pourquoi ecrire

Publié le 4 Juin 2026

Éric Vuillard en 2018.
Éric Vuillard

" Écrire est une sorte d’enquête à partir de soi. Mais il ne s’agit pas seulement d’identification ou d’empathie. Prenez La Petite Dorrit, de Charles Dickens : il n’a pas juste pitié d’elle et de sa vie dramatique, il ne se contente pas de nous donner la main et de nous accompagner jusqu’au cœur du drame, là où nous pourrions enfin, pour un court instant, « être » la petite Dorrit ; il y a dans le moindre mot qu’il choisit, dans le rythme de ses phrases, jusque dans le déploiement général de son récit, une interpellation, une sorte de mise en demeure. Au tout début des Misérables, Victor Hugo réussit un tour de force : lorsque Jean Valjean est ramené par la maréchaussée chez Mgr Myriel, à qui il a volé des couverts d’argent, l’évêque, à sa grande surprise, prétend les lui avoir donnés, avant d’ajouter : « Attendez ! Vous oubliez encore vos chandeliers ! Allez, prenez-les ! » Dans cette merveilleuse scène, il se passe quelque chose qui est au-delà de l’empathie, au-delà de l’identification à tel ou tel personnage, le texte entier s’adresse à nous. L’écriture de Victor Hugo parvient à faire de ce moment une sorte de sommation, l’écriture fait trembler nos catégories de pensée, elle nous arrache à notre confort moral et matériel, à notre position dans la triste hiérarchie humaine. C’est comme si Hugo ajoutait un chapitre nouveau aux Évangiles. Roland Barthes considère que la plus haute finalité du roman, c’est lorsque tout d’un coup la littérature « coïncide absolument avec un arrachement émotif, un cri ». Il y a, en effet, quelque chose de cet ordre là dans la littérature, qui la sépare en partie des sciences sociales : elle accorde une valeur décisive à ce cri..."

Éric Vuillard, extrait d'un entretien pour Télérama 3986, du 3 juin 2026.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française, #Pourquoi écrire, #Écrire

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Publié le 17 Novembre 2025

 

Milan Kundera en 1980.

" Je me méfie des mots pessimisme et optimisme. Le roman n'affirme rien, il cherche, il pose des questions. Je ne sais pas si mon pays va périr et je ne  sais pas non plus lequel de mes personnages a raison. Moi, j'invente des histoires, je les confronte, et c'est ma manière de poser des questions. La bêtise des hommes vient de ce qu'ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c'est d'avoir question à tout. Quand Don Quichotte est sorti affronter le monde, ce monde lui a paru un mystère. Tel est le legs du premier roman européen à toute l'histoire qui le suivra. Le romancier apprend au lecteur à appréhender le monde  comme question. Il y a de la sagesse  et de la tolérance dans cette attitude. Dans un monde construit sur des certitudes sacro-saintes, le roman est mort. Le monde totalitaire, qu'il ait pour base Marx ou l'islam, ou n'importe quoi d'autre, est un monde de réponses plutôt que de questions. Le roman n'y a pas sa place. En tout cas, il me semble qu'à travers le monde les gens préfèrent aujourd'hui juger plutôt que comprendre, répondre plutôt que demander, si bien que la voix du roman peine à se faire entendre dans le fracas imbécile des certitudes humaines.

 

Milan Kundera, extrait d'un entretien avec Philip Roth en 1980, dans le livre de ce dernier Pourquoi écrire, Gallimard 2019.

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Publié le 3 Septembre 2025

Philip Roth en 1973 photographié par Nancy Crampton.
Philip Roth en 1973 photographié par Nancy Crampton.

   " Et tout naturellement le méchant président de votre livre est assassiné. L'avant-dernier chapitre s'ouvre sur la mort de Tricard Dixon et dans les quelque cinquante pages qui suivent vous nous donnez à entendre tous les commentaires des chaînes de télévision. Pensez-vous qu'il y aura des lecteurs pour vous accuser d'inciter au meurtre du président Nixon ? 

