"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" Les individus étaient tous notés par les géants du numérique en fonction de leur niveau de connexion. Le chiffre 10 n'était attribué qu'à celui qui renonçait à toute intimité et acceptait de dévoiler chaque seconde de son existence par voie de puces, de sondes, d'électrodes, de caméras miniaturisées, lesquelles enregistraient chaque mouvement, chaque action, chaque battement de cils pour le transformer en information utile. De nombreux moyens de surveillance collective s'ajoutaient à la collecte de données comme les caméras placées dans tous les lieux publics et capables d'identifier tout individu à tout moment. Une puce placée sous la peau récapitulait les principales informations sur l'individu, son identité, son numéro d'assuré social, ses assurances complémentaires, son historique de santé, mais aussi son casier judiciaire. Les informations collectées n'étaient en théorie accessibles qu'à certaines autorités mais l'idée de transparence faisant son chemin, le concept d'informations réservées disparut progressivement.
S'ouvrir à une investigation permanente permettait d'être rémunéré en contrepartie, mais beaucoup d'autres avantages y étaient associés comme la prévention des risques médicaux, évidemment, mais surtout l'accès constant aux informations sur soi-même ouvrait à des réductions considérables sur le prix des assurances. L'homme transparent bénéficiait d'un revenu minimum confortable associé à des dépenses minorées, sans parler d'un accroissement considérable de la gratuité apparente de nombreux services car l’individu ne voulait plus rien payer directement et il était prêt à tout sacrifier pour cette prétendue gratuité. Des ressources supplémentaires étaient allouées à ceux qui, au-delà du champ de surveillance générale, acceptaient de se soumettre à des expériences particulières permettant de tester des produits de consommation ou de santé. Un nouveau produit alimentaire avait-il des conséquences sur le transit intestinal du sujet ? Un nouveau médicament était-il en mesure de remédier à ces conséquences ? Ce genre d'expérience permettait d'accroître le marché pharmaceutique à la mesure de la croissance de celui de l'alimentation et il en résultait un bénéfice pour tout le monde. Quelles raisons autres qu'idéologiques auraient pu conduire à trouver ce système critiquable ?..."
Marc Dugain, extrait de " Transparence", Gallimard, 2019.
" La grande parenthèse de l'écrit avait duré à peu près six mille ans avant de se refermer sur le pragmatisme de l'insouciance et de la vacuité. L'écrit existait toujours, mais il n'était plus qu'une traduction instantanée de la parole ou même, dans certains cas, de la pensée. Poussés par cette impatience chronique qui explique une grande partie de nos avancées technologiques, nous avons fait en sorte de ne plus avoir à écrire, d'abord parce que cela prend plus de temps que parler et qu'ensuite cela requiert un minimum de notions d'orthographe qui se sont évaporées tranquillement au cours du siècle dernier au point de rendre les écrits d'une grande partie de la population totalement phonétiques. Au lieu d'y remédier par un meilleur apprentissage des règles de l'écriture nous avons préféré prendre le chemin le plus court, celui qui demande le moindre effort, qui réduit notre impatience, le chemin technologique. Dès lors écrire est devenu désuet. Les textos comme les mails étaient parlés et directement traduits en écriture. Dans le sens contraire, il était loisible à chacun d'entendre ce qui était écrit pour éviter l'effort de la lecture.
Mais l'écrit n'avait pas disparu, il était plutôt réservé à une élite isolée qui cultivait jalousement, avec soin, son obsolescence. Et puis, toujours dans cette même logique de préserver l’individu de tout effort, l'oral a cédé devant la transmission directe de la pensée à une machine. Convertir une pensée en langage exprimé nécessite un effort dont la grande majorité des individus se voyaient bien s'affranchir. Au moyen d'une connexion simple avec une machine, il est devenu possible de transmettre par écrit ses pensées. Nous en somme aujourd'hui au stade où nous essayons de communiquer de pensée à pensée sans intercession ni de l'oral ni de l'écrit mais on ne sait pas encore gérer distinctement le flux des bonnes et des mauvaises pensées, ce qui complique considérablement cette avancée technologique.
