Publié le 29 Avril 2026

 

Portrait de Fred Uhlman par Kurt Schwitters, Hutchinson Internment Camp (en), 1940.
Fred Uhlman par Kurt Schwitters, 1940.

" Je me rappelle encore une violente discussion entre mon père et un sioniste venu faire une collecte pour Israël. Mon père détestait le sionisme. L'idée même lui paraissait insensée. Réclamer la Palestine après deux mille ans n'avait pas pour lui plus de sens que si les Italiens revendiquaient l'Allemagne parce qu'elle avait été jadis occupée par les Romains. Cela ne pouvait mener qu'à d'incessantes effusions de sang car les Juifs auraient à lutter contre tout le monde arabe. Et de toute façon, qu'avait-il, lui, citoyen de Stuttgart, à voir avec Jérusalem ? 

   Quand le sioniste nomma Hitler et demanda à mon père si cela n'ébranlait pas sa confiance, mon père répondit : "Pas le moins du monde. Je connais mon Allemagne. Ce n'est qu'une maladie passagère, quelque chose comme la rougeole, qui disparaîtra dès que s'améliorera la situation économique. Croyez-vous vraiment que les compatriotes de Goethe et de Schiller, de Kant et de Beethoven, se laisseront prendre à cette foutaise ? Comment osez-vous insulter le mémoire de douze mille Juifs qui sont morts pour notre pays ?...

   Quand le sioniste traita mon père de "partisan typique de l'assimilation", mon père répondit fièrement : "Oui, je suis pour l'assimilation. Quel mal y a-t-il à cela ? Je veux être identifié à l'Allemagne. J'approuverais certainement la complète absorption des Juifs par les Allemands si j'étais convaincu que ce serait pour l'Allemagne un profit durable, mais j'en doute quelque peu. Il me semble que les Juifs, en ne s'intégrant pas complètement, agissent encore comme catalyseurs, enrichissant ainsi et fertilisant la culture allemande, comme ils l'ont fait dans le passé"

   À ces mots, le sioniste bondit. C'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Se frappant le front de l'index droit, l' s'écria d'une voix forte : "Complètement meschugge", rassembla ses brochures et disparut se frappant toujours le front du doigt.

   Je n'avais jamais vu mon père, pacifique et calme à l'ordinaire, si furieux. Pour lui, cet homme était traître à l'Allemagne, la patrie pour laquelle mon père, deux fois blessé dans la Première Guerre mondiale, était prêt à se battre à nouveau.

 

Fred Uhlman, extrait de "L'ami retrouvé", 1971, Éditions Gallimard 1978 pour la traduction française.

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Allemande, #Littérature Anglaise, #Folie, #Traîtrise

Repost0

Publié le 18 Avril 2026

Richard Ford au Salon du livre de Göteborg en 2013.
Richard Ford, 2013.

" Là où nous croyons détecter les indices, les signes avant-coureurs des désastres, nous nous trompons le plus souvent. Un enfant verrait aussi clair qu'un adulte dans ce domaine. Voire plus. Il y a des années, j'ai connu un homme qui s'est pendu, un boursier. Il avait des tas d'ennuis, des problèmes psychiques, il avait atteint un désespoir qui le rendait inaccessible à toute idée positive. Mais la semaine qui a précédé son instant fatal planifié dans le moindre détail - il avait pris ses dispositions pour que sa femme partie en Floride avec des amies le trouve à son retour -, il semblait, selon son entourage, avoir cessé de porter le monde sur ses épaules, il était d'excellente humeur. Il riait, il racontait des blagues, il mettait les uns et les autres en boîte, il faisait des projets comme on ne se rappelait pas lui en avoir entendu faire depuis longtemps. Ses amis se sont dit qu'il avait tourné la page, compris la vie, qu'il était redevenu lui-même - fidèle à leur souvenir pour leur plus grande joie. Et puis voilà : pendu au grand lustre du vestibule, dans la maison qu'il avait fait construire deux ans plus tôt et qu'il prétendait adorer. C'est un mystère, les ressorts de l'être. Un mystère...

 

    Quand nous sommes passés à table, il était plus de dix heures et demie. J'avais sommeil, je n'avais plus faim. Pendant le dîner, le téléphone a sonné encore deux fois. La première, mon père a répondu ; il a ri de bon cœur en disant qu'il rappellerait la personne plus tard. La seconde fois, il a eu l'air d'écouter quelqu'un qui lui parlait sérieusement, mais quand il est revenu, il a déclaré : "Rien, rien, c'était rien. Simple suivi de dossier."

   À table, ma mère lui a demandé s'il n'avait pas remarqué du nouveau chez Berner. Et comment ! il a dit. Elle avait changé de coiffure et il trouvait ça bien. Ma mère lui a fait observé qu'elle portait du rouge à lèvres ( elle en avait remis) et que, si on n'y prenait pas garde, elle partirait à Hollywood ou en France. Mon père a suggéré qu'elle entre chez les sœurs de la Providence avec notre mère et prenne ses dispositions pour devenir nonne en faisant vœu de chasteté. Ça a fait rire ma mère, mais pas Berner. Aujourd'hui, je me souviens de cette soirée comme la meilleure, la plus spontanée que nous ayons eue cet été là - et de tout temps. Un bref instant, j'au cru que la vie pourrait prendre une trajectoire plus fiable, plus régulière. Ils étaient heureux tous les deux, à l'aise ensemble. Mon père était reconnaissant envers ma mère pour sa prévenance à son égard. Il lui faisait compliment de ses vêtements, de sa beauté, de sa bonne humeur. On aurait dit qu'ils avaient redécouvert quelque chose qui avait été masqué, mal compris, oublié avec le temps, et qu'ils étaient de nouveau sous le charme l'un de l'autre. Ce qui est tout de même logique et légitime chez des gens mariés. Ils entrevoyaient de nouveau la personne dont ils étaient tombés amoureux et qui tissait la trame de leur vie. Pour certains, il est probable que cette vision ne pâlit jamais... Mais chez nos parents, chose curieuse, cette redécouverte qui dissipait la frustration, l'anxiété et les soucis comme autant de nuages, et qui les révélait sous leur meilleur jour, est survenue au moment précis où ils s'apprêtaient à mener notre famille à la ruine...

 

Richard Ford, extrait de "Canada", 2012, Éditions de l'Olivier 2013 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine

Repost0