parfois Angelo en recevait encore des éblouissements blancs dans les yeux. Il commanda deux nouvelles bouteilles de vin de Bourgogne et il les but toutes les deux en fumant un petit cigare. Il allait mieux. Il lui fallut cependant se cramponner à la rampe d'escalier pour monter à sa chambre. Mais c'était à cause des quatre bouteilles de vin. Il se coucha en travers du lit, soi-disant pour contempler à son aise la poignée d'étoiles énormes qui remplissaient le cadre de la fenêtre. Il s'endormit dans cette position sans même enlever ses bottes..."

Jean Giono : extrait de " Le Hussard sur le toit", Gallimard, 1951.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Les Classiques

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Publié le 15 Mai 2021

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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