Publié le 28 Décembre 2022

Gustave Flaubert, vers 1865-1869

 

Flaubert à Sand.

 

... Je ne crois pas (contrairement à vous ) qu'il y ait rien à faire de bon avec le caractère de l'artiste idéal. Ce serait un monstre. L'art n'est pas fait pour peindre les exceptions. Et puis j'éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur. Je trouve même qu'un romancier n'a pas le droit d'exprimer son opinion sur quoi que ce soit. Est-ce que le bon Dieu l'a jamais dite, son opinion ? Voilà pourquoi j'ai pas mal de choses qui m'étouffent, que je voudrais cracher et que je ravale. À quoi bon les dire, en effet. Le premier venu est plus intéressant que Mr Gustave Flaubert parce qu'il est plus général, et par conséquent plus typique...

 

Sand à Flaubert.

 

   Ne rien mettre de son cœur dans ce qu'on écrit ? Je ne comprends pas du tout, oh mais, pas du tout. Moi il

 Portrait de George Sand (1804-1876). George Sand est le pseudonyme d'Amantine Aurore Lucile Dupin de Francueil, baronne Dudevant, romancière, auteur dramatique, critique littéraire française et journaliste.
George Sand, 1838

me semble qu'on ne peut pas y mettre autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son cœur, est-ce que c'est quelque chose de différent ? Est-ce que la sensation même  peut se limiter,     est-ce que l'être peut se scinder ? Enfin ne pas se donner tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire ? vous répondrez quand vous aurez le temps.

 

Flaubert à Sand.

 

   ... Je me suis mal exprimé en vous disant "qu'il ne  fallait pas écrire avec son cœur." J'ai voulu dire : ne pas mettre sa personnalité en scène. Je crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut, par un effort d'esprit, se transporter dans les Personnages et non les attirer à soi. Voilà du moins la méthode, ce qui arrive à dire : tâchez d'avoir beaucoup de talent et même de génie si vous pouvez. Quelle vanité  que toutes les Poétiques et toutes les critiques ! Et l'aplomb des messieurs qui en font m'épate. Oh ! rien ne les gêne, ces cocos là ! 

   Avez-vous remarqué, comme il y a dans l'air, quelquefois, des courants d'idée communs ? Ainsi je viens de lire de mon ami Du Camp son nouveau roman : Les Forces perdues. Cela ressemble, par bien des côtés, à celui que je fais ? C'est un livre (le sien) très naïf et qui donne une idée juste des hommes de notre génération, devenus de vrais fossiles pour les jeunes gens d'aujourd'hui...

 

George Sand - Gustave Flaubert, extrait de " Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance ", Éditions Le Passeur, 2018.

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Publié le 24 Décembre 2022

 

" Croira-t-on qu’il existe des maisons de cette espèce ?  Non, on va dire que je triche. Mais cette fois, c’est la vérité, je n'ai rien omis et, bien entendu, rien ajouté. D’où le prendrais-je ?  On sait bien que je n'ai rien. On le sait bien. Des maisons ? Ou, pour être plus précis, c’étaient des maisons qui n'existaient plus. Des maisons qu’on avait démolies du haut en bas.  Ce qui était là, c’étaient les autres maisons, celles d'à côté, les hautes maisons voisines. Elles risquaient manifestement de s’effondrer,  depuis qu’on avait retiré tout ce qui était à côté ; car tout un échafaudage de longs troncs d'arbres goudronnés avait été encastré obliquement entre le chantier plein de de gravats et le mur mis à nu. Je ne sais pas si j’ai déjà dit que c’est de ce mur que je veux parler. Mais ce n’était pas,si l'on peut dire, le premier mur des maisons subsistantes (comme on aurait pu le supposer), mais le dernier mur des anciennes. On voyait le dedans. On voyait aux différents étages des parois où des tentures étaient restées collées,  ça et là le commencement d'un  plancher ou d'un plafond. 

