"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" -Comme vous êtes ! dit le diacre en riant. Vous ne croyez pas au Christ, pourquoi en parlez-vous si souvent ?
- Si, j'y crois. mais, à ma façon, bien entendu, et non à la vôtre. Ah ! diacre, diacre ! " dit le zoologue en riant. Il prit le diacre par la taille et ajouta gaiement :
" Alors, vous venez au duel demain ?
- Ma dignité ne me le permet pas, sinon je serais venu.
- Qu'entendez-vous par votre "dignité" ?
- Je suis ordonné. La grâce est sur moi.
- Ah diacre, diacre ! répéta von Koren en riant. J'aime bien bavarder avec vous.
- Vous dites que vous avez la foi, dit le diacre. Quel genre de foi ? J'ai un oncle qui est pope et dont la foi est si vive que, lorsqu'il va faire une prière dans la campagne en temps de sécheresse pour demander la pluie, il emporte son parapluie et son manteau de cuir pour ne pas se mouiller au retour. Ça, c'est de la foi !..."
A. Tchekhov en 1900. " Après mon cours je reste chez moi à travailler. Je lis des revues, des thèses, ou je prépare mon prochain cours, parfois j'écris. Mon travail est fréquemment interrompu...
" Il fut affecté sur le front qui défendait Léningrad. Puis envoyé sur la Volga, dans une ville qui devait coûte que coûte triompher car elle portait le nom de Staline. Dans cette bataille, une balle le toucha au visage : la joue gauche tailladée et marquée comme d'un petit rictus. " Avec moi on n'est jamais triste", prit-il alors l'habitude de plaisanter.
Un an plus tard, dans la gigantesque bataille de Koursk, Volski devint méconnaissable.
Il avait déjà vu l'enfer que pouvait être une journée de guerre, une belle journée de printemps. mais avant, c'étaient des enfers maîtrisés par les hommes. Cette fois , l'oeuvre échappa à ses créateurs. Au lieu d'une offensive avec la course des fantassins et la canonnade à l'appui, ce fut un monstrueux affrontement de milliers de chars, de hordes de tortues noires, cognant leurs carapaces, vomissant le feu, éjectant de leurs coquilles en flammes des êtres flambant comme des torches. Le ciel fumait, l'air empestait les rejets des moteurs. Aucun bruit ne survivait à des explosions et au grincement du métal surchauffé. Avec ses camarades artilleurs, Volski se trouva coincé contre les restes d'une fortification, ne pouvant ni reculer ni vraiment tirer : les duels de chars se passaient trop près, trop vite, il aurait fallu manier le canon avec la dextérité d'un revolver. Ils tentèrent quand même leur chance, touchèrent la tourelle d'un Tigre, mais en oblique, et reçurent en réponse une rafale de mitrailleuse. Une lourde tortue noire venait de les repérer . Le regard fixé sur les manœuvres de la bête, Volski fit signe à ceux qui, dans son dos, devaient apporter l'obus. Personne ne bougea. il se retourna : un servant tué, un autre assis, le visage sous une coulée rouge, un hurlement rendu muet par le bruit.
Ce fut alors la lenteur du mauvais songe, bien connue de lui, où chaque geste semblait prendre de longues minutes. Un obus à retirer de la caisse (sa lourdeur lisse de jouet qui s'endormait entre les mains), le transporter, l'installer dans la culasse, charger, commencer à viser... des secondes interminables pendant lesquelles le canon du char s'abaissait vers lui, comme si, par plaisir, le tireur prenait son temps. Aucun enfer ne pouvait être aussi torturant
Ce qui se passa allait se reconstituer plus tard, quand, à la nuit tombante, il serait capable de se souvenir, de comprendre. Il n'eut pas le temps de tirer, et pourtant la tourelle du Tigre éclata en dispersant les corps tassés dans son habitacle. La violence de l'explosion jeta Volski à terre et, en une fraction de seconde, il aperçut la carapace anguleuse d'un autre monstre, un énorme canon automoteur, le fameux SU-152, ce tueur de chars qui venait de lui sauver la vie...
Le soir versa une pluie assoupie. Avec l'ouïe retrouvée, il entendit le sifflement de l'eau sur le métal incandescent des blindés. Des gémissements dans la plaine encombrée d'engins noirs. Des paroles, en russe, laissant comprendre à qui revenait la victoire dans ce choc d'acier.
