Publié le 23 Septembre 2008

" Combien d'hommes parlent d'amour, qui n'ont jamais connu l'amour : combien peu ont senti descendre sur leur vie le ciel de la grande angoisse. Les arbres de la volupté leur ont toujours caché la forêt de l'amour. Il n'y a qu'à les voir rire, ou claquer des lèvres en mâchant un souvenir ; ils parlent de gibier, de chasse à courre, de bécasses pourries, et ils croient parler d'amour. "

André suarès : " Voici L'homme "


 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 17 Septembre 2008

Le grand monsieur grisonnant à lunettes , qui se tient en lisière de la foule dans la salle principale de la galerie, et qui se penche tout contre la jeune femme au corsage en soie rouge, baissant la tête et la détournant de son interlocutrice, opinant du chef sagement et émettant un murmure phatique par moments, n'est pas, contrairement à ce que vous pouvez penser, un prêtre hors service qu'elle aurait convaincu d'entendre sa confession au beau milieu de cette assemblée, ni un psychiatre à qui elle aurait extorqué une consultation gratuite ; et lui, il n'a pas adopté cette posture pour mieux regarder dans le décolleté de la jeune femme,  bien que ce soit un bonus accidentel qu'il tire de la situation, le seul en fait...                                    
Il est, voyez-vous, " dur d'oreille " , ou " malentendant " ou encore, pour faire simple, sourd - pas sourd comme un pot, mais assez sourd pour rendre la communication imparfaite dans la plupart des situations sociales, voire impossible dans certaines, comme celle-ci... Ils parlent, ou plutôt elle parle, depuis dix minutes maintenant, et il a beau faire, il est incapable d'identifier le sujet de la conversation. S'agit-il des œuvres d'art accrochées aux murs - des photos en couleur représentant en gros plan des terrains vagues ou des fragments de détritus ? Il ne le pense pas, elle ne les regarde pas ni ne les montre du doigt, et l'intonation de son discours, pour ce qu'il peut en saisir, ne correspond pas à ce schéma déclaratif caractéristiques des palabres sur l'art ou de ces couillonneries artistiques comme il dit parfois de manière irrespectueuse pour taquiner sa femme. Elle parle plutôt d'un ton personnel, anecdotique et confidentiel. Il regarde le visage de la jeune femme pour voir s'il trahit quelque chose. Elle le regarde fixement d'un air sérieux avec ses yeux bleus, et marque un temps d'arrêt dans son débit, comme si elle attendait une réponse. " Je vois ", dit-il, ajustant son comportement afin d'exprimer à la fois son acquiescement et une réflexion judicieuse, dans l'espoir que l'une ou l'autre expression semblera adéquate, ou tout du moins pas grotesquement inappropriée à ce qu'elle pouvait bien être en train de dire.Toujours est-il qu'elle semble s'en satisfaire, et elle se remet à parler. Il ne reprend pas son ancienne posture : il ne sert à rien en fait d'orienter son oreillette droite pour capter ce qu'elle dit puisque le babillage de la réception se déverse dans la gauche, et si d'aventure il essayait de couvrir son oreille gauche avec sa main cela ne ferait que déclencher un hurlement en retour dans sa prothèse auditive et lui imposer en même temps une posture qui paraîtrait totalement excentrique. Que faire maintenant ? Que dire lorsqu'elle s'arrêtera de nouveau de parler ? Il est bien trop tard pour avouer : " écoutez, je suis désolé, je n'ai pas entendu un traître mot de ce que vous m'avez dit depuis dix minutes " ( ça peut faire un quart d'heure maintenant ), " je suis sourd, voyez-vous, je n'entends rien dans ce vacarme. " Elle se demanderait raisonnablement pourquoi il ne l'avait pas dit plus tôt, pourquoi il l'avait laissé continué à parler, hochant la tête et murmurant comme s'il la comprenait. Elle serait contrariée, embarrassée, offensée, et il n'a aucune