Publié le 14 Mars 2021

Bien qu'il me parût nécessaire pour entretenir l'état agréable où je me trouvais de conserver intacte toute ma lucidité, j'avais une connaissance assez éprouvée de ma faiblesse pour prévoir avec certitude qu'aucune considération de ce genre ne me retiendrait de céder à la tentation absurde et immédiate de vider ce verre qui brillait devant moi ; et je crois même que c'est la certitude absolue d'une chute prochaine qui m'entraînait à en avancer l'échéance. Je bus quatre verre consécutifs, c'était bien agréable aussi. La meilleure justification à ma faiblesse me semblait résider dans le fait que ma sensibilité, au lieu de se brouiller, devenait à la fois plus nette et plus réceptive, et je me sentais plein de sympathie, une sympathie formidable, pour tous ces gens agités. Qu'ils avaient raison de rire, de danser, de boire, de se préparer par des mots et des gestes à faire l'amour ! Quel passe-temps utile ! Dans le spectacle de ces gens emplis d'espoir ou de désespoir qui s'aiment ou cherchent l'amour, dans ce bruit de rafale, dans cette odeur chaude et confinée, consiste tout le secret de la vie, me disais-je en soulevant mon verre. Vivre c'est sentir, et boire,  danser et rire c'est sentir, donc boire, danser et rire c'est cela vivre et sur ce plaisant syllogisme je vidais mon verre..."

 

Louis-René Des Forêts : extrait de " Le bavard " , Éditions Gallimard, 1946, renouvelé en 1973. L'imaginaire Gallimard, 1978.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 12 Mars 2021

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 9 Mars 2021

Paul accompagna jusqu’à la Bastille François qui prenait le dernier train pour Champigny. On appelle ce train le train des théâtres. Il ne s’emplit qu’à la dernière minute, et de singuliers voyageurs. Ce sont des acteurs et des actrices, pour la plupart demeurant à La Varenne, et plus ou moins mal dégrimés selon la distance qui sépare leur théâtre de la gare. Il ne faudrait pas juger par ce train de la prospérité des théâtres à Paris, car on y rencontre plus de comédiens que de spectateurs. François de Séryeuse était en avance. Il monta dans un compartiment occupé par une famille de braves gens, qui venaient du spectacle. Elle sentait la naphtaline. Le petit garçon, très fier qu’on lui eût confié la garde des billets, pour imiter un geste paternel, les laissait dépasser au revers de sa manche. Le chef de la famille tenait d’une main et caressait de l’autre comme un animal, un chapeau claque d’une forme ancienne. Il faisait avec ce chapeau mille pitreries pour tenir les enfants éveillés. Il accompagnait ces farces d’un boniment débité avec l’accent des clowns, qui les faisait rire aux larmes. Ensuite, le frappant de sa main droite, il présentait une galette noire. – Tu n’as pas perdu les billets, Toto ? s’inquiétait-il de temps en temps. Ce ne serait pas la peine d’avoir pris des premières ! La dame et sa grande fille, honteuses du brave homme à cause de la présence de François, se plongeaient dans le programme du spectacle dont elles venaient et, lorsque les enfants trépignaient de joie, secouaient leur tête enveloppée d’une mantille. Elles souriaient, du sourire qui désavoue. François était gêné par la complicité féminine de la mère et de la fille. Alors que l’homme était heureux, que ce jour était pour lui un jour de fête, l’exceptionnel de ce même jour faisait souffrir les deux femmes. Elles pensaient qu’elles pourraient vivre ainsi chaque jour. Au moins leur plaisir eût-il été de faire croire, à un inconnu comme François, qu’elles étaient habituées à ces robes, au théâtre, aux premières classes. Mais l’attitude de leur bête d’homme était un aveu. François ne détestait rien tant que cette honte qu’éprouvent certaines femmes des classes médiocres pour l’homme à qui elles doivent tout. La mère et la fille, furieuses, ne se contentaient plus maintenant de sourire, elles tenaient tête. Alors que l’homme s’extasiait en bloc sur l’intérêt de la pièce, l’excellence des acteurs, du dîner au restaurant, le moelleux des coussins du wagon, elles opposaient de l’humeur à son enthousiasme : « Le wagon était sale, un acteur ne savait pas son rôle... » Des connaisseuses doivent se plaindre, pensaient elles. Et c’est, hélas ! ce que de bas en haut pense tout le monde. Le manège de ces femmes venait de ce qu’elles sentaient que François était d’une classe supérieure. Elles ne pouvaient deviner qu’il préférât à leur sottise la simplicité de leur trouble-fête. Le trouble-fête ne comprenait rien à cette scène. Il se consolait avec les enfants que n’avait point encore déformés le sentiment de l’inégalité. Aussi étaient-ils heureux comme des rois. Alors que le père en caressant ce chapeau haut de forme, qui l’amusait plus qu’il ne le flattait, était heureux de penser que son travail lui permettrait bientôt une autre sortie, leur robe gênait mère et fille, qui, l’une, pensait au tablier qu’elle mettrait le lendemain, l’autre à sa blouse de vendeuse... "