Et soudain, surgie de la pénombre, cette silhouette chancelante : un tankiste allemand qui, sans doute abasourdi, s'en allait à l'aveugle au milieu des carapaces. Volski dégaina, visa... Mais ne tira pas. Le soldat était jeune et paraissait indifférent à ce qui pouvait lui arriver après l'horreur qu'il venait de vivre. Leurs regards se croisèrent et, malgré eux, ils se saluèrent. Volski rangea le pistolet, le tankiste disparut dans le crépuscule d'été..."
Andreï Makine : extrait de : La vie d'un homme inconnu", Éditions du Seuil, 2009.
" À la fonte des neiges, l'eau vint jusqu'au perron de leur maison et ils rirent quand Volski, sans descendre les marches, lança dans le flux lent un bout de filet qu'il avait trouvé au grenier ...
" Après mon cours je reste chez moi à travailler. Je lis des revues, des thèses, ou je prépare mon prochain cours, parfois j'écris. Mon travail est fréquemment interrompu par des visiteurs.
Un coup de sonnette. C'est un collègue qui vient me parler de ses travaux. Il entre, chapeau et canne à la main et, tout en tendant vers moi l'un et l'autre, dit :
" J'en ai pour un instant ! restez assis, collègue ! Deux mots seulement."
Avant tout nous essayons de nous prouver mutuellement que nous sommes tous deux extraordinairement polis et enchantés de nous voir. Je lui offre un fauteuil et il attend, pour s'asseoir, que je sois assis; en même temps nous nous passons délicatement l'un à l'autre la main sur la taille, nous touchons nos boutons comme si nous nous tâtions mutuellement et craignions de nous brûler. Nous rions tous deux, sans avoir rien dit de drôle. Une fois assis, nous penchons nos têtes l'un vers l'autre et nous mettons à parler à mi-voix. Si cordiales que soient nos dispositions réciproques, nous ne pouvons nous empêcher de dorer nos propos de toutes sortes de chinoiseries du genre : "Vous avez très justement remarqué", ou "Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire", de rire aux éclats si l'un de nous fait un trait d'esprit, même mal venu.
En ayant terminé avec son affaire, le collègue se lève précipitamment et, agitant son chapeau en direction de mon travail, prend congé. A nouveau nous nous tâtons et rions. Je le raccompagne jusqu'au vestibule, je l'aide à enfiler sa pelisse, mais il, se défend par tous les moyens de ce grand honneur. Puis, quand Iégor ouvre la porte, mon collègue m'assure que je vais prendre froid, et je fais semblant d'être prêt à l'accompagner jusque dans la rue.
Lorsque enfin je rentre dans mon cabinet, mon visage continue à sourire, par inertie, sans doute.
Anton Tchekhov, extrait de "Une banale histoire", 1899. Éditeurs Français Réunis, 1971, Traduction Édouard Parayre.
Anton Pavlovich Chekhov à l'âge de 29 ans " Tout est tellement simple lorsqu'on est jeune. Un corps vif, un esprit clair, une honnêteté inaltérable, le courage et l'amour de la liberté, de la...
" À la fonte des neiges, l'eau vint jusqu'au perron de leur maison et ils rirent quand Volski, sans descendre les marches, lança dans le flux lent un bout de filet qu'il avait trouvé au grenier. L'air sentait l'écorce humide des aulnes, la tiédeur des murs en bois chauffés par le soleil. Installés sur le perron, ils regardaient le ciel pâlir lentement dans le reflet de la rivière et, de temps en temps, remarquaient la danse des flotteurs au-dessus du filet. Au loin, par-delà les eaux, se dessinait l'autre rive, des fines silhouettes d'arbres qui veillaient désormais sur les tombes.
Tout était là dans un seul regard. Cette berge où ils avaient vu tant d'hommes mourir. et la rivière, à présent lente et large comme un lac et dont la glace était alors rayée par le sang d'un blessé qui rampait vers les chanteurs. Et leurs voix mêlés aux cris et aux explosions. Ce passé était encore si proche de ce perron en bois où était assise une femme qui jetait des brindilles dans l'eau dorée par le couchant...
"À quoi bon alors tout cela ? " pensa Volski et il revit, dans sa mémoire, ces hommes qui s'affairaient autour d'un canon. Là, sur cette même berge. Des hommes qui tuaient ou bien, étaient tués. À quoi bon ?
