Publié le 3 Novembre 2026

André Gide en août 1920, photographié par Ottoline Morrell
André Gide en août 1920

 " Il se revoit, du temps qu’on l’appelait Cadio, dans ce château perdu des Karpathes, qu’ils occupèrent, sa mère et lui, deux étés, en compagnie de Baldi I’Italien et du prince Wladimir Bielkowski. Sa chambre est à l’extrémité d’un couloir; c’est la première année qu’il couche loin de sa mère... La poignée de cuivre de sa porte, en forme de tête de lion, est retenue par un gros clou... Ah! que les souvenirs de ses sensations sont précis!... Une nuit il est tiré du plus profond de son sommeil et croit rêver encore en voyant au chevet de son lit l’oncle Wladimir, qui lui parait plus gigantesque encore que de coutume, fait comme un cauchemar, drapé dans un vaste cafetan couleur rouille, la moustache retombée et coiffé d’un extravagant bonnet de nuit dressé comme un bonnet persan, qui l’allonge jusqu'à n’en plus finir. Il tient à la main une lanterne sourde qu’il pose sur la table, prés du lit, à côté de la montre de Cadio en repoussant un peu un sac de billes. La première pensée de Cadio c’est que sa mère est morte, ou malade; il va questionner Bielkowski, quand celui-ci pose un doigt sur ses lèvres et lui fait signe de se lever. En hâte l’enfant passe la robe de chambre qu’il revêt au sortir du bain, que son oncle a prise au dos d’une chaise et lui tend; tout cela, les sourcils roulés et d’un air à ne point plaisanter. Mais Cadio a si grande confiance en Wladi qu’il n’a pas peur un seul instant; il enfile ses pantoufles, et le suit fort intrigué par ses manières et, comme toujours, en appétit d’amusement. Ils sortent dans le couloir; Wladimir avance gravement, mystérieusement, portant loin devant lui la lanterne; on dirait qu’ils accomplissent un rite ou qu’ils suivent une procession; Cadio chancelle un peu car il est encore ivre de rêves;. mais la curiosité bientôt a nettoyé son cerveau. Devant la porte de sa mère, tous deux s’arrêtent un instant, prêtant l’oreille : pas un bruit; la maison dort. Arrivés sur le palier, ils entendent le ronflement d’un valet dont la chambre ouvre près du grenier. Ils descendent. Wladi pose des pieds de coton sur les marches; au moindre craquement il se retourne d’un air si furieux que Cadio a peine à ne pas rire. Il indique une marche en particulier, faisant signe de la franchir, aussi sérieusement que s’il y eût eu péril. Cadio ne gâte point son plaisir à se demander si ces précautions sont nécessaires, non plus que rien de ce qu’ils font; il se prête au jeu et, glissant le long de la rampe, franchit le degré... Il est si prodigieusement amusé par Wladi qu’il traverserait du feu pour le suivre. Quand ils ont atteint le rez-de-chaussée, sur l’avant-dernière marche tous deux s’assoient pout souffler un instant; Wladi hoche la tête et fait entendre un petit soupir du nez, comme pour dire : ah! nous l’avons échappé belle. Ils repartent. Quelles précautions devant la porte du salon! La lanterne, qu’a présent tient Cadio, éclaire la pièce si bizarrement que l’enfant la reconnait a peine; elle lui parait démesurée; un peu de lune glisse par l’entrebâillement d’un volet; tout baigne dans une tranquillité surnaturelle; on dirait un étang où l’on va jeter clandestinement l’épervier; et il reconnait bien et à sa place chaque chose, mais, pour la première fois, il en comprend l’étrangeté. Wladi s’approche du piano, l’entrouvre, caresse du bout du doigt quelques touches qui répondent très faiblement. Tout a coup le couvercle échappe et fait en retombant un boucan formidable (Lafcadio sursaute encore en y songeant). Wladi se précipite sur la lanterne, qu’il aveugle, puis s’écroule dans un fauteuil; Cadio glisse sous une table; tous deux restent longtemps dans le noir, sans remuer, aux écoutes... mais rien; rien n’a bougé dans la maison; au loin, un chien jappe a la lune. Alors, doucement, lentement, Wladi redonne un peu de lumiére. Dans la salle a manger, de quel air il tourne la clef du buffet! L’enfant sait bien que ce n’est là qu’un jeu, mais l’oncle y semble pris lui-même. Il renifle comme pour flairer où cela sent le meilleur; s’empare d’une bouteille de tokay; en verse deux petits verres où tremper des biscuits; il invite à trinquer, un doigt sur les lèvres; le cristal sonne imperceptiblement... La collation nocturne terminée, Wladi s’occupe à tout remettre en ordre, il va rincer avec Cadio les verres dans le baquet de l’office, les essuie, rebouche la bouteille, referme la boite a biscuits, époussette méticuleusement les miettes, regarde une dernière fois le tout bien a sa place dans l’armoire... Ni vu, ni connu. Wladi réaccompagne Cadio jusqu'à sa chambre et le quitte avec un profond salut. Cadio reprend son somme où il l’avait laissé, et se demandera le lendemain s’il n’a pas rêvé tout cela. Drôle de jeu pour un enfant!..."