 

 À côté des cloisons des chambres, on voyait aussi tout au long du mur un espace d'un blanc sale, au milieu duquel rampait, d'une manière atrocement écœurante, qui évoquait le mouvement mou d'un ver ou le trajet de quelque digestion,  la descente  crevée et couverte de tâches de rouille des cabinets. Des chemins qu'avaient suivis autrefois les conduites du gaz d'éclairage, il subsistait au bord des plafonds des traces poussiéreuses et grises, qui, de façon tout inattendue, changeaient soudain de direction et allaient se perdre dans la cloison colorée ou dans quelque trou noir  brutalement creusé là. Mais les murs de chambres étaient malgré tout ce qu'il y avait de  plus inoubliable, La vie opiniâtre de ces chambres ne s'était pas laissé fouler aux pieds. Elle était encore là, accrochée aux clous encore en place, enfoncée dans les bouts de plancher larges comme la main qui subsistaient, recroquevillée dans ce qui restait des recoins, et là où s'était conservé un peu d'intimité. 

 

On pouvait la retrouver dans les couleurs qu' elle avait lentement transformées, année après année : le bleu changé en vert de moisissure, le vert devenu gris, et le jaune un blanc usé et rance, qui commençait à pourrir. Mais elle s'était maintenue aussi sur les emplacements plus récents, autrefois protégés derrière les miroirs, les tableaux, les armoires ; car elle avait détruit, puis redessiné leurs contours et elle était présente, par les araignées et la poussière, dans ces endroits cachés, maintenant à découvert. La vie était dans tous les lambeaux semblables à de la peau écorchée, elle était dans les boursouflures que l’humidité faisait gonfler dans le bas des tentures, c'était elle qui s'agitait dans tous les haillons déchirés,  elle qui transpirait horriblement de toutes les  taches anciennes. Et de ces murs, jadis bleus, verts ou jaunes, encadrés par les lignes de cassure des parois transversales détruites, émanait l'air de toues ces vies, l'air tenace, paresseux, méphitique, qu’aucun vent n’avait encore dissipé. Il y avait là les midis, et les maladies et les les exhalaisons,et les fumées accumulées par les ans, et la sueur secrétée sous les épaules qui alourdit les vêtements et l’haleine fade des bouches et l’odeur d'huile rance des pieds. Il y avait là l’aigreur de l'urine, la senteur de brûlé de la suie et la fumée grise des pommes de terre sous la cendre et la lourde et lisse puanteur de la vieille graisse fondue..la longue odeur douceâtre des nourrissons mal soignés était là, l’odeur pleine d'angoisse des enfants qu'on mène à l'école et la moiteur des lits des jeunes garçons pubères.

 

Et beaucoup d'autres choses étaient venues s'y joindre, issues d'en bas du gouffre de la rue, d'où les vapeurs s'élevaient ou suintaient d'en haut  avec la pluie, qui n'est jamais pure au dessus des villes. Et que n'avaient pas apporté aussi les brises locales, ces  faibles vents maintenant calmés  qui ne ne s'éloignent jamais de leur rue ;et il y avait encore beaucoup d'autres choses dont on ignorait l’origine. J’ai bien dit qu’on avait démoli tous les murs, à l’exception d'un seul ? C’est de ce mur là que je ne cesse de parler. On dira que je suis resté longtemps à le regarder ; mais je suis prêt à jurer que je me suis mis à courir dès que je l’eus reconnu. Tout ce qui est ici je le reconnais; c'est la raison pour laquelle tout pénètre en moi spontanément : comme chez soi..."

