Publié le 8 Septembre 2008
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" Quand je n'étais pas né, quand je n'avais pas encore refermé ma vie en boucle et que ce qui allait être ineffaçable n'avait pas encore commencé d'être inscrit : quand je n'appartenais à rien de ce qui existe, que je n'étais pas même conçu, ni concevable, que ce hasard fait de précisions infiniment minuscules n'avait pas entamé son action ; quand je n'étais ni du passé, ni du présent, ni du futur ; quand je n'étais pas ; quand je ne pouvais pas être ; détail qu'on ne pouvait pas apercevoir, graine confondue dans la graine, simple possibilité qu'un rien suffisait à faire dévier de sa route. Moi, ou les autres. Homme, femme, ou cheval, ou sapin, ou staphylocoque doré. Quand je n'étais pas même rien, puisque je n'étais pas la négation de quelque chose, ni même une absence, ni même une imagination...
Les êtres naissaient, puis disparaissaient ; se divisaient sans cesse, comblaient le vide, et étaient goûtés. Les millions d'yeux, les millions de bouches, les millions de nerfs, d'antennes, de mandibules, de tentacules, de pseudopodes, de cils, de suçoirs, d'orifices tactiles étaient ouverts dans le monde entier et laissaient entrer les doux effluves de la matière. Partout ce n'étaient que frémissements, ondes et vibrations. Et pourtant, pour moi, c'était le silence, l'immobilité et la nuit. C'était l'anesthésie...
Les arbres dressés respiraient, se couvraient de feuilles, puis, quand venait l'automne, étaient dépouillés. Les bêtes en rut s'accouplaient. Le soleil montait dans le ciel, redescendait. La chaleur craquelait le sol terne, la pluie faisait pourrir les graines. Les cristaux fondaient, les forêts se pétrifiaient. Les enfants étaient mis bas, les catastrophes glissaient les unes après les autres, et c'était comme les rides du vent sur la surface des bassins. Les poumons s'emplissaient d'air, le sang parcourait les membres, les nerfs vibraient, les intestins digéraient, assimilaient, déféquaient. Les montagnes s'usaient sous l'air et sous la neige, le magma bouillonnait au fond des volcans... Et moi, je n'étais pas né. Je ne participais pas. Je n'avais pas ma part, et je n'étais même pas inventé..."
J.M.G. Le Clézio : texte extrait de : " L'extase matérielle " 1967
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