André Gide, extrait de "Les caves du Vatican", Éditions Gallimard, 1922.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Les Classiques, #Littérature Française

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Publié le 28 Octobre 2026

Romeo Castellucci[

  Je me mets dans un état d’écoute permanente, je me dépouille de mes protections, j’ai un cahier de notes sur moi. L’œuvre à mettre en scène doit me blesser. À travers la plaie, son ouverture, quelque chose va arriver. Être trop sûr d’un spectacle, c’est le condamner à mort...

Je me sens plus christique — portant en moi les blessures du Christ — que mystique. Mieux vaut être blessé que consolé pour rester en alerte. L’artiste doit se sacrifier. Rajouter des problèmes pour pousser le public à choisir. Une nécessité dans ce monde submergé d’informations, d’images réduites à la communication. De toute façon, chacun de nous est blessé. Et son point de vue dépend de sa blessure.

Romeo Cactellucci, extraits d'entretien pour Télérama 4007, du 28 octobre 2026.

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Art

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Publié le 8 Octobre 2026

"Il existe une fraternité de l’enfance, une complicité unique, derrière la brume de nos souvenirs, ce que se racontent les enfants lorsqu’ils sont seuls. Je pense à cette citation de Kafka : « J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité. » La littérature n’est pas sans rapport avec ce « plus profond de l’obscurité », et celui-ci me semble lié à l’enfance. On écrit peut-être afin d’éclaircir quelque chose qui échappe à nos souvenirs. Mais cette obscurité n’est pas seulement celle de l’enfance, les personnages de Joseph Conrad sont également pleins d’ombre. Il y a toujours de l’incomplétude dans la description que l’on peut faire d’un être..".

 

Éric Vuillard, extrait d'un entretien pour Télérama 3986, du 3 juin 2026.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française, #Littérature Tchèque

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Publié le 20 Août 2026

Martin Amis en 2012.

" Les deux premières heures qu'il passa à New York, Richard eut une expression d'horreur médusée sur le visage. Cette expression d'horreur médusée n'avait pas pour origine le violence ou la vulgarité américaines, la répartition de la richesse américaine, la compétence ou l'incompétence des hommes politiques américains, les conditions du système scolaire américain ou le niveau de la critique littéraire américaine ( qui était d'une inégalité confondante, mais souvent d'une qualité apaisante, conclurait-il plus tard). Non. Cette expression d'horreur médusée, Richard la connaissait bien. Il avait l'air horrifié et médusé, et il savait qu'il avait l'air horrifié et médusé, parce qu'il contemplait l'horreur médusée de son propre visage.

   Dans la salle de bains d'une chambre d'hôtel. Dans un miroir grossissant destiné à faciliter le rasage. Dans un miroir fixé à un montant rétractable et complétant la grande glace rectangulaire (elle-même assez implacable) à l'arrière-plan. Il y avait une lumière au-dessus de ce miroir, mais aussi une lumière à l'intérieur. Il se dit qu'il ne devait pas manquer de gens qui se trouvent l'air correct, qui s'imaginent pouvoir passer pour normaux, avant d'affronter la réalité dans un miroir grossissant d'une chambre d'hôtel américaine. À ce moment là, c'était foutu ! Sans doute la pire représentation possible du visage humain est-elle toujours la plus vraie. C'était le meilleur des miroirs, mais c'était le pire des miroirs. Tous les autres travaillaient dans les relations publiques. Après un tête-à-tête avec ce genre de miroir, il ne restait plus que deux solutions (l'hôtel prenait peut-être une commission, d'ailleurs) : la chirurgie esthétique ou le couvent... Le miroir avait la force de le maintenir en place, comme un vice. Son visage ne ressemblait à rien. Ou plutôt si, à de la terre brûlée..."

 

Martin Amis, extrait de "L'information", 1995. Éditions Gallimard 1997, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Britannique, #Beauté

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Publié le 9 Juillet 2026

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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