 

  Rainer Maria Rilke, extrait de "Les carnets de Malte Laurids Brigge", 1910. Éditions Gallimard, La Pléiade, 1993 traduction de Claude David.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 23 Décembre 2022

Jim Harrison au festival du livre et du vin de Saumur en 1998.
Jim Harrison en 1998

 

" C'était l'une de ces journées de galère. Nous avons remonté en bateau l'estuaire d'un grand lac sur une petite dizaine de kilomètres, mais la pêche était si mauvaise que nous somme allés à terre, avant de gravir une haute crête délicieusement sauvage. Le problème, c'est que depuis cette crête nous avons vu une énorme ligne de nuages très noirs arriver de l'ouest avec la pluie. Et lorsque nous somme retournés au bateau, Uncas a dit : "On a même les couilles trempées."

   Les sandwichs aussi - capicola, provolone, mortadelle - étaient trempés, mais les deux bouteilles de côtes-du-rhône n'avaient pas souffert. Debout sous un arbre, nous les avons vidées toutes les deux avant de retourner vers le bateau échoué sur la rive, dans un vent violent et par une température qui avait brusquement chuté de 21 à 4°C

 

    Il est lassant d'entendre rabâcher que peu importe de rentrer bredouille, c'est l'expérience qui compte. Bon, d'accord, l'expérience compte et nous jouissons spirituellement de ce contact intime avec la terre, mais c'est quand même vachement mieux d'attraper de la poiscaille que de ne rien rapporter du tout. On ne peut pas faire frire une rêverie, et comme mes grands-parents, mon père et mes oncles avant moi j'adore faire frire du poisson dans un chalet. Je pense même que parfois on atteint une palette d'émotions que l'on partage intimement avec nos ancêtres encore plus éloignés.

 

   J'ai sans doute remis à l'eau quatre-vingt-dix-neuf pour cent des poissons que j'ai attrapés dans ma vie d'adulte. Je ne dis pas "remis à l'eau sans avoir souffert", car la lutte d'un être vivant pour ne pas mourir le fait inévitablement souffrir. Sur ce sujet, nous devrions éviter de nous prendre pour des parangons de vertu. Car l'affaire est entendue : pour la survie de l'espèce, la torture est moins nocive que le meurtre. Un vieil adage veut que le prédateur ménage sa proie. "Attraper et relâcher" est raisonnable, un adjectif qu'il ne faut pas confondre avec vertueux. "Je t'ai salement dérouillé, mais je t'ai pas tué ", voilà une formule que le poisson ne comprend pas pleinement. C'est un sport sanglant : si vous tenez à faire un sport politiquement correct, et bien, remettez-vous au golf. Le fait de déguster parfois quelques truites sauvages vous rappellera utilement que ce ne sont pas des jouets mis dans la rivière pour vous permettre d'utiliser votre luxueux équipement

   

Jim Harrison, extrait de " La recherche de l'authentique", Éditions Flammarion, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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Publié le 21 Décembre 2022

" Y-a-t-il place pour cohortes d'anges, de santons

Et table à part pour l'étable des pauvres

En ce moment où nous courons avec

Nos escarcelles crevant d'épices et d'espèces

Trébuchant sur nos galops présomptueux

En ces heures de paroxysme accumulatif

dans le pêle-mêle incessant, comme un

   Chevauchement infini de vagues, 

Des objets dérivés orchestrant nos dérives

Et nous sommes hébétés de bonheur

car c'est fête, feu d'artifice,

 

   Pendant que les bannis de la liesse,

   Désemparés, discrètement disparaissent. "

 

Jean-François Blavin, extrait de "Noêl en Provence", dans "Le Livre parlé par 23 poètes", Édition Unicité, 2019.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 18 Décembre 2022

Napoléon II, Duc de Reischtadt, Roi de Rome.

 

Napoléon II, roi de Rome, prince de Parme, duc de Reichstadt, Aiglon*...

