Publié le 26 Avril 2022

Arthur Miller vers 1997

Elle portait son pull en angora blanc. " Ce pull te fait rayonner comme un esprit dans cette lumière démente", avait dit Clément. Ils étaient sortis se promener, se tenant la main le long de ces allées sinueuses, à travers des ombres si noires qu'elles paraissaient solides. La clarté de la lune, au cours de cette nuit sans vent, la rendait bizarrement proche. " Elle doit être plus près que d'habitude, ou un truc comme ça", avait-il murmuré en plissant les yeux devant son éclat. Il aimait la poésie de la science, mais les détails étaient trop mathématiques. Sous cette lueur étonnante, ses pommettes paraissaient plus proéminentes et sa mâchoire virile avait l'air d'être sculptée. Ils avaient exactement la même taille. Elle avait toujours su qu'il l'adorait, mais seule en sa compagnie, elle pouvait sentir son appétit physique. Soudain, il l'avait entraînée dans une petite clairière au milieu des buissons et l'avait délicatement attirée sur le sol. Ils s'étaient embrassés, il avait caressé ses seins et puis baissé la main pour l'amener à écarter les jambes. Elle sentait son érection et une gêne mêlée de peur faisait croître sa tension. " Je ne peux pas, Clément", avait-elle dit, avant de l'embrasser pour s'excuser. Elle n'avait jamais autant donné d'elle-même à quiconque auparavant, et elle voulait que ce don doit négligeable.

    " Un de ces jours, nous devrons le faire." Il avait roulé sur le côté.

    " Pourquoi ?" Elle avait ri nerveusement.

    " Parce que ! Regarde ce que j'ai acheté."

   Il avait tenu un préservatif sous son nez. Elle l'avait pris et avait apprécié la douceur du caoutchouc entre le pouce et l'index. Elle essayait de ne pas penser au fait que tous les vers qu'il avait écrits sur elle - les sonnets, les villanelles, les haïkus - étaient simplement des stratagèmes pour la préparer à ce ballon de baudruche ridicule... "

 

Arthur Miller, extrait de " Le manuscrit primitif", tiré du recueil de nouvelles " Présence", 2007. Traduction Française : Éditions Robert Laffont, Paris, 2011.

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 25 Avril 2022

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 22 Avril 2022

 

Elle pensa qu'il serait bon que Hazel s'occupât à quelque travail manuel, quelque chose qui le sortirait de

Flannery O' Connor, 1947

lui-même et le mettrait en contact avec le monde réel. Elle était sûre qu'il n'avait plus aucun lien avec ce monde. Parfois même, elle n'était pas sûre qu'il en connût l'existence. Elle lui suggéra de se procurer une guitare et d'apprendre à en jouer. Elle se voyait très bien assise près de lui sur la véranda, le soir, et l'écoutant jouer. Elle avait acheté deux plantes grasses pour isoler un peu de la rue le coin de la véranda où ils s'asseyaient, et il lui semblait que les sons qu'il tirerait de sa guitare, derrière ces plantes vertes, lui enlèveraient son aspect de cadavre. Elle le lui suggéra, mais cette suggestion resta toujours sans réponse.

    Sa chambre et sa pension une fois payées, il lui restait un bon tiers du chèque du gouvernement, mais, autant qu'elle en pouvait juger, il ne dépensait rien. Il ne fumait pas et ne buvait pas de whisky. Il ne pouvait faire qu'une chose avec tout cet argent : le perdre. Elle pensait aux profits que pourrait réaliser sa veuve, s'il en laissait une. Elle avait vu de l'argent tomber de sa poche sans qu'il se baissât pour le ramasser. Un jour qu'elle faisait sa chambre, elle trouva quatre billets d'un dollar et de la menue monnaie dans la corbeille à papier. Il rentra d'une de ses promenades à ce moment là : " Mr Motes, dit-elle, il y a un dollar et de la monnaie dans votre corbeille. Vous savez bien où elle se trouve, votre corbeille. Comment avez-vous pu vous tromper comme ça ?

    - Ça me restait, répondit-il, j'en avais pas besoin."

    Elle se laissa tomber sur la chaise. " Vous en jetez comme ça tous les mois ? demanda-t-elle au bout d'un instant.

   - Seulement quand il en reste, dit-il...

   

 

Flannery O' Connor : extrait de "La sagesse dans le sang", Éditions Gallimard, 1959.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 13 Avril 2022

Liu Cixin, 2015.

 

Luo Ji ne retourna pas à l’université, il alla directement consulter un psychologue.

   - Vous avez peut-être besoin d'adaptation, mais il n'y a rien de bien grave, lui confia le médecin après avoir entendu sa longue histoire.