 

Raymond Radiguet : extrait de : "Le bal du comte d'Orgel ", Éditions Bernard Grasset, 1924.

 MISHIMA, à 15 ans est subjugué par Le bal du comte d'Orgel. Il ressort de cette lecture " avec un sentiment de jalousie et de rivalité à l'égard de son auteur". 

 

Lu dans le n° 219 du Matricule des Anges, janvier 2021, dans l'article L'énigme Mishima, à propos de la biographie de John Nathan, titrée Mishima, Gallimard, 2020.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 7 Mars 2021

Erich Maria Remarque

" Pour moi, le front est un tourbillon sinistre. Lorsqu'on est encore loin du centre, dans une eau calme, on sent déjà la force aspirante qui vous attire, lentement, inévitablement, sans qu'on puisse y opposer beaucoup de résistance. Mais de la terre et de l'air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne, la terre n'a autant d'importance que pour le soldat. Lorsqu'il se presse contre elle longuement, avec violence, lorsqu'il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle le ressaisit, - et parfois pour toujours. Terre ! terre ! terre ! Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l'on peut s'aplatir et s'accroupir, ô terre dans les convulsions de l'horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c'est toi qui nous as donné le puissant contre-courant de la vie sauvée. L'ébranlement éperdu de notre existence en lambeaux a trouvé un reflux vital qui est passé de toi dans nos mains, de sorte que, ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et, dans le bonheur muet et angoissé d'avoir survécu à cette minute, nous t'avons mordue à pleines lèvres... Une partie de notre être, au premier grondement des obus, s'est brusquement vue ramenée à des milliers d'années en arrière. C'est l'instinct de la bête qui s'éveille en nous, qui nous guide et nous protège. Il n'est pas conscient, il est beaucoup plus rapide, beaucoup plus sûr et infaillible que la conscience claire ; on ne peut pas expliquer ce phénomène. Voici qu'on marche sans penser à rien et soudain on se trouve couché dans un creux de terrain et l'on voit au-dessus de soi se disperser des éclats d'obus, mais on ne peut pas se rappeler avoir entendu arriver l'obus, ni avoir songé à se jeter par terre. Si l'on avait attendu de le faire, l'on ne serait plus maintenant qu'un peu de chair çà et là répandu. C'est cet autre élément, ce flair perspicace qui nous a projetés à terre et qui nous a sauvés sans qu'on sache comment. Si ce n'était pas cela, il y a déjà longtemps que, des Flandres aux Vosges, il ne subsisterait plus un seul homme. Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone où commence le front, nous sommes devenus des hommes-bêtes..."

 

Extrait de " À l'Ouest, rien de nouveau " Éditions Stock, 1929.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Allemande, #Les Classiques

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Publié le 6 Mars 2021

 

 " En vain on se révolte contre cette vérité : l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort−né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas ; c'est le don du ciel, c'est le talent...

  Nul, dans une littérature vivante, n'est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les Allemands ont, de nos gens de lettres, les notions les plus baroques : ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons ; ils n'entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzick, à Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce qu'on n'y lit pas. Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l'esprit qui n'est pas, pour ainsi dire, compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains ; notre admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se moquer de nos jugements de Barbares. Qui de nous se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles étaient saisies par une oreille grecque et latine ? on soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays : oui, les beautés de sentiment et de pensée ; non, les beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cosmopolite : il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui..."

 

Chateaubriand : extrait de "Mémoires d'outre-tombe" Livre 12, ch 2-3, 1822.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

  

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française, #Les Classiques

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