Enfant, je me souviens de mon père me lisant le Roman de Renart le soir avant de m'endormir. Un jour il m'a expliqué que le désignation d'une histoire comme roman venait de l'époque du Moyen Âge, quand certains auteurs se sont mis à écrire dans la langue commune, celle du peuple, le roman. Pour les écrits, l'élite se réservait le latin, la langue des clercs. On a visiblement longtemps écrit le latin alors qu'on ne le parlait quasiment plus. Ces derniers temps, les médias ont remarqué un regain d'intérêt pour la lecture des romans. Il semblerait qu'une partie, certes encore infime, de la population se lasse de toutes les fictions qui lui sont présentées par les grands diffuseurs et leurs plateformes. Ces films, ces séries, étant tous élaborés à partir de données recueillies sur les goûts du public, relèvent d'une démarche scientifique et commerciale de connaissance des aspirations du spectateur très précise qui, une nouvelle fois, ne laisse aucune place à l'incertitude. On ne peut plus être déçu par un jeu vidéo, ni par une série. C'est ainsi que certains ont eu l'idée de revenir au roman aléatoire qui n'a pas été écrit en fonction des attentes du public telles qu'elles sont recensées. Nombre de ces romans sont décevants, c'est le risque, leur sujet passant complètement à côté de l'intérêt du lecteur, mais d'autres ressuscitent miraculeusement le roman comme oeuvre d'art, au sens de l'intimité qui se crée entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Cette magie improbable, des hommes et des femmes sont de plus en plus nombreux à vouloir l'expérimenter au hasard d'une lecture quand soudainement ce qui est écrit formalise magnifiquement ce que le lecteur ressent mais qu'il n'a jamais été capable d'exprimer et qu'un inconnu a traduit en mots selon un ordre poétique..."
Marc Dugain , extrait de "Transparence" Gallimard, 2019.
Marc Dugain publie "Transparence", un roman d'anticipation qui se déroule à la fin des années 2060 sur un sujet qui passionne l'auteur d'"Une vie sans fin" : le transhumanisme. Les critiques du ...
" Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se montre si supérieure à celles qui l'ont précédée. On pouvait ergoter à l'infini pour savoir si les hommes étaient ou non plus heureux dans les siècles passés ; on pouvait commenter la disparition des cultes, la difficulté du sentiment amoureux, discuter leurs inconvénients, leurs avantages ; évoquer l'apparition de la démocratie, la perte du sens du sacré, l'effritement du lien social. Je ne m'en étais d'ailleurs pas privé, dans bien des sketches, quoique sur un mode humoristique. On pouvait remettre en cause le progrès scientifique et technologique, avoir l'impression par exemple que l'amélioration des techniques médicales se payait par un contrôle social accru et une diminution globale de la joie de vivre. Reste que sur le plan de la consommation, la précellence du XXe siècle était indiscutable : rien , dans aucune autre civilisation, à aucune autre époque, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. J'avais ainsi consommé avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m'étais lassé, et j'avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d'être simple...
Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l'expression son sens littéral, il est évident que l'attraction mutuelle est, dans tous les cas très rapide ; Dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j'ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j'ai su qu'elle en avait elle-même conscience... L'entretien eut lieu dans ma loge, après un spectacle qu'il faut bien qualifier de triomphal. Isabelle était alors rédactrice en chef de Lolita, après avoir longtemps travaillé pour 20 ans. Je n'étais pas très chaud pour cette interview au départ ; en feuilletant le magazine, j'avais quand même été surpris par l'incroyable niveau de pétasserie qu'avaient atteint les publications pour jeunes filles : les tee-shirts taille dix ans, les shorts blancs moulants, les strings dépassant de tous les côtés...
Après quelques questions de démarrage sur le trac, mes méthodes de préparation, etc., elle se tut. Je feuilletai à nouveau le magazine.
" C'est pas vraiment des lolitas... observai-je finalement. Elles ont seize, dix-sept ans.
- Oui, convint-elle ; Nabokov s'est trompé de cinq ans. Ce qui plaît à la plupart des hommes ce n'est pas le moment qui précède la puberté, c'est celui qui la suit immédiatement. de toute façon, ce n'était pas un très bon écrivain."
Moi non plus je n'avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n'avait même pas eu la chance de disposer de l'élan qui, chez l'Irlandais insane, permet parfois de passer sur l'accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m'avait toujours fait penser le style de Nabokov.
" Mais justement, poursuivit-elle, si un livre aussi mal écrit, handicapé de surcroît par une erreur grossière concernant l'âge de l'héroïne, parvient malgré tout à être un très bon livre, jusqu'à constituer un mythe durable, et à passer dans le langage courant, c'est que l'auteur est tombé sur quelque chose d'essentiel."...
Il devait être cinq heures du matin et je venais de jouir en elle et ça allait, ça allait vraiment bien, tout était réconfortant et tendre et je sentais que j'étais en train d'entrer dans une phase heureuse de ma vie, lorsque je remarquai sans raison précise, la décoration de la chambre - je me souviens qu'à cet instant la clarté lunaire tombait sur une gravure de rhinocéros, une gravure ancienne, du genre qu'on trouve dans les encyclopédies animales du XIXe siècle.
" Ça te plaît, chez moi ?
- Oui, tu as du goût.
- Ça te surprend que j'aie du goût alors que je travaille pour un journal de merde ? "
Décidément , il allait être bien difficile de lui dissimuler mes pensées. Cette constatation, curieusement, me remplit d'une certaine joie ; je suppose que c'est un des signes de l'amour authentique.
" Je suis bien payée... Tu sais, souvent, il ne faut pas chercher plus loin.
- Combien ?
- Cinquante mille euros par mois.
- C'est beaucoup, oui ; mais en ce moment je gagne plus.