   - Rien de grave ? Luo Ji écarquilla des yeux saturés de filets de sang. Je suis tombé fou amoureux d'un personnage de fiction que j'ai moi-même imaginé pour écrire un roman. Je vis avec elle, je voyage avec elle et je vais même me séparer pour elle de ma véritable copine. Et vous dites qu'il n'y a rien de grave ? 

   Le médecin lui adressa un sourire compatissant.

   - Vous comprenez ? J'ai offert mon amour à une illusion.

   - Croyez-vous que ceux que l'on aime existent réellement ?

   - Est-ce une vraie question ?

   - Bien sûr, l'objet de l'amour de la plupart des gens n'existe que dans leur imagination. Ce que l'on aime, ce n'est pas l'homme ou la femme de la réalité, mais celui ou celle qui naît dans notre imaginaire. Les amants réels ne sont que des modèles permettant de créer ceux que l'on rêve. Tôt ou tard, on finit de se rendre compte du fossé qui existe entre l'amour rêvé et son modèle. Quand on parvient à s'habituer à cette différence, on peut continuer à être ensemble, mais quand on échoue, on se sépare, c'est aussi simple que cela. Vous différez en un point avec la majorité des gens : vous n'avez pas besoin de modèle.

   - Ce n'est donc pas une pathologie ?  

   - (...) Vous avez un don pour la création littéraire, vous pouvez le qualifier de pathologique.

   - Mais n'est-ce pas démesuré de laisser l'imagination atteindre cette extrémité ?

   - Il n'y a rien de démesuré dans l'imagination, particulièrement quand il s'agit d'amour.

   - Mais que dois-je faire ? Comment puis-je l'oublier ?

   - C'est impossible. Vous ne pouvez pas l'oublier, il ne servirait à rien d'essayer. Cela provoquerait au contraire des effets secondaires, et pourrait même déboucher sur de véritables troubles psychologiques. Laissez la nature suivre son cours. Encore une fois, ne vous forcez pas à l'oublier, c'est inutile. Mais avec le temps, son influence sur votre vie sera moins grande. En réalité, vous êtes chanceux car, qu'elle existe ou non, pouvoir aimer est une chance..."

 

Liu Cixin : extrait de "La forêt sombre", Actes Sud, 2017.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 31 Mars 2022

 

Les individus étaient tous notés par les géants du numérique en fonction de leur niveau de connexion. Le chiffre 10 n'était attribué qu'à celui qui renonçait à toute intimité et acceptait de dévoiler chaque seconde de son existence par voie de puces, de sondes, d'électrodes, de caméras miniaturisées, lesquelles enregistraient chaque mouvement, chaque action, chaque battement de cils pour le transformer en information utile. De nombreux moyens de surveillance collective s'ajoutaient à la collecte de données comme les caméras placées  dans tous les lieux publics et capables d'identifier tout individu à tout moment. Une puce placée sous la peau récapitulait les principales informations sur l'individu, son identité, son numéro d'assuré social, ses assurances complémentaires, son historique de santé, mais aussi son casier judiciaire. Les informations collectées n'étaient en théorie accessibles qu'à certaines autorités mais l'idée de transparence faisant son chemin, le concept d'informations réservées disparut progressivement.

   S'ouvrir à une investigation permanente permettait d'être rémunéré en contrepartie, mais beaucoup d'autres avantages y étaient associés comme la prévention des risques médicaux, évidemment, mais surtout l'accès constant aux informations sur soi-même ouvrait à des réductions considérables sur le prix des assurances. L'homme transparent bénéficiait d'un revenu minimum confortable associé à des dépenses minorées, sans parler d'un accroissement considérable de la gratuité apparente de nombreux services car l’individu ne voulait plus rien payer directement et il était prêt à tout sacrifier pour cette prétendue gratuité. Des ressources supplémentaires étaient allouées à ceux qui, au-delà du champ de surveillance générale, acceptaient de se soumettre à des expériences particulières permettant de tester des produits de consommation ou de santé. Un nouveau produit alimentaire avait-il des conséquences sur le transit intestinal du sujet ? Un nouveau médicament était-il en mesure de remédier à ces conséquences ? Ce genre d'expérience permettait d'accroître le marché pharmaceutique à la mesure de la croissance de celui de l'alimentation et il en résultait un bénéfice pour tout le monde. Quelles raisons autres qu'idéologiques auraient pu conduire à trouver ce système critiquable ?..."

 

Marc Dugain, extrait de " Transparence", Gallimard, 2019.

 

Photo : https://pxhere.com/fr/photographer/390422

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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