racisme

Publié le 6 Août 2025

 

James Baldwin, en 1969.
James Baldwin, en 1969.

Depuis la mort de Martin Luther King à Memphis, et cette journée terrible à Atlanta, quelque chose a changé en moi, quelque chose a disparu. Peut-être plus encore que la mort elle-même, les circonstances qui entourent cette mort m’ont forcé à porter sur la vie et les êtres humains un jugement que je m’étais jusqu’alors refusé à formuler —je me rends compte qu’une partie importante de ce que les gens «intelligents» appellent mon style de vie a été déterminée par ce refus. Si on les juge à leurs actes, la plupart des gens, hélas ! ne valent pas grand

chose ; et pourtant, chaque être humain est un nouveau miracle. On essaie de les traiter comme les miracles qu’ils sont tout en s’efforçant de se protéger des épaves qu’ils sont devenus. Cette attitude ressemble beaucoup à l’acte de foi qu’exigeaient, du vivant de Martin, toutes ces marches et ces pétitions. On ne pouvait plus se faire d’illusions sur les Américains, on n’osait plus rien attendre de la masse vague et immense qu’ils formaient. Et pourtant, on se sentait contraint d’exiger d’eux, dans leur propre intérêt, une générosité, une lucidité et une noblesse auxquelles ils avaient eux-mêmes renoncé depuis longtemps. L’erreur était en partie inévitable, car, pour faire ces marches et ces pétitions, il fallait bien croire à l’existence d’une force, d’une masse, en face de soi ; mais quand tout allait mal, on ne pouvait plus la situer, ce qui prouve qu’il n’y a pas encore de peuple américain. Mais revenons à cette hypothèse (à cet espoir insensé). La morale de l’histoire (et l’espérance de salut du monde) se trouve peut-être dans ce que l’on exige, non pas des autres, mais de soi-même. Quoi qu’il en soit, les échecs et les trahisons sont inscrits à jamais dans le grand livre de l’histoire, et leur récit condamne à jamais ces descendants arrogants d’une Europe barbare qui se réservent arbitrairement le droit de s’appeler Américains.

 

James Baldwin, extrait de " Chassés de la lumière ", 1971, Éditions Stock, 1972.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine, #Racisme

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Publié le 20 Septembre 2023

 

Christophe Claro au Salon du livre de Paris en mars 2010
Christophe Claro, 2010

Je ne sais pas l'Algérie. Je sais - mal - la colonisation, du moins ce qu'en disent les livres, les images, celles des battus au sang, des peaux brûlées par autre chose que le soleil, la fumée crachée et l'os rompu. Je ne sais pas l'exil, le départ forcé, l'abandon. Je sais - juste - la rage de l'injustice, qui ne se partage pas. Je sais - de loin, de très loin - le passé, l'année 1962, le soulèvement final des invisibles, la panique des installés depuis tant et tant, et les bateaux lestés de meubles comme un cargo de colères...Je ne sais pas Alger, ses ruelles où se déhanchent des ânes, ses côtoiements et ses évitements, et sa mer quittée par de prétendus ancêtres pour un presque toujours. Je sais en revanche les propos âcres et comme noircis au charbon des pieds-noirs, leurs allusions rouillées, tout ce fastidieux rituel de la nostalgérie où clapotent l'amertume et quelque chose de moins suave. Je ne sais pas la famille, pas vraiment - moule brisé, vase fêlé, d'où coule , pire que le sang, le vin, le rouge qui ne sait que tacher, et qui draine jour après jour, nuit après nuit, son coupable cortège d'outrages. Je ne sais pas l'arabe, rien de ses signes, de ses sens, de sa gorge. Je sais la coupure, le rejet, le déni... Je sais - peut-être - pourquoi je ne sais pas, n'ai pas voulu - longtemps - savoir. Je ne sais pas l'héritage, la transmission, mais je sais le poids de leur ombre, la ténacité des choses tues. Je sais le racisme, les mots "bougnoul" et "bicot", parce qu'entendus, reçus, et ne sachant qu'en faire, les rapportant à la maison, les posant au pied des parents, et la gêne, avec en retour un autre mot, "pied-noir", qui me semblait alors l'équivalent de "mains sales"..."

 

Claro : extraits de "La maison indigène", Éditions Actes Sud, 2020.

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Algérie, #Racisme, #Histoire

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Publié le 12 Août 2023

 

Aimé Césaire en 2003.

Et voici ceux qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais de diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde classe : en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut ; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même ; ceux qui se drapent de pseudomorphose fière ; ceux qui disent à l'Europe : « Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous ; ne faites pas attention à ma peau noire : c'est le soleil qui m'a brûlé ».

   Et il y a le maquereau nègre, l'askari nègre, et tous les zèbres se secouent à leur manière pour faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais.

   Et au milieu de tout cela je dis hurrah ! mon grand-père meurt, je dis hurrah ! la vieille négritude progressivement se cadavérise.

   Il n'y a pas à dire : c'était un bon nègre.

   Les Blancs disent que c'était un bon nègre, un vrai bon nègre, le bon nègre à son bon maître.

   Je dis hurrah !

   C'était un très bon nègre,

   la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu'une fatalité pesait sur lui qu'on ne prend pas au collet ; qu'il n'avait pas puissance sur son propre destin ; qu'un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d'interdiction en sa nature pelvienne ; et d'être le bon nègre ; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques.

   C'était un très bon nègre et il ne lui venait pas à l'idée qu'il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide

   C'était un très bon nègre...

