Publié le 28 Mars 2022

 

Marc Dugain, 2013

" La grande parenthèse de l'écrit avait duré à peu près six mille ans avant de se refermer sur le pragmatisme de l'insouciance  et de la vacuité. L'écrit existait toujours, mais il n'était plus qu'une traduction instantanée de la parole ou même, dans certains cas, de la pensée. Poussés par cette impatience chronique qui explique une grande partie de nos avancées technologiques, nous avons fait en sorte de ne plus avoir à écrire, d'abord parce que cela prend plus de temps que parler et qu'ensuite cela requiert un minimum de notions d'orthographe qui se sont évaporées tranquillement au cours du siècle dernier au point de rendre les écrits d'une grande partie de la population totalement phonétiques. Au lieu d'y remédier par un meilleur apprentissage des règles de l'écriture nous avons préféré prendre le chemin le plus court, celui qui demande le moindre effort, qui réduit notre impatience, le chemin technologique. Dès lors écrire est devenu désuet. Les textos comme les mails étaient parlés et directement traduits en écriture. Dans le sens contraire, il était loisible à chacun  d'entendre ce qui était écrit pour éviter l'effort de la lecture.

 

   Mais l'écrit n'avait pas disparu, il était plutôt réservé à une élite isolée qui cultivait jalousement, avec soin, son obsolescence. Et puis, toujours dans cette même logique de préserver l’individu de tout effort, l'oral a cédé devant la transmission  directe de la pensée à une machine. Convertir une pensée en langage exprimé nécessite un effort dont la grande majorité des individus se voyaient bien s'affranchir. Au moyen d'une connexion simple avec une machine, il est devenu possible de transmettre par écrit ses pensées. Nous en somme aujourd'hui au stade où nous essayons de communiquer de pensée à pensée sans intercession ni de l'oral ni de l'écrit mais on ne sait pas encore gérer distinctement le flux des bonnes et des mauvaises pensées, ce qui complique considérablement cette avancée technologique.

 

   Enfant, je me souviens de mon père me lisant le Roman de Renart le soir avant de m'endormir. Un jour il m'a expliqué que le désignation d'une histoire comme roman venait de l'époque du Moyen Âge, quand certains auteurs se sont mis à écrire dans la langue commune, celle du peuple, le roman. Pour les écrits, l'élite se réservait le latin, la langue des clercs. On a visiblement longtemps écrit le latin alors qu'on ne le parlait quasiment plus. Ces derniers temps, les médias ont remarqué un regain d'intérêt pour la lecture des romans. Il semblerait qu'une partie, certes encore infime, de la population se lasse de toutes les fictions qui lui sont présentées par les grands diffuseurs et leurs plateformes. Ces films, ces séries, étant tous élaborés à partir de données recueillies sur les goûts du public, relèvent d'une démarche scientifique et commerciale de connaissance des aspirations du spectateur très précise qui, une nouvelle fois, ne laisse aucune place à l'incertitude. On ne peut plus être déçu par un jeu vidéo, ni par une série. C'est ainsi que certains ont eu l'idée de revenir au roman aléatoire qui n'a pas été écrit en fonction des attentes du public telles qu'elles sont recensées. Nombre de ces romans sont décevants, c'est le risque, leur sujet passant complètement à côté de l'intérêt du lecteur, mais d'autres ressuscitent miraculeusement le roman comme oeuvre d'art, au sens de l'intimité qui se crée entre deux personnes qui ne se connaissent pas. Cette magie improbable, des hommes et des femmes sont de plus en plus nombreux à vouloir l'expérimenter au hasard d'une lecture quand soudainement ce qui est écrit formalise magnifiquement ce que le lecteur ressent mais qu'il n'a jamais été capable d'exprimer et qu'un inconnu a traduit en mots selon un ordre poétique..."

 

Marc Dugain , extrait de "Transparence" Gallimard, 2019.

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

Repost0

Publié le 13 Mars 2022

 

Michel Houellebecq, 2008.

" Lors des premières phases de mon ascension vers la gloire et la fortune, j'avais occasionnellement goûté aux joies de la consommation, par lesquelles notre époque se montre si supérieure à celles qui l'ont précédée. On pouvait ergoter à l'infini pour savoir si les hommes étaient ou non plus heureux dans les siècles passés ; on pouvait commenter la disparition des cultes, la difficulté du sentiment amoureux, discuter leurs inconvénients, leurs avantages ; évoquer l'apparition de la démocratie, la perte du sens du sacré, l'effritement du lien social. Je ne m'en étais d'ailleurs pas privé, dans bien des sketches, quoique sur un mode humoristique. On pouvait remettre en cause le progrès scientifique et technologique, avoir l'impression par exemple que l'amélioration des techniques médicales se payait par un contrôle social accru et une diminution globale de la joie de vivre. Reste que sur le plan de la consommation, la précellence du XXsiècle était indiscutable : rien , dans aucune autre civilisation, à aucune autre époque, ne pouvait se comparer à la perfection mobile d'un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. J'avais ainsi consommé avec joie, des chaussures principalement ; puis peu à peu je m'étais lassé, et j'avais compris que ma vie, sans ce soutien quotidien de plaisirs à la fois élémentaires et renouvelés, allait cesser d'être simple...