" La défense du pays, la victoire...", les paroles clamèrent en lui leur dure justesse. Toutes ces morts étaient nécessaires. Et souvent héroïques.
"Oui, utiles, mais seulement parce que les gens ne connaissent pas ce bonheur là ", se dit-il et il sentit de nouveau approcher une vérité qui embrassait tous les hommes et tous les destins. Le bonheur de voir ces brindilles s'en aller dans le courant éclairé d'un soleil bas. De voir cette femme se lever, aller dans la maison. Le bonheur de voir son visage dans une fenêtre, au-dessus des eaux. Son sourire, le reflet de sa robe dans une vitre.
Ce bonheur rendait dérisoire le désir des hommes de dominer, de tuer, de posséder, pensa Volski. Car ni Mila, ni lui-même ne possédaient rien. Leur joie était faite de choses qu'on ne possède pas, de ce que les autres avaient abandonné ou dédaigné. Mais surtout, ce couchant, cette odeur d'écorce tiède, ces nuages au-dessus des jeunes arbres du cimetière, cela appartenait à tout le monde !
Le filet de pêcheur qu'il se mit à retirer sur le perron sortait vide. De temps en temps, au milieu des mailles qui glissaient sur l'eau, brillait l'or mat de la lune..."
Andreï Makine : extrait de : La vie d'un homme inconnu", Éditions du Seuil, 2009.
Écrivain russe, naturalisé français et membre de l'Académie française, Andreï Makine publie un nouveau roman : "L'Ami arménien" chez Grasset. L'auteur y rend... Andreï Makine, 2013, M.L. Cl...
Il n'aimait pas qu'on lui pose des questions. Il fallait toujours qu'il fasse le malin... qu'il plaisante... C'était une habitude qui lui venait des camps, de se réfugier derrière ça. De tout mettre sur un autre plan. Par exemple, il ne disait jamais "en liberté", mais "à l'air libre !" Il lui arrivait de raconter des choses, c'était très rare... Mais il le faisait de façon si savoureuse et si vivante que je ressentais intensément les joies qu'il avait éprouvées là-bas, comme le jour où il avait trouvé des morceaux de pneu qu'il avait fixés à ses bottes de feutre, ensuite ils avaient été transférés dans un autre camp, et il avait été si content d'avoir ses morceaux de pneu ! Une autre fois, il s'était procuré une demi-gamelle de pommes de terre et, alors qu'il travaillait "à l'air libre", quelqu'un lui avait donné un gros morceau de viande. Et pendant la nuit, dans la chaufferie, ils s'étaient fait de la soupe. "Et tu sais, c'était tellement bon !! Un vrai délice !! Quand il avait été libéré, il avait reçu une indemnité pour son père. On lui avait dit : "Nous vous devons quelque chose pour votre maison et vos meubles..." On lui avait remis une grosse somme. Il s'était acheté des vêtements neufs - un costume, une chemise, des chaussures - et un appareil photo. Il était allé dans le meilleur restaurant de Moscou, le National, et il avait commandé les plats les plus chers, puis il avait pris un cognac, et du café avec un gâteau. À la fin, quand il avait été rassasié, il avait demandé à quelqu'un de le photographier pour fixer le moment, le plus heureux de sa vie. "Quand je suis rentré chez moi, je me suis rendu compte que je ne ressentais aucun bonheur. Avec ce costume, cet appareil photo... Pourquoi n'étais-je pas heureux ? Et j'ai repensé à ces morceaux de pneu, à cette soupe dans la chaufferie... Là, j'avais connu le bonheur"...
Il avait vécu dans les camps depuis l'âge de seize ans jusqu'à presque trente ans... On l'avait enfermé avec des truands. Un gamin... Personne ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé...
... La beauté indescriptible du Grand Nord ! Le silence des neiges qui luisent même la nuit... Et toi, tu n'es que du bétail. On te traîne dans la nature, on te piétine, et on te ramène. Il appelait ça "la torture par la beauté". Sa phrase préférée, c'était : "Dieu a mieux réussi les fleurs et les arbres que le humains"..."
Svetlana Alexievitch, extraits de "La fin de l'homme rouge" Actes Sud, 2013.
Svetlana Aleksievitch, photo Elke Wetzig " Je ne voulais pas être un garçon. je ne voulais pas être soldat, la guerre ne m'intéressait pas. Papa m'avait dit : " Il faut que tu deviennes un homm...