"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" Adieu, je vous ai à peine parlé, c'est comme ça dans le monde, on ne se voit pas, on ne dit pas les choses qu'on voudrait se dire; du reste, partout, c'est la même chose dans la vie. Espéron...
Saul Bellow, 1964 " Durant la guerre, je ne croyais en rien, et j'avais toujours détesté les pratiques des Juifs orthodoxes. Je constatais que la mort n'impressionnait pas Dieu. L'enfer, c'était...
"Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui la produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi, depuis les despotismes orientaux jusqu’aux socialismes futurs.
C’est pour cela qu’il n’y a ni beaux ni vilains sujets et qu’on pourrait presque établir comme axiome, en se posant au point de vue de l’Art pur,qu’il n’y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses.
Il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J’écrirai sur tout cela dans ma vieillesse, quand je n’aurai rien de mieux à barbouiller. En attendant, je travaille à mon roman avec cœur. Les beaux temps deSaint Antoinevont-ils revenir ? Que le résultat soit autre, Seigneur de Dieu ! Je vais lentement : en quatre jours j’ai fait cinq pages, mais jusqu’à présent je m’amuse. J’ai retrouvé ici de la sérénité. Il fait un temps affreux, la rivière a des allures d’océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu..."
Gustave Flaubert : extrait de correspondance à Louise Colet, 16 janvier 1852. Correspondance, Flaubert, choix et présentation de Bernard Masson, Éditions Gallimard 1975, 1980, 1991 et 1998
" Écrire est une sorte d’enquête à partir de soi. Mais il ne s’agit pas seulement d’identification ou d’empathie. Prenez La Petite Dorrit, de Charles Dickens : il n’a pas juste pitié d’elle et de sa vie dramatique, il ne se contente pas de nous donner la main et de nous accompagner jusqu’au cœur du drame, là où nous pourrions enfin, pour un court instant, « être » la petite Dorrit ; il y a dans le moindre mot qu’il choisit, dans le rythme de ses phrases, jusque dans le déploiement général de son récit, une interpellation, une sorte de mise en demeure. Au tout début des Misérables, Victor Hugo réussit un tour de force : lorsque Jean Valjean est ramené par la maréchaussée chez Mgr Myriel, à qui il a volé des couverts d’argent, l’évêque, à sa grande surprise, prétend les lui avoir donnés, avant d’ajouter : « Attendez ! Vous oubliez encore vos chandeliers ! Allez, prenez-les ! » Dans cette merveilleuse scène, il se passe quelque chose qui est au-delà de l’empathie, au-delà de l’identification à tel ou tel personnage, le texte entier s’adresse à nous. L’écriture de Victor Hugo parvient à faire de ce moment une sorte de sommation, l’écriture fait trembler nos catégories de pensée, elle nous arrache à notre confort moral et matériel, à notre position dans la triste hiérarchie humaine. C’est comme si Hugo ajoutait un chapitre nouveau aux Évangiles. Roland Barthes considère que la plus haute finalité du roman, c’est lorsque tout d’un coup la littérature « coïncide absolument avec un arrachement émotif, un cri ». Il y a, en effet, quelque chose de cet ordre là dans la littérature, qui la sépare en partie des sciences sociales : elle accorde une valeur décisive à ce cri..."
Éric Vuillard, extrait d'un entretien pour Télérama 3986, du 3 juin 2026.
" Lemaire parcourt la forêt. Il surgit brusquement avec sa petite troupe armée, exige des hommes, de la nourriture. On palabre. Lemaire menace. Parfois, on se prosterne et on livre son tribut ...
