Les douces années 60, et le chat timbré. (Thomas Pynchon )

Publié le 10 Novembre 2008

  

 " Zoyd avait grandi dans la vallée de San Joaquin, il avait traîné avec les Bud Warriors puis ensuite les Ambassadors, participé à des virées sauvages inoubliablement folles à travers les vergers d'orangers et les champs de piments, il avait perdu un pourcentage élevé de ses camarades de classe, rectangles noirs dans l'annuaire de l'école, victimes de l'ivresse au volant ou d'incidents mécaniques, et il finirait par revenir dans ce même paysage ensoleillé, dont souvent il aurait pu jurer qu'il était hanté, pour s'y marier, un après-midi, sur une colline californienne lisse et verte avec des reflets dorés, des bouquets de chênes sombres, une autoroute au loin, des chiens et des enfants qui jouent, et le ciel où pas mal des invités distingueraient toutes sortes de formes bariolées, la plupart du temps indescriptibles.
   " Frenesi Margaret, Zoyd Herbert, promettez-vous, pour de bon, de toujours rester dans cette exaltation formidable qu'on appelle l'amour ", etc., cela avait aussi bien pu prendre des heures qu'être liquidé en trente secondes, rares étaient ceux qui possédaient des montres parmi les personnes présentes, et tout le monde avait le temps, après tout c'étaient les douces années 60, une époque qui allait moins vite, prédigitale, pas encore hachée menu, pas même par la télévision. Journée qu'il serait facile d'évoquer sous la forme d'un cliché flou, ce qu'on verrait, quelques années plus tard, sur ces cartes de vœux sentimentales. Tout dans la nature, toutes les créatures vivantes dans les collines en ce temps là, si bizarre que cela pût paraître plus tard, quand Zoyd essayait d'en parler, était doux, paisible, le monde visible ressemblait à une bergerie sous le soleil. La guerre au Vietnam, le meurtre considéré comme instrument dans la politique américaine, les ghettos noirs réduits en cendre et où rôde la mort, tout cela devait être sur une autre planète...
   Frenesi, sereine, n'avait jamais cessé de sourire. Jamais Zoyd n'oublierait ces yeux bleus  qui brillaient sous son large chapeau de paille. Les petits enfants couraient en l'appelant par son nom. Avec Zoyd elle était assise sur un banc sous un figuier, pendant que l'orchestre faisait une pause, et elle avait mangé un cornet de glace aux couleurs de l'arc-en-ciel qui miraculeusement ne se mélangeaient pas, elle se penchait en avant pour ne pas tâcher sa robe de mariée, qui avait été celle de sa mère et de sa grand-mère. Un chat tigré surgi de nulle part était venu se planter sous les goutelettes glacées qui tombaient du cornet, citron, orange ou raisin, et il avait miaulé comme sous l'effet de la surprise, il s'était roulé dans la poussière, l’œil fou, il s'était sauvé à fond de train avant de revenir nonchalamment pour recommencer. "

Thomas Pynchon :
Vineland . Le Seuil 1991

 

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Guerre du Vietnam

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