chat

Publié le 19 Juillet 2023

 

photo L.V. 2022

Cela a commencé il y a deux mille ans et ne s'est jamais interrompu. Autrefois, et encore aujourd'hui dans certains rites, cela se pratiquait vraiment avec du pain : le pain le plus banal, celui que pétrit le boulanger. Aujourd'hui, chez les catholiques, ce sont ces petites rondelles blanches, à la consistance et au goût de carton qu'on appelle des hosties.  À un moment de la messe, le prêtre déclare qu'elles sont devenues le corps du Christ. Les fidèles font la queue pour en recevoir chacun une, sur la langue ou dans le creux de la main. Ils retournent à leur place les yeux baissés, pensifs et, s'ils y croient, intérieurement transformés. Ce rite invraisemblablement bizarre, qui se réfère à un événement précis survenu vers l'an 30 de notre ère et qui est le cœur du culte chrétien, est aujourd'hui encore célébré dans le monde entier par des centaines de millions de gens qui,...ne sont par ailleurs pas fous... Le plus bizarre, c'est que l'hostie, chimiquement, n'est rien d'autre que du pain. Il serait presque rassurant que ce soit un champignon hallucinogène ou un buvard imprégné de LSD, mais non : c'est seulement du pain. En même temps, c'est le Christ.

 

   On peut évidemment donner à ce rituel un sens symbolique et commémoratif. Jésus lui-même a dit : "Vous ferez cela en mémoire de moi." C'est la version light de l'affaire, celle qui ne scandalise pas la raison. Mais le chrétien hard croit à la réalité de la Transsubstantiation - puisque c'est ainsi que l'Église nomme ce phénomène surnaturel. Il croit à la présence réelle du Christ dans l'hostie. Sur cette ligne de crête s'opère le partage entre deux familles d'esprits. Croire que l'eucharistie n'est qu'un symbole, c'est comme croire que Jésus n'est qu'un maître de sagesse, la grâce une forme de méthode Coué ou Dieu le nom que nous donnons à une instance de notre esprit. À ce moment de ma vie, je suis contre : je veux faire partie de l'autre famille.

   À un moment de la sienne, assez comparable - il avait le même âge, était marié à une femme qui portait le même prénom, ne pouvait plus écrire et craignait de devenir fou -, Philip K. Dick s'est lui aussi tourné vers la foi chrétienne, et lui aussi de façon maximaliste. Il a convaincu son Anne à lui de l'épouser religieusement, fait baptiser leurs enfants, entrepris des lectures dévotes - avec une prédilection pour les évangiles apocryphes, alors qu'il connaissait à peine les canoniques. J'ai par la suite écrit sa biographie, et je suis aujourd'hui incapable de dire ce qui vient vraiment de lui et ce que j'ai projeté de ma propre expérience dans le chapitre consacré à ces années. Il contient en tout cas une scène que j'aime beaucoup, c'est celle où il explique ce que c'est que l'eucharistie.

 

   Les filles d'Anne, sa femme, n'en comprennent pas bien le principe. Il les choque. Quand Jésus exhorte à manger son corps et boire son sang, elles trouvent cela affreux : une forme de cannibalisme. leur mère, pour les rassurer, dit qu'il s'agit d'une image, un peu comme dans l'expression " boire les paroles de quelqu'un". Entendant cela, Phil proteste : ce n'est pas la peine de se faire catholique pour rationaliser platement tous les mystères.

   

   " Ce n'est pas non plus la peine, réplique aigrement Anne, de se faire catholique pour traiter la religion comme une de tes histoires de science-fiction.