 

   Je dis hurrah ! La vieille négritude

   progressivement se cadavérise

   l'horizon se défait, recule et s'élargit

   et voici parmi des déchirements de nuages la fulgurance d'un signe

   le négrier craque de toute part... Son ventre se convulse et résonne... L'affreux ténia de sa cargaison ronge les boyaux fétides de l'étrange nourrissons des mers !

   Et ni l'allégresse des voiles gonflées comme une poche de doublons rebondie, ni les tours joués à la sottise dangereuse des frégates policières ne l'empêchent d'entendre la menace de ses grondements intestins

   En vain pour s'en distraire le capitaine pend à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l'appétit des molosses

   La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté.

 

   Et elle est debout la négraille

   la négraille assise

   inattendument debout

   debout dans la cale

   debout dans les cabines

   debout sur le pont

   debout dans le vent

   debout sous le soleil

   debout dans le sang

   debout

       et

         libre

 

debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici :

plus inattendument debout

debout dans les cordages

debout à la barre

debout à la boussole

debout à la carte

debout sous les étoiles

   debout

       et

          libre.

 

Aimé CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, 1946, Présence africaine, 1971

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Misère, #racisme, #Négritude

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Publié le 2 Août 2023

 

« La question, pour moi, n’est pas de savoir s’il y a, oui ou non, un espoir pour le Noir dans une société à majorité blanche. La question est de savoir si oui ou non cette société est capable de se libérer de ces termes obsolètes et de devenir, dans les faits, joyeusement aveugle à la couleur de la peau »

 

« C’est entièrement au peuple américain qu’il revient de décider s’il va ou non regarder en face cet étranger qu’il calomnie depuis si longtemps, s’occuper de lui et l’embrasser. Ce que les Blancs doivent faire, c’est essayer de trouver au fond d’eux-mêmes pourquoi, tout d’abord, il leur a été nécessaire d’avoir un “nègre”, parce que je ne suis pas un “nègre”. Je ne suis pas un nègre, je suis un homme. Mais si vous pensez que je suis un nègre, ça veut dire qu’il vous en faut un […]. Et si vous, les Blancs, l’avez inventé, alors vous devez trouver pourquoi. Et l’avenir du pays dépend de cela, de si oui ou non le pays est capable de se poser cette question. »

 

 « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais on ne peut jamais changer ce qu’on n’affronte pas. »

 

« Ce que les Blancs ignorent des Noirs révèle, précisément et inexorablement, ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes. » 

 

« L’origine de toutes les difficultés humaines se trouve peut-être dans notre propension à sacrifier la beauté de nos vies, à nous emprisonner dans des totems, tabous, croix, sacrifices de sang, clochers, mosquées, races, armées, drapeaux, nations afin de dénier que la mort existe, ce qui est précisément notre unique certitude. »

 

« Il m’a fallu beaucoup d’années pour vomir toutes les saletés qu’on m’avait enseignées sur moi-même, et auxquelles je croyais à moitié… »

 

« Aujourd’hui comme hier, les Américains blancs ne peuvent pas croire à la réalité des injustices supportées par les Américains noirs. Ils ne le peuvent pas parce qu’ils sont incapables d’affronter ce qu’elles révèlent sur eux-mêmes et leur pays. »

 

« L’homme blanc tire sa haine de la terreur, / une terreur sans fond ni nom / qui se focalise sur le Noir comme figure d’effroi / sur une entité qui n’existe que dans son esprit. »

 

"Je pense que c’est un désastre spirituel que de prétendre ne pas aimer son pays. Vous pouvez le désapprouver, vous pouvez être forcé de le quitter, vous pouvez vivre toute votre vie comme une bataille, et pourtant je ne pense pas qu’on puisse y échapper […]. Vous ne pouvez pas tirer sur vos racines pour aller les replanter ailleurs. » 

 

« Chacun de nous, inéluctablement et à jamais, contient l’autre — il y a de l’homme dans la femme, de la femme dans l’homme, du Blanc dans le Noir, et du Noir dans le Blanc. Nous sommes une partie de chacun. Beaucoup de mes compatriotes semblent trouver cela très malcommode et même injuste. Mais personne n’y peut rien. »

 

Citations de James Baldwin tirées d'un article de Télérama n°3693, du 21/10/2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE, #Littérature Américaine, #Racisme

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Publié le 25 Juin 2023

Aimé Césaire en 2003.

Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre.

   C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d'abandonner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains tremblantes de boxeur affamé. Et tout l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l'action d'une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffe sur ce visage s'étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c'était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef d'oeuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.

   C’était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure.

   Un nègre dont les yeux roulaient une lassitude sanguinolente.

   Un nègre sans pudeur et ses orteils ricanaient de façon assez puante au fond de la tanière entrebâillée de ses souliers.

   La misère, on ne pouvait pas dire, s’était donné un mal fou pour l’achever.

   Elle avait creusé l’orbite, l’avait fardée d’un fard de poussière et de chassie mêlées.

   Elle avait tendu l’espace vide entre l’accrochement solide des mâchoires et les pommettes d’une vieille joue décatie. Elle avait planté dessus les petits pieux luisants d’une barbe de plusieurs jours. Elle avait affolé le cœur, voûté le dos.

  Et l’ensemble faisait parfaitement un nègre hideux, un nègre grognon, un nègre mélancolique, un nègre affalé, ses mains réunies en prière sur un bâton noueux. Un nègre enseveli dans une vieille veste élimée. Un nègre comique et laid et des femmes derrière moi ricanaient en le regardant.

   Il était COMIQUE ET LAID,

   COMIQUE ET LAID pour sûr.

  J’arborai un grand sourire complice...

   Ma lâcheté retrouvée !

 

Aimé CÉSAIRE, Cahier d’un retour au pays natal, 1946, Présence africaine, 1971

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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