Publié le 17 Décembre 2021

Toni Morrison, 2018

 

"Ah, comment ce serait sans la haine putride dont on nous a dit  et enseigné qu'elle était inévitable parmi les humains ? Inévitable ? Naturelle ? Au bout de cinq millions d'années ? Au bout de quatre mille ans, nous n'avons rien imaginé de mieux ? lequel d'entre nous est né comme ça ? Lequel d'entre nous préfère que ce soit comme ça ? Haïr, s'emparer, mépriser ? Le racisme est une quête de savants et l'a toujours été. Ce n'est pas la gravité ni les marées océaniques. C'est l'invention de nos penseurs mineurs, de nos dirigeants mineurs, de nos lettrés mineurs et de nos entrepreneurs majeurs. On peut le désinventer, le déconstruire : son anéantissement débute par la visualisation de son absence, de sa perte, et si l'on ne peut pas le perdre tout de suite ou en le disant, on le peut en se comportant comme si, en fait, notre existence libre dépendait de lui, parce qu'elle en dépend. Si je passe ma vie à vous mépriser du fait de votre race, de votre classe sociale ou de votre religion, je deviens votre esclave. Si vous passez la vôtre à me haïr pour des raisons semblables, c'est parce que vous êtes mon esclave. Je possède votre énergie, votre peur, votre intellect. Je détermine l'endroit où vous vivez, comment vous vivez, la nature de votre travail, votre définition de l'excellence et je pose des limites à votre capacité d'aimer. J'aurai façonné votre vie. Tel est le don de votre haine : vous êtes à moi..."

 

Toni Morrison : extrait du discours de cérémonie de remise de diplômes à l'Université Sarah Lawrence, le 27 mai 1988; Tiré de l'ouvrage : "La source de l'amour propre" Éditions Christian Bourgois, 2019.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Racisme

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Publié le 16 Décembre 2021

Toni Morrison, 1998, **

 

" Les forces intéressées par les solutions fascistes aux problèmes nationaux ne se trouvent pas dans un parti politique ou un autre, ni dans une aile d'un seul parti politique ou une autre. Les démocrates n'ont pas une histoire d'égalitarisme sans tâche. Les libéraux ne sont pas non plus exempts de programmes de domination. les républicains ont compté dans leurs rangs tant des abolitionnistes que des défenseurs de la suprématie blanche. Conservateurs, modérés, libéraux ; gauche, droite, gauche dure, extrême droite ; religieux, laïcs, socialistes : nous ne devons pas nous laisser piéger par ces étiquettes du genre " Pepsi-Cola" ou "Coca-Cola", car le génie du fascisme, c'est que toute structure politique peut en héberger le virus et que quasiment tout pays développé peut en devenir un foyer convenable. Le fascisme parle la langue de l'idéologie, mais il n'est en vérité que marketing : marketing visant à s' assurer le pouvoir.

   On le reconnaît à son besoin de purger, aux stratégies qu'il utilise pour ce faire et à sa terreur des programmes vraiment démocratiques. On le reconnaît à sa détermination à convertir tous les services publics en missions d'entreprises privées, toutes les associations  à but non lucratif en association réalisant des bénéfices, de sorte que le gouffre étroit, mais confortable, séparant le gouvernement et les affaires disparaît. Il transforme les citoyens en contribuables, de sorte que les individus se fâchent ne serait-ce qu'à l'idée de bien public. Il transforme les voisins en consommateurs, de sorte que la mesure de notre valeur en tant qu'êtres humains n'est plus notre humanité, notre compassion ni notre générosité, mais ce que nous possédons. Il transforme le rôle de parent en motif de panique, de sorte que nous votons contre les intérêts de nos propres enfants : contre leur système de santé, leurs études, leur protection face aux armes. Et, en effectuant ces transformations, il engendre le parfait capitaliste, individu prêt à tuer un être humain pour obtenir un produit ( une paire de baskets, un blouson, une voiture ) ou à tuer plusieurs générations pour s'assurer le contrôle de divers produits ( pétrole, médicaments, fruits, or).

   Quand nos peurs auront toutes été adaptées en feuilletons ; notre créativité, censurée ; nos idées, "mises sur le marché" ; nos droits, vendus ; notre intelligence, transformée en slogans ; notre force, diminuée ; notre intimité, vendue aux enchères ; quand la théâtralité, la valeur de divertissement et la commercialisation de la vie seront complètes, nous nous retrouverons à vivre non dans une nation, mais dans un consortium d'industries, entièrement inintelligibles à nous-mêmes, exception faite de ce que nous verrons vaguement derrière un écran."

 

Toni Morrison : extrait de "Racisme et fascisme" 1995, chronique faisant partie de l'ouvrage " La source de l'amour-propre", Christion Bourgois éditeur, 2019, pour la traduction française.