 

 

   Il y a paraît-il des gens qui ne croient pas au coup de foudre ; sans donner à l'expression son sens littéral, il est évident que l'attraction mutuelle est, dans tous les cas très rapide ;  Dès les premières minutes de ma rencontre avec Isabelle j'ai su que nous allions avoir une histoire ensemble, et que ce serait une histoire longue ; j'ai su qu'elle en avait elle-même conscience... L'entretien eut lieu dans ma loge, après un spectacle qu'il faut bien qualifier de triomphal. Isabelle était alors rédactrice en chef de Lolita, après avoir longtemps travaillé pour 20 ans.   Je n'étais pas très chaud pour cette interview au départ ; en feuilletant le magazine, j'avais quand même été surpris par l'incroyable niveau de pétasserie qu'avaient atteint les publications pour jeunes filles : les tee-shirts taille dix ans, les shorts blancs moulants, les strings dépassant de tous les côtés...

Après quelques questions de démarrage sur le trac, mes méthodes de préparation, etc., elle se tut. Je feuilletai à nouveau le magazine.

   " C'est pas vraiment des lolitas... observai-je finalement. Elles ont seize, dix-sept ans.

   - Oui, convint-elle ; Nabokov s'est trompé de cinq ans. Ce qui plaît à la plupart des hommes ce n'est pas le moment qui précède la puberté, c'est celui qui la suit immédiatement. de toute façon, ce n'était pas un très bon écrivain."

    Moi non plus je n'avais jamais supporté ce pseudo-poète médiocre et maniéré, ce malhabile imitateur de Joyce qui n'avait même pas eu la chance de disposer de l'élan qui, chez l'Irlandais insane, permet parfois de  passer sur l'accumulation de lourdeurs. Une pâte feuilletée ratée, voilà à quoi m'avait toujours fait penser le style de Nabokov. 

   " Mais justement, poursuivit-elle, si un livre aussi mal écrit, handicapé de surcroît par une erreur grossière concernant l'âge de l'héroïne, parvient malgré tout à être un très bon livre, jusqu'à constituer un mythe durable, et à passer dans le langage courant, c'est que l'auteur est tombé sur quelque chose d'essentiel."...

 

   Il devait être cinq heures du matin et je venais de jouir en elle et ça allait, ça allait vraiment bien, tout était réconfortant et tendre et je sentais que j'étais en train d'entrer dans une phase heureuse de ma vie, lorsque je remarquai sans raison précise, la décoration de la chambre - je me souviens qu'à cet instant la clarté lunaire tombait sur une gravure de rhinocéros, une gravure ancienne, du genre qu'on trouve dans les encyclopédies animales du XIXsiècle.

   " Ça te plaît, chez moi ?

    - Oui, tu as du goût.

   - Ça te surprend que j'aie du goût alors que je travaille pour un journal de merde ? " 

    Décidément , il allait être bien difficile de lui dissimuler mes pensées. Cette constatation, curieusement, me remplit d'une certaine joie ; je suppose que c'est un des signes de l'amour authentique.

   " Je suis bien payée... Tu sais, souvent, il ne faut pas chercher plus loin.

   - Combien ?

   - Cinquante mille euros par mois.

   - C'est beaucoup, oui ; mais en ce moment je gagne plus.

   - C'est normal. Tu es un gladiateur, tu es au centre de l'arène. C'est normal que tu sois bien payé : tu risques ta peau, tu peux tomber à chaque instant...

   - Tu as entièrement raison... dis-je. Sauf que, dans mon cas, je ne risque rien.

   - Pourquoi ? " Elle s'était redressée sur le lit, et me considérait avec surprise.

   "Parce que, même s'il prenait au public l'envier de me virer, il ne pourrait pas le faire ; il n'a personne à mettre à ma place. Je suis, très exactement, irremplaçable. ...

   - C'est vrai, dit-elle. Il y a chez toi une franchise tout à fait anormale. Je ne sais pas si c'est un évènement particulier de ta vie, une conséquence de ton éducation ou quoi ; mais il n'y a aucune chance que le phénomène se reproduise dans la même génération. Effectivement, les gens ont besoin de toi plus que tu n'as besoin d'eux - les gens de mon âge, tout du moins. Dans quelques années, ça va changer. Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer, c'est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l'humour, qui vivra jusqu'à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. Nous allons y parvenir, bien sûr ; et, dans ce monde là, tu n'auras plus ta place..." "

 

Michel Houellebecq, extrait de " La possibilité d'une île" Arthème Fayard, 2005

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

Repost0

Publié le 8 Mars 2022

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

Repost0

Publié le 5 Mars 2022

Portrait photographique de l'écrivain français Thierry Hesse, à son domicile, réalisé en août 2021
Thierry Hesse, 2021

 

Les livres qui comptent pour nous, Ceux qui nous enchantent ou nous bouleversent, sont ceux, je crois, où quelque chose qui était séparé, c'est-à-dire éloigné, confus, inconnu, se trouve tout à coup réuni. Nous ne savions pas et maintenant nous savons. Nous étions dans la confusion et le brouillard s'est dissipé. Ce qui était loin est devenu proche.

