Publié le 19 Juillet 2023
" Cela a commencé il y a deux mille ans et ne s'est jamais interrompu. Autrefois, et encore aujourd'hui dans certains rites, cela se pratiquait vraiment avec du pain : le pain le plus banal, celui que pétrit le boulanger. Aujourd'hui, chez les catholiques, ce sont ces petites rondelles blanches, à la consistance et au goût de carton qu'on appelle des hosties. À un moment de la messe, le prêtre déclare qu'elles sont devenues le corps du Christ. Les fidèles font la queue pour en recevoir chacun une, sur la langue ou dans le creux de la main. Ils retournent à leur place les yeux baissés, pensifs et, s'ils y croient, intérieurement transformés. Ce rite invraisemblablement bizarre, qui se réfère à un événement précis survenu vers l'an 30 de notre ère et qui est le cœur du culte chrétien, est aujourd'hui encore célébré dans le monde entier par des centaines de millions de gens qui,...ne sont par ailleurs pas fous... Le plus bizarre, c'est que l'hostie, chimiquement, n'est rien d'autre que du pain. Il serait presque rassurant que ce soit un champignon hallucinogène ou un buvard imprégné de LSD, mais non : c'est seulement du pain. En même temps, c'est le Christ.
On peut évidemment donner à ce rituel un sens symbolique et commémoratif. Jésus lui-même a dit : "Vous ferez cela en mémoire de moi." C'est la version light de l'affaire, celle qui ne scandalise pas la raison. Mais le chrétien hard croit à la réalité de la Transsubstantiation - puisque c'est ainsi que l'Église nomme ce phénomène surnaturel. Il croit à la présence réelle du Christ dans l'hostie. Sur cette ligne de crête s'opère le partage entre deux familles d'esprits. Croire que l'eucharistie n'est qu'un symbole, c'est comme croire que Jésus n'est qu'un maître de sagesse, la grâce une forme de méthode Coué ou Dieu le nom que nous donnons à une instance de notre esprit. À ce moment de ma vie, je suis contre : je veux faire partie de l'autre famille.
À un moment de la sienne, assez comparable - il avait le même âge, était marié à une femme qui portait le même prénom, ne pouvait plus écrire et craignait de devenir fou -, Philip K. Dick s'est lui aussi tourné vers la foi chrétienne, et lui aussi de façon maximaliste. Il a convaincu son Anne à lui de l'épouser religieusement, fait baptiser leurs enfants, entrepris des lectures dévotes - avec une prédilection pour les évangiles apocryphes, alors qu'il connaissait à peine les canoniques. J'ai par la suite écrit sa biographie, et je suis aujourd'hui incapable de dire ce qui vient vraiment de lui et ce que j'ai projeté de ma propre expérience dans le chapitre consacré à ces années. Il contient en tout cas une scène que j'aime beaucoup, c'est celle où il explique ce que c'est que l'eucharistie.
Les filles d'Anne, sa femme, n'en comprennent pas bien le principe. Il les choque. Quand Jésus exhorte à manger son corps et boire son sang, elles trouvent cela affreux : une forme de cannibalisme. leur mère, pour les rassurer, dit qu'il s'agit d'une image, un peu comme dans l'expression " boire les paroles de quelqu'un". Entendant cela, Phil proteste : ce n'est pas la peine de se faire catholique pour rationaliser platement tous les mystères.
" Ce n'est pas non plus la peine, réplique aigrement Anne, de se faire catholique pour traiter la religion comme une de tes histoires de science-fiction.
- Précisément, dit Phil, j'allais y venir. Si on prend au sérieux ce que raconte le Nouveau Testament, on est obligé de croire que depuis un peu plus de dix-neuf siècles, depuis la mort du Christ, l'humanité subit une sorte de mutation. Ça ne se voit peut-être pas mais c'est comme ça et si tu ne me crois pas, tu n'es pas chrétienne; voilà tout. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est saint Paul, et je n'y peux rien si ça ressemble en effet à une histoire de science-fiction. Le sacrement de l'eucharistie est l'agent de cette mutation, alors ne va pas le présenter à tes pauvres gamines comme une espèce de commémoration bêtasse. Écoutez-moi, les filles : je vais vous raconter l'histoire de l'entrecôte. C'est une maîtresse de maison qui reçoit à dîner. Elle a posé une superbe entrecôte de cinq livres sur le buffet de la cuisine. Les invités arrivent, elle bavarde avec eux dans le salon, on boit quelques martinis, puis elle s'excuse, file dans la cuisine pour aller préparer l'entrecôte... et s'aperçoit qu'elle a disparu. Qui voit-elle alors dans un coin, en train de se pourlécher tranquillement les babines ? le chat de la maison.
- Je devine ce qui s'est passé, dit la plus grande des filles.
- Oui ? Que s'est-il passé ?
- Le chat a mangé l'entrecôte.
- Tu crois ça ? Tu n'es pas bête, mais attends. Les invités accourent. Ils discutent. Les cinq livres d'entrecôte se sont volatilisés, le chat a l'air parfaitement satisfait et repu. tout le monde en conclut la même chose que toi. Un invité suggère : et si on pesait le chat, pour en avoir le cœur net ? Ils ont tous un peu bu, l'idée leur paraît excellente. Ils emportent le chat dans la salle de bains, le mettent sur la bascule. Il pèse exactement cinq livres. L'invité qui a suggéré de peser le chat dit : c'est bien ça, le compte y est. On est certain maintenant de savoir ce qui s'est passé. C'est alors qu'un autre invité se gratte la tête et dit : D'accord, on voit bien où elles sont, les cinq livres d'entrecôte. mais alors, où est le chat ?"...
Emmanuel Carrère : extrait de "Le Royaume", P.O.L. Éditeur, 2014.
/image%2F0638148%2F20210301%2Fob_e7748e_raymond-radiguet.jpg)
/https%3A%2F%2Fwww.babelio.com%2Fusers%2FAVT_John-McGahern_6726.jpg)