La Quarantaine

Publié le 11 Octobre 2008

      J'ai eu du mal à reconnaître Nicolas, le quartier-maître embarqué à Zanzibar. Quand il est monté à bord de l'Ava, il était simplement un peu fiévreux - une crise de paludisme, avait dit le commandant . En quelques jours cet homme athlétique, au teint rougeaud, est devenu un corps sans force, le teint jaune, les lèvres gercées, portant un hématome au front. A côté de lui, M. Tournois, un négociant embarqué le même jour, semble plus vaillant. Quand nous entrons dans la pièce, il se redresse. Il parle d'une voix impatiente, au timbre métallique. Il croit que la chaloupe des services sanitaires est arrivée, et qu'on vient les chercher.
      A la réponse négative de Jacques, il est pris d'une colère subite qui effraie Suzanne. Il se lève, marche à travers la pièce jusqu'à la porte. Il est vêtu de la chemise de nuit grise du dispensaire de l'Ava, échancrée au col. Il titube pieds nus sur les dalles de pierre. Tous ses habits ont été brulés dans l'incinérateur avant le débarquement.
      Un instant, il est la  proie d'une sorte de délire, debout sur le seuil de l'infirmerie, ébloui par le soleil et par le vent.
      " Je vais m'en aller, maintenant, je vais rentrer chez moi, on m'attend ! " Où est son chez-lui ? A des milliers de kilomètres, si loin qu'il ne s'en souvient peut-être même plus.
      La lumière l'aveugle, remplit ses yeux de larmes qui coulent le long de son nez, sur ses joues. Suzanne s'est approchée, elle lui parle doucement, elle veut lui dire de rentrer, de s'abriter du vent. Mais il passe à côté d'elle sans la voir, il tourne sur lui-même, comme s'il cherchait quelque chose, sa chemise gonflée par le vent laissant voir ses jambes maigres. Puis il se laisse tomber assis, le dos contre les pierres du tableau de la porte. Il parle tout seul, d'une voix cassée, entrecoupée, il parle de sa maison à Tarbes, de sa femme, de ses enfants. Suzanne s'est assise à côté de lui, elle essaie de le calmer, tandis que Jacques et moi regardons sans savoir quoi faire. Enfin, aidé de Suzanne, Tournois s'est relevé, il est retourné à sa paillasse, comme à son seul refuge.
      Nous n'avons rien dit. Nous avions le coeur serré. Jacques et Suzanne sont revenus à la Quarantaine, et moi je me suis éloigné du camp le plus vite que j'ai pu. Ainsi, pendant que nous attendions là-bas, parlant, nous querellant, jouant aux échecs, ou bien rêvant au jour de notre libération, ici, à quelques pas, et de l'autre côté de l'île, des hommes sont en train de mourir. Il me semble que je ne cesse d'entendre la voix de Tournois, ses imprécations, ses souvenirs confus. Je ne cesse pas de voir le regard fixe, extraordinairement lucide de Nicolas. J'ai encore dans les oreilles le coup sourd du corps du garçon qu'on a immergé au large de Mahé dans l'océan d'un bleu presque surnaturel. Et j'entends la voix de Boileau qui donne sa consigne à bord de l'Ava : ne parler de tout cela à personne, surtout n'en parler à personne - ce qui doit   le rendre un jour célèbre dans les annales des  Messageries.

J.M.G. Le Clézio : " La Quarantaine " Gallimard 1995


 

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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