   S'il y en a, c'est qu'ils auront lu le chapitre - el le livre - sans une once de jugement. Je ne veux pas dire que le chapitre soit de bon goût ; mais  je ne peux imaginer que la fin grotesque de Tricard Dixon soit le ferment d'un éventuel assassinat du président… Cette fin est dans la logique de la satire, dans la ligne de la parodie…

En d'autres termes, je suis conscient du problème que vous soulevez et je ne le prends pas à la légère.. Je m'attends bien que certains lecteurs passeront à côté de la question, si claire qu'elle me paraisse. Mais tout ce que je peux dire à ceux qui pourraient craindre pour la vie du président, c'est qu'ils feraient mieux d'agir pour imposer une loi qui réglemente le port d'armes que de se préoccuper de l'influence de Tricard Dixon sur d'éventuels assassins. Je veux bien admettre qu'il soit plus aisé au ministre de la Justice de faire voter une loi qui déclare la littérature illégale que d'empêcher quiconque d'acheter par correspondance un revolver pour quinze dollars ; mais il n'en reste pas moins vrai que les armes à feu tuent chaque année plus de personnes dans ce pays que les œuvres satiriques…

   Vous dirai-je (que mon propos ) me paraît à moi si évident que je me sens gêné d'avoir à l'expliquer ? Ce qui est ici en cause c'est le divorce entre les hommages officiels et la brutale vérité. D'un côté, des dizaines de milliers de personnes se pressent à Washington pour s'avouer les auteurs du meurtre ; de l'autre, les commentateurs de la télévision présentent cette foule comme s'il s'agissait de ceux qui venaient pleurer la mort du président Kennedy… Ce ne sont pas vraiment Nixon et ses amis qui sont ridiculisés mais les piètres personnages qui règnent sur les médias… Pour une part, j'ai voulu montrer que Tricard, vivant ou mort, à la Maison Blanche ou dans la tombe, est indigne des hommages qui lui sont rendus ; mais c'est surtout l'aveuglement des organes de grande information qui est dénoncé sur le mode burlesque dans le chapitre en question. Il faut comprendre ici que les médias sont les Grands Messagers de la version officielle des faits et que, soi-disant censeurs des actes du gouvernement, ils sont toujours prêts, lorsque sonne l'heure de vérité, à obscurcir le problème et à semer la confusion...

 

Philip Roth :  extrait de "Pourquoi écrire", au sujet d'une conversation avec un responsable des éditions Random House en 1971. Gallimard 1978, 2004, 2019, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

À propos de Tricard Dixon : 

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Publié le 5 Octobre 2024

 

 

Édouard Louis en 2017.
Édouard Louis en 2017.

 Alors que, dans le monde de mon enfance, on est ouvrier ou caissière, et on rêve de faire construire sa petite maison, d’acheter une grande télé ou une belle voiture, mon frère a rêvé de devenir un magnat de l’immobilier, de reconstruire Notre-Dame de Paris, d’ouvrir la plus grande boucherie du monde et d’y accueillir Madonna et Brad Pitt… Ses rêves déjouaient le conditionnement social. Lorsque je l’ai réalisé, le livre a bougé et s’est mis à raconter l’histoire d’une rencontre brutale entre un déterminisme de classe et un corps qui résiste à ce déterminisme. Et l’effondrement que produit ce désajustement. La blessure. La dépression...

 

   J’ai l’impression d’avoir fui un destin social, mais je vis toujours avec le spectre de cette vie qui aurait pu être la mienne. Je ne traverse pas une journée sans me dire : que se passera-t-il si, un jour, plus personne ne s’intéresse à mes livres ? Je sais que c’est plus ou moins absurde, mais j’ai toujours l’impression d’être au bord du précipice social. Que ça va me rattraper, que je ne dois pas m’arrêter de courir. Je travaille tout le temps, comme beaucoup d’écrivains, parce que c’est ce que réclame la littérature, mais aussi parce qu’il me semble que je dois me maintenir dans cette dynamique pour ne pas chuter. La douleur de mon frère, c’est aussi la mienne. Comme lui, j’ai du mal avec le monde et avec la vie. Mais, parce que je suis parti, j’ai eu accès à des techniques de survie. J’ai l’écriture, la création. J’ai l’amitié, qui est extrêmement importante. Et j’ai les antidépresseurs, sans lesquels je ne pourrais pas vivre – traitements auxquels mon frère n’a pas eu accès, car dans le monde de l’extrême précarité, l’idée de la dépression n’existait même pas. On n’évoque jamais, ou presque, le milieu social de mon enfance sous l’angle de la douleur psychologique. À part dans les films admirables des frères Dardenne, qui savent restituer des nœuds psychologiques extrêmement complexes à l’intérieur des classes populaires....

 

Edouard Louis, extraits d'un entretien pour Télérama n°3899 du 2/10/24.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Publié le 25 Décembre 2023

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