La vérité ( ou sur la connaissance 2 )
Publié le 12 Avril 2008
" Il y a un homme à côté de nous, luisant, vulgaire, avec une pochette de soie qui se répand sur son complet, en train de bavarder avec une femme plus jeune que lui en velours bleu. Plus loin, deux autres hommes, qui ont gardé leur manteau, contournent le bar et viennent dans notre direction.
L'un d'eux , grand et fort, transpire abondamment à cause de son manteau, de son large cul et de son minuscule cœur surmené. Le petit est nerveux avec les joues creuses, comme un bassiste de hard-rock. Il nous demande notre nationalité. Nous répondons que nous sommes américains. Le plus gros marche sur moi, salive au coin des lèvres, l’œil fixe, prêt à dire quelque chose. Il ne dit rien. Je ne l'intéresse plus et il se rabat sur l'homme à la pochette de soie et la femme tout en jambes. Il pose à l'homme une question en estonien. L' homme fait une réponse inaudible à laquelle le gros réagit par un salut ponctué d'un sonore Heil Hitler
Tous les regards convergent vers nous, vers le bar en général. Est-ce que j'ai déjà , dans ma vie, entendu quelqu'un dire ça ? Non. Pas en vrai. Mais parce que l'homme est tout près de nous, et parce que nous venons juste d'arriver, nous avons l'air d'être avec lui. Ou d'être solidaires de ses paroles, complices.
Je me recroqueville et adresse un sourire d'excuse à la salle pendant que Hand dit Eh ben Eh ben au gros qui s'empare de son verre, avale le tiers de son contenu et le repose. Après quoi il revient sur Pochette de soie et réédite son machin, le salut, le Heil Hitler . Puis lui et son copain le bassiste s'en vont. Il est clair que j'ai raté un épisode. Est-ce que les nazis sont de retour à ce point là ? Pourquoi ne me tient-on pas au courant ? Il manque tant de choses dans la biographie de Churchill par Gilbert ** alors qu'il aurait dû en condenser tant d'autres. Le jour du Débarquement en Normandie, borne incontournable de tous les récits américains sur la guerre, est résumé en une ou deux pages. Hiroshima a droit à un paragraphe, Nagasaki à une phrase. On ne sait rien ; il y a des trous un peu partout dans nos connaissances, au hasard, et c'est très embêtant. Ce sont des nids-de-poule, on peut les combler, mais ils se multiplient anarchiquement et sans vergogne. Et même si on sait quelque chose, on ignorera toujours la vérité, on ne pourra même pas s'en approcher. La vérité, il faut la voir. Tout le reste, c'est des histoire, distrayantes mais plus brodées de mensonges que les faits bruts et informes.
Dave Eggers : " Suive qui peut " Gallimard 2003
https://www.martingilbert.com/book/churchill-a-life/