   Or qu'y a-t-il de plus éloigné que les morts ? En ce sens, la littérature est bien la " langue des morts ". Dans un entretien, Daniel Mendelsohn*, relate une anecdote que lui confia un jour son grand-père.  En Europe de l'Est où vivait au XXIe siècle sa famille, chaque fois qu'elle s'apprêtait à partir en voyage, elle se rendait au cimetière pour saluer ses disparus. " C'était un rituel indispensable, dit Mendelsohn, comme s'il fallait revenir à soi pour pouvoir partir. " Ce que je retiens de cette anecdote, c'est que pour pouvoir vivre nous avons besoin de parler avec les morts, de rester en relation avec eux, et si l'on veut y parvenir, la littérature, à mon avis, est plus efficace que les tables tournantes.

   Lire et écrire ne sont certes pas des activités suffisantes pour vivre. Dans le retrait de la pièce où je lis et écris, ma vie peut apparaître elle aussi comme une " vie cachée ". Cependant j'ai l'impression qu'après chaque visite ( après chaque roman ), je peux partir en voyage l'esprit tranquille. Et vivre mieux et plus intensément...

 

   Quand j'ai commencé à écrire Une vie cachée, j'ai pensé à une phrase de Thomas Bernhard : Les grands-pères sont les véritables philosophes de tout être humain", et j'ai eu envie de vérifier si cette formule correspondait à mon grand-père François qui n'avait rien d'un érudit, mais était un homme simple, à la parole rare. Est-il nécessaire de parler pour être philosophe ? À ma façon, j'ai tenté de recomposer le trajet de son existence - les drames qu'il a subis, les décisions qu'il a prises, ses peines et ses joies - dans un temps qui n'est certes plus le nôtre mais qui, comme le nôtre, était obnubilé par le problème des frontières, des nationalités, des identités. En quoi cette existence, que j'ai brièvement croisée, a-t-elle pu m'enseigner une forme de savoir ? Au moins m'aura-t-elle permis d'écrire un livre.

   

    À la fin du roman, le narrateur fournit quelques explications sur son grand-père - qui il était, pourquoi il a vécu reclus - mais ce ne sont que des intuitions. Même les proches gardent leur part d'ombre...

 

Thierry Hesse, extrait d'un entretien pour le magazine Le matricule des Anges n°227, octobre 2021.

 

 

* de Daniel Mendelsohn, dans Le Lecturamak :

Voir les commentaires

Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Extraits d'entretiens, #Littérature Française

Repost0

Publié le 3 Mars 2022

Boris Vian en 1948.

" Époque 1939/1940.

 

Boris Vian a intégré l'École centrale. En raison de la guerre l'École est repliée à Angoulème et accueille les étudiants de première année - les plus jeunes, non mobilisés ou réformés. Ces jeunes se sentent libres car ils n'ont pas de parents sur le dos, ils sont indépendants mais la situation  extérieure est effrayante...

Si ces lettres évoquent beaucoup une période de pénurie alimentaire..., elles révèlent également le lien fusionnel entre Boris et sa mère ( Pouche ). L'étudiant facétieux, provocateur est aussi sujet à de nombreux tracas de santé qui  l'inquiètent et a grande envie d'échapper à tout cela.

 

Novembre 1939

 

  Lundi 21h15

 

Ma vieille Pouche*

 

   Tu sais plus bien sur quel pied danser, tu en as un  qui s'en va, l'autre qui arrive, et ça se mélange, mais t'en fais pas tout ça se tassera. J'ai reçu deux lettres de toi aujourd'hui, rien de Monette** , hier ni aujourd'hui, je suppose que c'est la poste à moins qu'elle ne soit toujours fâchée. Il n'y avait pas de quoi - alors c'est la poste.

    Je te parle pas de mes études parce que je m'en fous, de ma santé parce que je m'en fous, de mes distractions parce qu'elles m'emmerdent, etc.

   Il y a qu'une chose de formidable ici, c'est la qualité de l'emmerdement.

   C'est record...

 

    Novembre 1939

 

   Jeudi soir...

 

   Est-ce que le patron va vraiment mieux et a-t-il éjecté son rocher ?*** Cet homme est bien ennuyeux avec sa manie de construction. Enfin si le plus mauvais moment est passé, tout va bien...

[...] faut que j'éteigne pour pioncer... te souhaite le bonsoir ainsi qu'aux autres éléments de cette famille éparse. "

 

  Bison.**** 

 

Boris Vian, extrait de "Correspondances 1932-1959", Arthème Fayard, 2020.

 

 

** Petite amie de BVian.

*** Son père a des calculs rénaux.

**** Surnom de BVian avec lequel il signe beaucoup de ses lettres à sa famille et ses amis. 

 

 

   

   

Voir les commentaires

Repost0