   - Précisément, dit Phil, j'allais y venir. Si on prend au sérieux ce que raconte le Nouveau Testament, on est obligé de croire que depuis un peu plus de dix-neuf siècles, depuis la mort du Christ, l'humanité subit une sorte de mutation. Ça ne se voit peut-être pas mais c'est comme ça et si tu ne me crois pas, tu n'es pas chrétienne; voilà tout. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Paul, et je n'y peux rien si ça ressemble en effet à une histoire de science-fiction. Le sacrement de l'eucharistie est l'agent de cette mutation, alors ne va pas le présenter à tes pauvres gamines comme une espèce de commémoration bêtasse.  Écoutez-moi, les filles : je vais vous raconter l'histoire de l'entrecôte. C'est une maîtresse de maison qui reçoit à dîner. Elle a posé une superbe entrecôte de cinq livres sur le buffet de la cuisine. Les invités arrivent, elle bavarde avec eux dans le salon, on boit quelques martinis, puis elle s'excuse, file dans la cuisine pour aller préparer l'entrecôte... et s'aperçoit qu'elle a disparu. Qui voit-elle alors dans un coin, en train de se pourlécher tranquillement les babines ? le chat de la maison.

   - Je devine ce qui s'est passé, dit la plus grande des filles.

   - Oui ? Que s'est-il passé ?

   - Le chat a mangé l'entrecôte.

   - Tu crois ça ? Tu n'es pas bête, mais attends. Les invités accourent. Ils discutent. Les cinq livres d'entrecôte se sont volatilisés, le chat a l'air parfaitement satisfait et repu. tout le monde en conclut la même chose que toi. Un invité suggère : et si on pesait le chat, pour en avoir le cœur net ? Ils ont tous un peu bu, l'idée leur paraît excellente. Ils emportent le chat dans la salle de bains, le mettent sur la bascule. Il pèse exactement cinq livres. L'invité qui a suggéré de peser le chat dit : c'est bien ça, le compte y est. On est certain maintenant de savoir ce qui s'est passé. C'est alors qu'un autre invité se gratte la tête et dit : D'accord, on voit bien où elles sont, les cinq livres d'entrecôte. mais alors, où est le chat ?"...

 

 Emmanuel Carrère : extrait de "Le Royaume", P.O.L. Éditeur, 2014.

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Religion, #Chat

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Publié le 2 Mars 2021

Raymond Radiguet, 1922

" Le chat regardait toujours le fromage sous la cloche. Mais vint la guerre. Elle brisa la cloche. Les maîtres eurent d’autres chats à fouetter et le chat se réjouit. À vrai dire, chacun se réjouissait en France. Les enfants, leurs livres de prix sous le bras, se pressaient devant les affiches. Les mauvais élèves profitaient du désarroi des familles. Nous allions chaque jour, après dîner, à la gare de J..., à deux kilomètres de chez nous, voir passer les trains militaires. Nous emportions des campanules et nous les lancions aux soldats. Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et en répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet ensemble me laisse un souvenir de feu d’artifice. Et jamais autant de vin gaspillé, de fleurs mortes. Il fallut pavoiser les  fenêtres de notre maison.

    Bientôt, nous n’allâmes plus à J... Mes frères et mes sœurs commençaient d’en vouloir à la guerre, ils la trouvaient longue. Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se lever tard, il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre distraction ! Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. Au lieu de quitter la table où les grandes personnes s’attardent, ils y restent pour entendre mon père parler de départ. Sans doute n’y aurait-il plus de moyens de transport. Il faudrait voyager très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent ma petite sœur. Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de diamètre : « On te laissera seule sur la route. » Ma sœur sanglote. Mais quel entrain pour astiquer les machines ! Plus de paresse. Ils proposent de réparer la mienne. Ils se lèvent dès l’aube pour connaître les nouvelles. Tandis que chacun s’étonne, je découvre enfin les mobiles de ce patriotisme : un voyage à bicyclette ! jusqu’à la mer ! et une mer plus loin, plus jolie que d’habitude. Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait l’Europe était devenu leur unique espoir.

L’égoïsme des enfants est-il différent du nôtre ? L’été, à la campagne, nous maudissons la pluie qui tombe, et les cultivateurs la réclament..."

 

Raymond Radiguet : extrait de " Le diable au corps " Éditions Bernard Grasset, 1923.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 19 Octobre 2008

 

    "   Un raclement de griffes se faisait entendre derrière le rideau couvrant une fenêtre ouverte. Le tapage des oiseaux était déjà intense autour de la maison, mais le bourdonnement sourd des petits insectes n'avait pas encore commencé. La circulation était à peine existante sur la route lointaine.

