Publié le 28 Juin 2023

 

L'EMIGRANT DE LANDOR ROAD.

 
                                                                                                                                                           À André Billy
 

 

Le chapeau à la main il entra du pied droit
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête

La foule en tous les sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs

Mon bateau partira demain pour l’Amérique
            Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais


Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes

Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire

                      Au dehors les années
                      Regardaient la vitrine
                      Les mannequins victimes
                      Et passaient enchaînées

Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant


Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
                                   Et s’assit

Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés

Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison

Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
                Et l’on tissait dans sa mémoire
                Une tapisserie sans fin
                Qui figurait son histoire


                Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
                Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux

Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et les derniers serments.

 

 

Apollinaire, extrait de "Alcools", Gallimard, 1920

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 25 Juin 2023

Aimé Césaire en 2003.

Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.

   C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d'abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l'action d'une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffe sur ce visage s'étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c'était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef d'oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.

   C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.

   Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.

   Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.

   La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever.

   Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardée d’un fard de poussière et de chassie mêlées.

   Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos.

  Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.

   Il était COMIQUE ET LAID,

   COMIQUE ET LAID pour sûr.

  J’arborai un grand sourire complice...

   Ma lâcheté retrouvée !

 

Aimé CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, 1946, Présence africaine, 1971

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Racisme, #Négritude

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Publié le 24 Juin 2023

Nul ne peut dire depuis quand
Le fossé s'est creusé,
Mais depuis peu, ils ne parlent plus.
Dans la maison plus un bruit,
On n'entend plus jaser
Ces amoureux,
Leurs voix se sont tues.

La brume soudain s'est levée,
Ils ne se voient plus.
Quel vent mauvais a-t-il fait
Qu'ils ne s'aiment plus ?

Ils ont connu les enfants,
Les baisers sur les cils,
Leur lot de larmes

Et les nuits de fièvre.
Ils ont vu les grands enfants
Les quitter pour la ville,
Remplis de larmes,
Mais remplis de fièvre.

Les jours passaient, les enfants
Ne sont pas revenus.
Comme il n'y avait plus d'enfants,
Le sont redevenus.

Nul n'aurait pu croire qu'un jour
Ils seraient à terre,
Ces amants-là qu'on a vu courir
Dans les bois profonds, les champs
Et les bras de mer,
Se parler bas, riant de s'enfuir

La nuit les aura-t-elle pris
Comme à revers ?
Ont-ils gelé dans la nuit
De ce long hiver ?

Le temps longtemps a passé
Sans même y penser.
On l'aura vu cette année
Chez eux s'arrêter.

Nul n'aurait pu penser
Qu'on les mettrait en terre
Dos contre dos, chacun son fossé,
Qu'ils s'en iraient finalement
Chacun nourrir sa terre,
Blanchir ses os
Dans son pré carré.

Quel drame les aura frappés
Juste avant le terme ?
Aura posé à leurs pieds nus
Le chrysanthème ?

Le temps longtemps a passé
Sans même y penser.
Maintenant le temps pressé
A tout emporté.

 

Bastien Lallemant, Album "La maison haute", 2015

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Chanson Française

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Publié le 23 Juin 2023

 

Je me rappelais combien j'avais été offensé le jour où elle m'avait proposé de l'appeler mà ; et maintenant encore je reconnaissais que j'avais eu raison d'être offensé. Pourtant, il ne me semblait pas juste, que, alors que, moi, je n'avais pas de mère, elle, par contre, eût un fils. Mon envie la plus intolérable, du reste, je ne l'ai pas encore dite. C'était la suivante : qu'elle lui donnait des baisers. Trop de baisers.

   Je ne savais pas que l'on pût donner autant de baisers en ce monde : et penser que moi, je n'en avais jamais ni donné ni reçu ! Je regardais ces deux êtres qui s'embrassaient comme on peut regarder, d'une barque solitaire sur la mer, une terre inabordable, mystérieuse et enchantée, pleine de feuilles et de fleurs. Parfois, elle s'abandonnait, se livrant avec lui à ces mêmes jeux fous auxquels se livrent les jeunes animaux avec leurs frères et sœurs : l'empoignant, le serrant et le retournant, mais sans jamais lui faire le moindre mal ; et tout cela se terminait par d'innombrables baisers. Elle lui disait : "J'ai faim ! je vais

te manger !" feignant une férocité de tigre, mais, au lieu de cela, elle l'embrassait. Et en voyant sa jolie bouche qui s'avançait pour donner ces purs et bienheureux petits baisers, je me répétais que c'est une infamie que ce monde où l'un a tout et l'autre rien ; et je me sentais plein d'envie, de transports et de mélancolie.