" Le président du club allait d'un musicien à l'autre, serrant la main de chacun - L'altiste, à ce stade, pouvait à peine remuer la tête, et pas davantage la main, et je continuais à me demander s'il n'avait pas besoin d'assistance médicale - puis il se tourna vers le public et brandissant les deux bras, nous enjoignit d'applaudir encore plus fort. " C'est ainsi, mesdames et messieurs. Tout artiste, quel qu'il soit, a besoin de savoir s'il est apprécié ou non. Aussi, ne leur cachons pas nos sentiments ! "
" Bravo ! Bravo ! " Les applaudissements s'étaient mués en un martèlement rythmé, ponctué de furieux accents dont nul n'aurait imaginé qu'ils puissent émaner de ces gens débonnaires, mais leur soulagement de se voir enfin libérés était immense. Les applaudissements les plus frénétiques émanaient de ceux qui s'étaient levés d'un bond et déjà assiégeaient suer deux rangs le buffet. " Bravo ! "
Et cela se poursuivit jusqu'au moment où, d'une voix triomphale qui couvrit le tumulte, le président annonça : " Mesdames et messieurs ! Une bonne nouvelle ! Les artistes vont jouer un bis ! "
Je crus qu'une émeute allait éclater. Je crus que les assiettes allaient voler à travers la salle. Je crus que quelqu'un irait défoncer le violoncelle d'un coup de pied. Mais il n'en fut rien, c'étaient tous de braves gens qui avaient longuement vécu, avaient connu et subi leur lot de souffrances, des juifs nés du temps où la culture avait encore son poids religieux, même pour les juifs peu instruits, et leur déférence à l'égard de quiconque maniait un archet et un crincrin - non pas un arc et une flèche - était donc tout bonnement invincible. Pour atroce que fût la perspective, ils n'en ravalèrent pas moins leur déconvenue et regagnèrent une fois encore leurs sièges, beaucoup parmi eux chargés de tasses de café et d'assiettes de gâteaux qu'ils maintenaient en équilibre sur leurs genoux ou déposaient à leurs pieds, cependant que l'épouse du premier violon, une femme menue à cheveux blancs assise au premier rang, s'éloignait du public d'un pas énergique pour s'asseoir à un piano installé à côté du quatuor. Sous le regard exténué de l'altiste, du violoncelliste et du second violon, le premier violon, un homme d'une vigueur remarquable pour son âge, s'associa à sa femme dans une interprétation en duo d'un morceau de Fritz Kreisler...
Mon père avait dormi pendant presque tout le morceau... Mais quand le bis frénétique prit fin, il jaillit comme tout le monde de son siège et s'exclama : "Superbe. Superbe.
- Herman, le tança Bill assis à côté de moi, en se levant lentement, tu t'es ennuyé à mourir.
- Mettons que je ne sois pas amateur de musique. Ça ne veut pas dire que ce n'était pas superbe.
- Ce n'était pas superbe, Herman, fit Bill tristement. C'était épouvantable. Jack Benny jouait mieux. Je monte.
- Grand Dieu, Bill ! Encore ? Pour t'installer avec ta glace devant la télévision ? Estelle est ici", dit-il , le doigt pointé vers l'endroit où l'on apercevait l'ancienne acheteuse professionnelle en grande conversation avec l'épouse du premier violon, toujours au piano, occupée à jouer quelque chose que personne n'écoutait. Le public n'osait pas écouter. Il n'avait même pas applaudi le bis, de crainte d'en déclencher encore un autre. " Parle à Estelle, veux-tu ? supplia mon père.
- Herman, je monte.
- Bill, tu es adulte, tu as quatre-vingt-six ans, tu peux tout de même bien parler à une femme ! "
Mais Bill, me gratifiant d'un geste d'au revoir, mit le cap sur le buffet pour prendre une tranche de cake qu'il emporterait, enveloppée dans une serviette de papier, et mangerait avec sa glace en regardant le match à la télévision.
" Que vais-je bien pouvoir faire de ce type ? me demanda mon père, tandis que nous jouions des coudes au milieu de la foule qui se pressait autour de la table.
- Rien, pourquoi pas ? suggérai-je d'un ton léger. pourquoi ne pas lui ficher la paix ?
- Pour qu'il crève de solitude ? Pour qu'il reste là tous les soirs, sans personne ?
Sûrement pas !"...
Philip Roth, extrait de "Patrimoine", 1991. Éditions Gallimard, 1992, pour la traduction française.
" C'est pour jouir de la solitude ( et des oiseaux, et des arbres ), que j'ai surtout vécu à la campagne au cours des cinq dernières années. Aujourd'hui encore, je passe plus de six mois par an...