       Le bruit de griffes fut suivi par celui d'une chute sur le plancher de la pièce, et tout redevint immobile. On entendit comme un objet lourd que l'on traînait par terre, en direction du lit. Tous les matins ou presque, la chatte noire entrait dans la chambre en passant par la fenêtre. Habituellement, elle ne faisait pas de bruit, sauf lorsqu'elle arrivait avec des souris ou des petits oiseaux avec lesquels elle jouait  en faisant un vacarme qui réveillait toute la maison. le bruit était plus fort et plus inquiétant que celui d'un chat revenant avec sa proie.

       Kate continua de dormir malgré le bruit. Elle enfonça même son visage davantage dans l'oreiller, comme pour chercher un sommeil plus profond..

   

Photo L.V. 2022

    D'un seul bond, la chatte atterrit au pied du lit, les griffes enfoncées dans la couverture blanche pour ne pas être entraînée vers le bas par le poids qu'elle portait. Elle attendit d'avoir assuré son équilibre au bord du lit pour avancer et déposer l'animal sous l'épaule dressée de Kate. Puis elle s'assit, bien droite, et se mit à ronronner. L'animal qu'elle avait rapporté  était un jeune lièvre, dont le pelage brun était étendu sur la couverture blanche, avec le blanc du ventre qui luisait faiblement dans l'obscurité. Toute l'attention de la chatte était concentrée sur la femme endormie.

       Lorsqu'elle était sauvage et affamée, Kate lui portait à manger. Derrière un arbre, la chatte observait la manœuvre sans abandonner la sécurité de l'arbre tant que la femme n'était  pas repartie. Elle finissait par venir, en rampant sur le sol, à condition que Kate reste à distance respectable. Jusqu'au jour où, après avoir vidé l'assiette, elle resta sur place pour se nettoyer le museau au lieu de filer se remettre à couvert.
       Pour être désormais apprivoisée et passer plus de temps dans la maison que dans les champs, elle n'avait jamais cessée tout à fait d'être sauvage. Elle avait dû tomber sur le levraut alors qu'il dormait tranquillement dans l'herbe haute, ou le prendre en chasse lorsqu'il avait tenté de s'enfuir à travers les ondulations denses de la prairie.
        Lasse de rester assise sur le lit sans aucune réaction de la femme endormie, la chatte saisit de nouveau le lièvre et avança jusqu'à pouvoir lâcher sa proie sur la gorge de Kate.
       Ruttledge était prisonnier de la fascination de l'observateur. Il aurait pu tendre la main et soulever le levraut, mais il se sentait impuissant, comme s'il faisait partie d'un rêve.

       Avant qu'il réussisse à faire un geste, les mains de Kate sortirent de sous les draps et tâtonnèrent du côté de la gorge, comme si elles avaient l'autonomie de deux petits animaux distincts. Au contact de la fourrure tiède, elles s'immobilisèrent brusquement, tandis que Kate se redressait avec un cri, envoyant valser le petit lièvre.
       " Quelle horreur ! "
       La chatte se retrancha dans l'angle du lit devant cette explosion, mais tînt sa position. Ruttledge alluma la lampe de chevet.
       " Comment est-ce arrivé ici ? "
       - Ta chatte l'a apporté. En passant par la fenêtre.
       - Pourquoi ne l'as tu pas empêchée ?
       - Je ne savais pas ce qu'elle allait faire. "
       Soulagée de la tension provoquée par sa frayeur, Kate tendit la main pour attraper le chat d'un geste vif. " espèce de sale bête ! pauvre petit, qu'est-ce que c'est ?
       - Un jeune lièvre - à peine grandi. "
       La chair était encore tiède. Un filet brillant et écarlate coulait des naseaux. Il y avait une mince tache rouge, semblable à un rail, sur le couvre-lit blanc. Il souleva le levraut qu'il déposa sur le plancher, hors de vue.
       " Pourquoi m'as-tu fait une chose pareille ? " Le chat réagit à l'intonation de la voix en ronronnant encore plus fort, avant de venir chercher compliments et caresses. "

John McGahern : extrait de " Pour qu'ils soient face au soleil levant "  ( Albin Michel 2003 )


 

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Rédigé par jmlire9258

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