Venu trop tard dans un monde sur le point de s'abîmer, le roi de Rome vit l'exil...Né français, il est éduqué en prince autrichien, à Vienne. Plus précisément au château de Schönbrunn dont les décors ont gardé la mémoire de son passage. Schönbrunn sera son palais et sa prison...**

 

 

 L'Archiduchesse, Dietrichstein (précepteur du duc ), Le duc

 

 

   L'Archiduchesse, à Dietrichstein

 

    Le duc n'a-t-il donc pas toute sa liberté ?

 

                                 Dietrichstein

 

     Oh !  le prince n'est pas prisonnier, mais...

 

                                      Le duc

 

                                                                    - J'admire

     Ce mais ! Sentez-vous tout ce que ce mais veut dire ?

     Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, mais... Voilà.

     Mais... Pas prisonnier, mais... C'est le terme. C'est la

     Formule. Prisonnier ?... Oh ! pas une seconde ! 

     Mais... il y a toujours autour de moi du monde.

     Prisonnier ! croyez bien que je ne le suis pas !

     Mais... s'il me plaît risquer, au fond du parc, un pas,

     Il fleurit tout de suite un oeil sous chaque feuille.

     Je ne suis certes pas prisonnier, mais... qu'on veuille

     Me parler privément, sur le bois de l'huis

     Pousse ce champignon : l'oreille ! - Je ne suis

     Vraiment pas prisonnier, mais... qu'à cheval je sorte,

     Je sens le doux honneur d'une invisible escorte.

     Je ne suis pas le moins du monde prisonnier !

     Mais... je suis le second à lire mon courrier.

    Pas prisonnier du tout ! mais... chaque nuit on place

    À ma porte un laquais, -

 

                                    Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le plateau, et traverse le salon pour l'emporter.

 

                                               tenez, celui qui passe ! 

    Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier ?... jamais !

    Un prisonnier !... Je suis un pas-prisonnier-mais.

 

...

 

 

 Prokesch, (un ami, longtemps interdit de visite*** .),   Le duc 

 

 

 

         Prokesch, qui feuillette des livres sur la table.

 

                                                on vous laisse tout lire ?...

           

                                     Le duc 

 

    Tout ! IL est loin le temps où Fanny, pour m'instruire,

    Apprenait des récits pas cœur ! - Plus tard j'obtins

    Que quelqu'un me passât des livres clandestins. 

 

                         Prokesch, souriant   

 

     La bonne archiduchesse  ?   

 

                                     Le duc   

 

                                        Oui. Chaque jour, un livre.

     Dans ma chambre, le soir, je lisais ; j'étais ivre.

     Et puis, quand j'avais lu, pour cacher le délit,

     Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit !

     Les livres s'entassaient dans ce creux d'ombre noire,

     Si bien que je dormais sous un dôme d'Histoire.

     Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais

     Tout cela s'éveillait dès que je m'endormais ;

     De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles,

     Les batailles sortaient en s'étirant les ailes !

     Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos ;

     Austerlitz descendait tout le long des rideaux ;

     Iéna se suspendait au gland qui les relève,

     Pour se laisser tomber, tout d'un coup, dans mon rêve !

     - Or, un jour que chez moi, Metternich****, gravement,

     Me racontait mon père, à sa guise !... au moment

     Où, très doux, j'avais l'air tout à fait de le croire,

     Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire !

     Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom

     En battant des feuillets !

 

                                     Prokesch

 

                                              Metternich bondit ?

 

                                          Le duc

 

                                                                                 Non.

     Calme, il me dit, avec son sourire d'évêque :

     " Pourquoi placer si haut votre bibliotjèque ? "

     Et Sortit... Depuis lors je lis ce que je veux...

 

 

Edmond Rostand, extraits de "L'Aiglon", Drame en six actes, en vers, représenté pour la première fois au théâtre Sarah Bernard le 15 mars 1900.

 

      

   

     

 

* Jean Tulard, "Avant-propos", Napoléon II, Fayard, 1992

** Sylvain Ledda, présentation de la pièce L'Aiglon, Flammarion 2018

***ndlr

****Metternich

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Rédigé par jmlire9258

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