   Je sortais, et il me semblait que tout le monde sur cette terre ne faisait que s'embrasser : les barques, attachées l'une près de l'autre le long du bord de la plage, se donnaient des baisers ! Le mouvement de la mer était un baiser qui courait vers l'île ; les moutons en broutant baisaient le sol ; l'air des feuilles et dans l'herbe était un lamento de baisers. Jusqu'aux nuages qui dans le ciel, se baisaient ! Parmi les gens, là dans les rues, il n'y avait personne qui ne connût cette saveur : les femmes du peuple, les pêcheurs, les mendiants, les gosses. Moi seul je ne la connaissais pas : et il me vint une telle nostalgie de l'éprouver que, nuit et jour je ne pensais quasiment plus à autre chose. Pour savoir, je me mettais même à embrasser ma barque ; ou une orange que je mangeais, ou le matelas sur lequel j'étais étendu. J'embrassais le tronc des arbres, l'eau qui affleurait de la mer ; j'embrassais les chats que je rencontrais dans la rue ! Et je me rendais compte que, sans que personne me l'eût appris, je savais donner des baisers très doux et vraiment beaux. Mais en ne sentant contre mes lèvres qu'une froide pulpe végétale, ou une écorce rugueuse, ou une amertume saline : ou en voyant près de moi le museau chamitique d'un animal, qui ronronnait, et puis, soudain, s'en allait, plein d'extravagances et incapable de rien me dire ; la comparaison avec cette bouche sainte et riante qui savait non seulement embrasser mais aussi dire les plus gentilles paroles humaines, cette comparaison m'emplissait  de plus en plus d'amertume !

   Moi aussi, me disais-je, un jour ou l'autre, j'embrasserai un être humain. Mais qui sera-ce ? quand ? qui choisirai-je, la première fois ? Et je me mettais à penser à plusieurs femmes que j'avais vues dans l'île, ou à mon père, ou à un idéal et futur mien ami. Mais ces baiser, quand je me les imaginais, me semblaient tous insipides et sans valeur. À tel point que, par une sorte de conjuration, voulant en espérer de plus beaux, je les refusais tous, encore que seulement par la pensée. Il me semblait que l'on ne pouvait jamais connaître le vrai bonheur des baisers si avaient fait défaut les premiers, les plus gracieux, les plus célestes : ceux de la mère...

 

Elsa Morante, extrait de " L'île d'Arturo", 1957, Éditions Gallimard, 1963, pour la traduction française.

 

 

En  résonance : 

 

" Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu'une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son coeur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d'amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n'y a plus de puits, il n'y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lumière de l'aube, une étude très serrée de l'amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déja reçu."

Extrait de " La promesse de l'aube " de Romain Gary    1973

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Italienne, #Extraits de livres

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Publié le 21 Juin 2023

 

Portrait de Sándor Márai, par Lajos Tihanyi  (1885-1938), 1924
Sándor Márai

1947

" Déjeuner chez le banquier U. Les invités : l'un des directeurs de la banque, M. , l'avocat et B., la sommité financière, considéré comme l'un des rares hommes de l'avenir et garants d'une moyenne voie honnête, un homme d'État capable de développer la démocratie... ... Quand B. parle de "démocratie chrétienne" , je perçois à quel point nous nous somme éloignés l'un de l'autre... Je ne veux pas d'une "démocratie chrétienne" dont je sais pertinemment qu'en peu de temps, elle ne serait plus ni chrétienne ni démocratique et qu'elle rassemblerait sous sa bannière les masses contre-révolutionnaires les plus brutales. La démocratie sans la soupape de sécurité socialiste tomberait inéluctablement dans la contre-révolution. Il se peut que B. n'y croie pas ; moi, je ne peux concevoir ce projet autrement. Sans socialisme, il n'y a ni développement ni équilibre social. Personnellement, je ne peux pas m'engager dans le socialisme : je suis beaucoup trop attaché à mes origines, à mon passé et à mon nom, tout ce qui est mon emblème, et je ne voudrais pas que l'on m'accuse d'avoir trahi " ma classe et ma culture ", etc. C'est pourquoi je reste seul et je sais que, de ce fait, j'encours un danger moral. Mais je ne peux pas faire autrement...

En Europe, toutes sortes d'élections et, partout, ce sont les partis bourgeois et la droite qui ont le dessus. Mon Parti, celui de la justice et de la dignité humaine ( si tant est que cela existe...), n'a jamais le dessus. C'est normal qu'un tel parti n'existe pas : les hommes ne veulent ni dignité ni justice ; ils ont besoin d'argent facile, besoin de violence et aussi de jouer aux cow-boys. Se pourrait-il que, au fond de mon âme, ce soit ce qu'il me faut aussi et que je n'ose pas me l'avouer ? 

 

Sándor Márai : extraits de "Journal Les années Hongroises 1943-1948 Albin Michel, 2019.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Hongroise, #Politique

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