intention de paraître grossier... Par ailleurs, elle semble plutôt gentille, elle doit avoir entre vingt-cinq et trente ans, elle a des yeux bleus étincelants, un teint pâle et soyeux, des cheveux de lin qui lui tombent sur les épaules mais coupés droit avec une raie au milieu, et une silhouette naturellement gracieuse- à en juger par le petit puits d'ombre entre ses deux seins que l'on discerne par l'ouverture déboutonnée de son corsage, sa poitrine n'est pas maintenue artificiellement par de la silicone, ni tendue ou soutenue par une armature métallique, mais possède la plasticité trémulante de la chair réelle et en liberté, et une légère transparence de peau comme une jolie porcelaine - et il ne veut pas laisser une mauvaise impression à cette jeune femme avenante qui a pris la peine de parler à un vieux chnoque comme lui, même si ce genre de rencontre fortuite a peu de chance de se répéter.
Elle marque à nouveau une pose dans son monologue et le regarde comme si elle attendait quelque chose. " Très intéressant, dit-il. Très intéressant. "Espérant gagner du temps, attendant de voir si cela suffira, il porte le verre de vin à ses lèvres mais pour se rendre compte aussitôt qu'il est vide et qu'il lui faut l'incliner presque à la verticale et le tenir ainsi quelques secondes pour contraindre les dernières gouttes de chardonnay du Chili à descendre dans son gosier. La jeune femme le regarde d'un air curieux comme si elle attendait à ce qu'il réalise un tour de magie, tenir par exemple son verre en équilibre sur son nez. Son verre de vin blanc à elle est presque plein, elle n'en a même pas bu une gorgée depuis qu'elle a commencé à lui parler, de sorte qu'il ne peut proposer d'aller avec elle au bar se resservir, et il serait tout aussi discourtois de partir seul remplir son verre ou de l'inviter à l'accompagner dans sa démarche. Heureusement , elle semble comprendre son embarras - non pas son véritable embarras, à savoir sa totale ignorance de ce qu'elle a dit - mais son besoin de boire un autre verre ; elle sourit et, faisant un geste en direction de son verre vide, dit quelque chose qu'il est presque sûr de pouvoir interpréter comme un encouragement  à aller refaire le plein. " je crois que je vais y aller, dit-il. Puis-je vous en rapporter un autre ? " Question stupide, que ferait-elle de deux verres de vin blanc, un dans chaque main ? Et ce n'est manifestement pas le genre de personne à avaler un verre d'un trait pendant que vous allez lui en chercher un autre. Cependant, elle sourit à nouveau ( un joli sourire qui découvre une rangée de petites dents blanches régulières ), décline l'offre en secouant la tête, puis, à son grand désarroi, lui pose une question. Il comprend que c'est une question en raison de l'intonation montante et parce que ses yeux bleus s'élargissent légèrement, ses sourcils se froncent, et cela exige évidemment une réponse. " Oui ", dit-il, en prenant le risque : et, comme cela semble lui faire plaisir, il ajoute vaillamment : " Absolument ". Elle pose une autre question à laquelle il répond également par l'affirmative, et alors, à sa grande surprise, elle lui tend la main. Manifestement, elle va quitter la réception. " Ravi de vous avoir rencontrée ", déclare-t-il en prenant la main et en la serrant. Elle est fraîche et légèrement moite au toucher. " Comment avez-vous dit que vous vous appeliez - avec tout ce bruit, je n'ai pas très bien saisi." Elle prononce de nouveau son nom mais en vain : le prénom sonne vaguement comme " Axe ", ce qui n'est pas plausible, et le nom de famille est totalement inaudible, mais il ne peut se permettre de lui demander de répéter une nouvelle fois. " Ah, oui ", dit-il, hochant la tête, comme s'il était content d'avoir assimilé l'information. " Eh bien, c'était très intéressant de parler avec vous ".