- C'est normal. Tu es un gladiateur, tu es au centre de l'arène. C'est normal que tu sois bien payé : tu risques ta peau, tu peux tomber à chaque instant...
- Tu as entièrement raison... dis-je. Sauf que, dans mon cas, je ne risque rien.
- Pourquoi ? " Elle s'était redressée sur le lit, et me considérait avec surprise.
"Parce que, même s'il prenait au public l'envier de me virer, il ne pourrait pas le faire ; il n'a personne à mettre à ma place. Je suis, très exactement, irremplaçable. ...
- C'est vrai, dit-elle. Il y a chez toi une franchise tout à fait anormale. Je ne sais pas si c'est un évènement particulier de ta vie, une conséquence de ton éducation ou quoi ; mais il n'y a aucune chance que le phénomène se reproduise dans la même génération. Effectivement, les gens ont besoin de toi plus que tu n'as besoin d'eux - les gens de mon âge, tout du moins. Dans quelques années, ça va changer. Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer, c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. Nous allons y parvenir, bien sûr ; et, dans ce monde là, tu n'auras plus ta place..." "
Michel Houellebecq, extrait de " La possibilité d'une île" Arthème Fayard, 2005
" " On pourrait... pour le soir où on se revoit on pourrait essayer de se dire des choses gentilles, tu ne crois pas ? ", il y avait cette fois dans sa voix une brisure qui me gêna. " Tu as faim ?"
" La solidarité féminine m'a littéralement permis de survivre. Ce n'est pas une exagération. J'étais à l'isolement, je n'avais rien. Ni vêtements de rechange, ni eau, ni serviette pour prend...
" Les livres qui comptent pour nous, Ceux qui nous enchantent ou nous bouleversent, sont ceux, je crois, où quelque chose qui était séparé, c'est-à-dire éloigné, confus, inconnu, se trouve tout à coup réuni. Nous ne savions pas et maintenant nous savons. Nous étions dans la confusion et le brouillard s'est dissipé. Ce qui était loin est devenu proche.
Or qu'y a-t-il de plus éloigné que les morts ? En ce sens, la littérature est bien la " langue des morts ". Dans un entretien, Daniel Mendelsohn*, relate une anecdote que lui confia un jour son grand-père. En Europe de l'Est où vivait au XXIe siècle sa famille, chaque fois qu'elle s'apprêtait à partir en voyage, elle se rendait au cimetière pour saluer ses disparus. " C'était un rituel indispensable, dit Mendelsohn, comme s'il fallait revenir à soi pour pouvoir partir. " Ce que je retiens de cette anecdote, c'est que pour pouvoir vivre nous avons besoin de parler avec les morts, de rester en relation avec eux, et si l'on veut y parvenir, la littérature, à mon avis, est plus efficace que les tables tournantes.
Lire et écrire ne sont certes pas des activités suffisantes pour vivre. Dans le retrait de la pièce où je lis et écris, ma vie peut apparaître elle aussi comme une " vie cachée ". Cependant j'ai l'impression qu'après chaque visite ( après chaque roman ), je peux partir en voyage l'esprit tranquille. Et vivre mieux et plus intensément...
Quand j'ai commencé à écrire Une vie cachée, j'ai pensé à une phrase de Thomas Bernhard : Les grands-pères sont les véritables philosophes de tout être humain", et j'ai eu envie de vérifier si cette formule correspondait à mon grand-père François qui n'avait rien d'un érudit, mais était un homme simple, à la parole rare. Est-il nécessaire de parler pour être philosophe ? À ma façon, j'ai tenté de recomposer le trajet de son existence - les drames qu'il a subis, les décisions qu'il a prises, ses peines et ses joies - dans un temps qui n'est certes plus le nôtre mais qui, comme le nôtre, était obnubilé par le problème des frontières, des nationalités, des identités. En quoi cette existence, que j'ai brièvement croisée, a-t-elle pu m'enseigner une forme de savoir ? Au moins m'aura-t-elle permis d'écrire un livre.
À la fin du roman, le narrateur fournit quelques explications sur son grand-père - qui il était, pourquoi il a vécu reclus - mais ce ne sont que des intuitions. Même les proches gardent leur part d'ombre...
Thierry Hesse, extrait d'un entretien pour le magazine Le matricule des Anges n°227, octobre 2021.
" ... je dirais sans doute - quoique je n'ai aucune preuve à avancer, mon avis reposant sur des données qui n'ont rien de scientifiques - que la fiction américaine traverse une autre sorte de crise
Livre de l'interrogation, livre familial, livre sur la ville de naissance de l'auteur et sur l'Histoire, Une vie cachée de Thierry Hesse est un peu tout cela à la fois. Sorte d'autofiction où ...
Résolument ancré à Metz, depuis l'adolescence, s'est choisi une autre forme d'habitation : celle que lui offrent les livres et la littérature. Lire, écrire et enseigner : sa trinité profane. ...