"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" L'étudiant a fini sa cigarette. La foule s'est levée et a repris sa marche. Les uns s'essuient les genoux par réflexe, d'autres respirent une grande bouffée d'air pour se préparer pour la su...
" (Mikhaïl)Khodorkovski fut arrêté à l'aube, dès que son jet toucha la piste de la ville sibérienne où il était allé conclure je ne sais quelle affaire. Les images du millionnaire menotté, escorté par des soldats des troupes spéciales, firent le tour du monde. Et eurent pour effet immédiat de rappeler que l'argent ne protège pas de tout. Pour vous, Occidentaux, c'est un tabou absolu. Un homme politique arrêté, pourquoi pas, mais un milliardaire, ce serait inimaginable, parce que votre société est fondée sur le principe qu'il n'existe rien de supérieur à l'argent. Ce qui est amusant, c'est que vous continuez à appeler les nôtres des "oligarques", tandis que les vrais oligarques n'existent qu'en Occident. C'est là que les milliardaires sont au-dessus des lois et du peuple, qu'ils achètent ceux qui gouvernent et écrivent les lois à leur place. Chez vous, l'image d'un Bill Gates, d'un Murdoch ou d'un Zuckerberg menotté est totalement inconcevable. En Russie, au contraire, un milliardaire est tout à fait libre de dépenser son argent, mais pas de peser sur le pouvoir politique. La volonté du peuple russe - et celle du Tsar, qui en est l'incarnation - prévaut sur l'intérêt privé quel qu'il soit
À six semaines du vote, l'arrestation de Khodorkovski est devenue le manifeste de la non-campagne du Tsar pour les élections de cette année là. Je me suis limité à transformer la chute de Mikhaïl en un format télévisuel à succès. Cela n'a pas été difficile, car la tête d'un puissant qui roule sur le sol a toujours été l'un des spectacles les plus affectionnés des masses. La mise à mort d'un important console la multitude de sa médiocrité. Je n'ai peut-être pas tellement réussi, se dit l'homme de la rue, mais au moins je ne me retrouve pas au sommet de la potence. À chaque époque, les exécutions publiques ont été un divertissement apprécié. la première fois que la guillotine a été introduite, les chronique de la Révolution française racontent que les parisiens se plaignaient de ne pas bien voir et criaient " rendez-nous nos fourches". Puis, lorsqu'ils se sont rendu compte combien elle était efficace et quel supplément de terreur elle suscitait chez les condamnés, ils ont commencé à prendre goût à cette nouvelle technologie. Disons-le franchement : il n'y a pas de dictateur plus sanguinaire que le peuple ; seule la main sévère mais juste du chef peut en tempérer la fureur.
Les premiers jours de décembre, les élections ont été un triomphe. Le lendemain du vote, le Tsar a confessé à la télévision qu'il était resté debout toute la nuit. Pas pour suivre les résultats, à propos desquels il ne nourrissait pas la moindre inquiétude, mais parce que son labrador Koni avait accouché de sa première portée. Moi, de mon côté, je n'avais pas de chien pour m'occuper, c'est pourquoi la nuit des élections je m'étais retrouvé à la maison, seul avec une carafe de vodka et une pile de livres d'histoire. Depuis la dernière conversation avec le Tsar, j'avais commencé à concevoir mon rôle de façon différente. En me plongeant dans les chroniques des procès staliniens des années trente, je m'étais rendu compte qu'il s'agissait déjà, au fond, de mégaproductions hollywoodiennes : la voie soviétique au show-business. Le procureur et les juges travaillaient pendant des mois sur le scénario, que les accusés étaient appelés à jouer, encouragés par divers moyens de pression que les producteurs du film avaient sur eux. Il y avait celui qui avait une famille à protéger, celui qui avait à cacher un secret, celui qui, simplement, était sensible aux menaces et à la douleur physique. À la fin, chacun se décidait à jouer son rôle et le spectacle pouvait commencer.