David Lodge : extrait de  " La vie en sourdine " . 2008


 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 16 Septembre 2008

" Quand je serai mort, quand se seront retirées de moi les raisons qui me portaient avec le souffle, quand mon esprit disparu aura réintégré l'immense journée où tout est égal, quand je serai redevenu petit et que mon corps se sera confondu avec la place qu'il avait occupée dans le monde, alors les vieilles contradictions, les doutes, les rythmes s'évanouiront d'eux-mêmes comme des illusions. Cet instant magique que je ne vivrais même pas aura lieu. Ce ne sera pas un passage. Ce ne sera pas une métamorphose, ni une trahison. Ce sera simplement effectué, sans heurt, sans que rien du monde bascule ou se détériore, comme un voile léger qu'on enlève, comme une goutte qui sèche sur la surface de pierre inchangée, comme une sorte d'ombre projetée qui s'efface quand s'arrête le flux lumineux qui l'avait rendue réelle. Ce que j'avais cru être la différence fondamentale entre moi et le monde, cette séparation qui avait été mon drame, tout cela fondra, se dissoudra facilement sans laisser de trace."

J.M.G Le Clézio : " L'extase matérielle "


 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 14 Septembre 2008

Congress, Arizona.  photo d'Alex MacLean 

 

 "  Je faisais un vol entre Phoenix et Las Vegas et je suis passé au dessus de ce lotissement. Je me suis demandé : " Qu'est-ce que ces gens fichent dans ce carré planté au milieu de nulle part, en plein désert ? "  Il s'agit probablement de retraités qui, dans ce no man's land, peuvent devenir propriétaires à bon marché. Mais leur éloignement de tout soulève bien des problèmes. Aucun train, aucun bus ne se rend dans ces contrées, et les habitants de cette " colonie " doivent prendre leur voiture pour le moindre déplacement. La première bourgade se trouve à 8 kms ; Phoenix, elle, est à plus de 100 kms..."

vu dans Télérama n° 3061 ( du 13 au 19 sept )

Over ( Editions La Découverte ) sortie le 2 Octobre

Exposition Alex MacLean, du 12 septembre 2008 au 31 janvier 2009 au Domaine régional de Chaumont-sur-Loire


 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 10 Septembre 2008

 " Pour dire d'un homme qu'il est civilisé, on dit souvent " cultivé ". Pourquoi ? Qu'est-ce que cette culture ? Souvent, trop souvent, cela veut dire que cet homme sait le grec ou le latin, qu'il est capable de réciter des vers par cœur, qu'il connaît les noms des peintres hollandais et des musiciens allemands. La culture sert alors à briller dans un monde où la futilité est de mise. Cette culture n'est que l'envers d'une ignorance. Cultivé pour celui-ci, inculte pour celui-là. Etant relative, la culture est un phénomène infini ; elle ne peut jamais être accomplie. Qu'est-il donc,  cet homme cultivé que l'on veut nous donner pour modèle ?                                                                                                            

  Trop souvent aussi on réduit cette notion de culture au seul fait des arts. Pourquoi serait-ce là la culture ? Dans cette vie, tout est important. Plutôt que de dire d'un homme qu'il est cultivé, je voudrais qu'on me dise : c'est un homme...
  La culture n'est rien ; c'est l'homme qui est tout. Dans sa vérité contradictoire, dans sa vérité multiforme et changeante. Ceux qui se croient cultivés parce qu'ils connaissent la mythologie grecque, la botanique, ou la poésie portugaise se dupent eux-mêmes. Méconnaissant le domaine infini de la culture, ils ne savent pas ce qu'ils portent de vraiment grand en eux : la vie.
  Ces noms bizarres et insolites qu'ils lancent dans leurs conversations m'irritent. Croient-ils m'impressionner vraiment avec leurs citations, leurs références aux philosophes présocratiques ? Leur prétendue richesse n'est que pauvreté qui se masque. La vérité est à un autre prix. Savoir ce qu'un homme comprend de misère, de faiblesse, de banalité, voilà la vraie culture. Avoir lu, avoir appris n'est pas important. L'art,  respectable entité bourgeoise, signe de l'homme cultivé, civilisé, de l'homme du monde; de l'" honnête homme " : mensonge, jeu de société, perméabilité, futilité. Etre vivant est une chose sérieuse. je la prends à coeur. Je ne veux pas qu'on déguise, qu'on affabule. Si l'on fait ce voyage, il ne faut pas que ce soit en " touriste " qui passe vite et se dépêche de ne retenir que l'essentiel, ce pauvre essentiel qui permet de briller à peu de frais, en parlant du " Japon " ou du " mythe tauromachique dans l'oeuvre d'Hemingway ". Les détails de la vie sont bien plus enivrants.
  Certes, le produit des hommes n'est pas négligeable. Lire Shakespeare, connaître l'oeuvre de Mizogushi est aussi important. Mais que celui qui lit Shakespeare ou qui regarde Mizogushi le fasse de toute son âme, et pas seulement pour sacrifier au snobisme de la culture...                                                   
  La culture n'est pas une fin. La culture est une nourriture, parmi d'autres, une richesse malléable qui n'existe qu'à travers l'homme. L'homme doit se servir d'elle pour se former, non pour s'oublier. Surtout, il ne doit jamais perdre de vue que, bien plus important que l'art et la philosophie, il y a le monde où il vit. Un monde précis, ingénieux, où chaque seconde qui passe lui apporte quelque chose, le transforme, le fabrique. Où l'angle d'une table a plus de réalité que l'histoire d'une civilisation, où la rue, avec ses mouvements, ses visages familiers, hostiles, ses séries de petits drames rapides et burlesques, a mille fois plus de secret et de pénétrabilité que l'art qui pourrait l'exprimer."

J.M.G Le Clézio : " L'extase matérielle "


 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Essais, #Littérature Française

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