Aucun détail n'échappait à l'attention des producteurs, le mélange de réalité et de fiction devait être irréprochable. Le public, celui qui était admis à assister au procès, et surtout les millions de personnes restées à la maison, informées par la radio et la Pravda, devaient traverser les mêmes émotions qu'en regardant un film de la Metro Goldwin Mayer. L'appréhension, l'angoisse, l'horreur face au Mal. Puis la sérénité profonde qui dérive de la résolution d'un conflit et du triomphe du Bien. Il n'y a pas de limites à la capacité créatrice d'un pouvoir disposé à agir avec la détermination nécessaire, pourvu qu'il respecte les règles fondamentales de chaque construction narrative. La limite n'est pas constituée par le respect de la vérité, mais par le respect de la fiction. Le moteur primordial dont il faut tenir compte reste la colère. Vous, les Occidentaux bien-pensants, croyez qu'elle peut être absorbée. Que la croissance économique, le progrès de la technologie et, que sais-je, les livraisons à domicile et le tourisme de masse feront disparaître la rage du peuple, la sourde et sacro-sainte colère du peuple qui plonge ses racines dans l'origine même de l'humanité. Ce n'est pas vrai : il y aura toujours des déçus, des frustrés, des perdants, à chaque époque et sous n'importe quel régime. Staline avait compris que la rage est une donnée structurelle. Selon les périodes, elle diminue ou elle augmente, mais elle ne disparaît jamais. C'est un des courants de fond qui régissent la société. La question alors n'est pas d'essayer de la combattre, mais seulement de la gérer : pour qu'elle ne sorte pas de son lit en détruisant tout sur son passage, il faut prévoir constamment des canaux d'évacuation. Des situations dans laquelle la rage puisse avoir libre cours sans mettre le système en péril. Réprimer la dissidence est grossier. gérer le flux de la rage en évitant qu'elle s'accumule est plus compliqué, mais beaucoup plus efficace. Pendant de nombreuses années, mon travail, au fond, n'a été rien d'autre que cela..."
Giuliano Da Empoli, extrait de "Le mage du Kremlin", Éditions Gallimard, 2022.
" Pourquoi écrivez-vous ? interroge-t-on aussi. Est-ce une activité saugrenue, comme la cleptomanie ou le saut en parachute ? je regarde encore mes mains. La main droite lâche à nouveau le cray...
Soudain, tu es là, me sautant Aux yeux, au détour d'un sentier. photo L.V, 2019 Tu es là, ardente sur ta hampe, Fleur rose éclose au nom secret, Seule au milieu de tout, et tout L'univers ne pa...
" Il s'était annoncé d'abord Noël par un picotement de désirs, une soif de tendresses neuves, un bourgeonnement de rêves imprécis, puis il s'était envolé tout à coup dans le froufrou violet de ses grandes ailes de joie, et alors c'était parmi le bourg sa vertigineuse retombée qui éclatait la vie des cases comme une grenade trop mûre.
Noël n'était comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux des bois, à profiter de la cohue pour pincer les femmes, à lancer des feux d'artifice au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il lui fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d'inquiétudes,
de-peur-que-ça-ne-suffise-pas,
de-peur-que-ça-ne-manque,
de-peur-qu'on-ne-s'embête,
puis le soir une petite église pas intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements, ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers :
Alleluia
Kyrie eleison... leison... leison,
Christe eleison... leison... leison.
Et ce ne sont pas seulement les bouches qui chantent, mais les mains, mais les pieds, mais les fesses, mais les sexes, et la créature toute entière qui se liquéfie en sons, voix et rythme.
Arrivée au sommet de son ascension, la joie crève comme un nuage. Les chants ne s'arrêtent pas, mais ils roulent maintenant inquiets et lourds par les vallées de la peur, les tunnels de l'angoisse et les feux de l'enfer.
Et chacun se met à tirer par la queue le diable le plus proche, jusqu'à ce que la peur s'abolisse insensiblement dans les fines sablures du rêve, et l'on vit comme dans un rêve véritablement, et l'on boit et l'on crie et l'on chante comme dans un rêve, et l'on somnole aussi comme dans un rêve, avec des paupières en pétales de rose, et le jour vient velouté comme un sapotille, et l'odeur de purin des cacaoyers, et les dindons, qui égrènent leurs pustules rouges au soleil, et l'obsession des cloches, et la pluie,
les cloches... la pluie...
qui tintent, tintent, tintent...
Aimé Césaire : extrait de "Cahier d'un retour au pays natal", Éditions Présence Africaine, Poésie, 1971
Aimé Césaire en 2003. " Et voici ceux qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais de diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde c...