 

** Photo : John Mathew Smith ( Celebrite-photos.com ) 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 14 Décembre 2021

Portrait photo de l'auteur canado-américain Saul Bellow utilisé pour la couverture arrière de la première édition de Herzog (1964).
Saul Bellow, 1964

Durant la guerre, je ne croyais en rien, et j'avais toujours détesté les pratiques des Juifs orthodoxes. Je constatais que la mort n’impressionnait pas Dieu. L'enfer, c'était son indifférence. Mais l'incapacité à expliquer n'est pas une raison pour ne pas croire. Du moins tant que persiste l'idée de Dieu. Pour ma part, j'aurais préféré qu'elle ne persiste pas. Les contradictions sont trop douloureuses. Pas de souci de justice ? Pas de pitié ? Dieu n'est-il que le sujet de bavardage des vivants ? Et puis nous voyons les vivants raser comme des oiseaux la surface de l'eau, et l'un d'eux va plonger pour ne pas remonter et disparaître à jamais. Et nous, à notre tour, une fois immergés, nous disparaîtrons. Seulement nous n'avons aucune preuve de l'absence de profondeur sous la surface. Nous ne pouvons même pas affirmer que nous avons de la mort une connaissance superficielle. Il n'y a pas de connaissance. Il y a le désir, la souffrance, le deuil. Ils découlent du besoin, de l'affection et de l'amour - les besoins de la créature vivante, parce qu'elle est en effet une créature vivante. Il y a aussi l'étrangeté, implicite. Et aussi le pressentiment. Les autre états sont pressentis. Rien de tout cela n'est directement connaissable. Sans le pressentiment, il n'y aurait jamais eu de questions, il n'y aurait jamais eu de savoir. Je ne suis cependant pas un observateur de la vie, ni un connaisseur, et je n'ai rien à contester. S'il le peut, l'homme consolera. Mais ce n'est pas l'un de mes buts. On ne peut pas toujours se fier aux consolateurs. Par ailleurs, j'éprouve très souvent, presque tous les jours, un fort sentiment d'éternité. C'est peut-être dû à mes singulières expériences, ou à la vieillesse. Je sois dire que je ne ressens pas cela comme participant de la vieillesse. D'autre part, cela ne me dérangerait pas qu'il n'y ait rien après la mort. Si c'est comme avant la naissance, pourquoi s'en faire ? On ne recevra plus d'information. Notre agitation de singe prendra fin. je pense que ce sont mes pressentiments de Dieu sous leurs nombreuses formes quotidiennes qui me manqueront le plus. Oui, c'est ce que je regretterai. Aussi, docteur Lal, si la Lune présente pour nous un avantage sur le plan métaphysique, j'approuverai sans réserve. En tant que projet d'ingénierie, coloniser l'espace présente peu de véritable intérêt pour moi, sinon pour la curiosité et l'ingéniosité de la chose. Certes, la motivation, la volonté d'organiser cette expédition scientifique est sûrement l'une de ces nécessités irrationnelles qui constituent la vie - cette vie que nous croyons pouvoir comprendre. Je suppose donc que nous devons faire le saut parce que tel est le destin de l'homme. S'il s'agissait d'une question rationnelle, il serait rationnel d'instaurer d'abord la justice sur notre planète. et quand nous aurions une Terre de saints et que nos aspirations se porteraient vers la Lune, nous pourrions grimper dans nos machine et nous envoler..."

 

Saul Bellow, extrait de : "La planète de Mr. Sammler", 1969/70, Éditions Gallimard, 2012, pour la traduction française.

 

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Publié le 10 Décembre 2021

Nick Flynn, 2013

 

Imaginez que vous êtes dans un avion et que vous regardez la vue par le hublot. Parfois vous ne savez pas si ce que vous voyez est le haut de la couche de nuages, ou bien des montagnes ; chaque lotissement pourrait être un cimetière, chaque rivière une pulsation. Je viens d'entendre quelqu'un dire à la radio qu'un quart des terres de la planète étaient désormais si polluées qu'elles ne pourraient plus rien produire. Est-ce possible ? Un quart de la planète ? On pense maintenant que l'univers est constitué à quatre-vingt-trois pour cent de matière noire, et on ne sait pas ce que c'est. On peut uniquement la décrire par ce qu'elle n'est pas, par la lumière qu'elle absorbe et ne renvoie jamais. Il y aura toujours des journées comme ça, où il nous faudra exister dans l'incertitude pendant bien plus longtemps qu'il paraît supportable. Mon amie Alix connaît un braqueur de banque qui a fait du mitard, Joe - . On l'a jeté au trou et il y est resté tout seul un mois, peut-être deux. Au début de cette traversée des ténèbres, il était en colère - une colère meurtrière -, et la seule chose qu'il ressentait était cette rage en ébullition. Les journées passaient dans la solitude, il la sentait, et un moment il s'est mis à la suivre, à l'intérieur de lui, comme une corde qui pourrait l'aider à s'extraire d'un puits dans lequel il était tombé il y a très longtemps, et au fil des jours il a réussi à remonter jusqu'à la source de sa colère. Il a vu d'où elle partait, il l'a attrapée, et tandis qu'il restait là tout seul dans le noir elle a commencé à perdre en intensité, à s'estomper, jusqu'à se dissoudre entre ses mains. Pendant toute ces années, son propre esprit lui avait fabriqué son propre enfer. Est-il vrai que nous créons le monde par le degré précis de l'attention que nous lui portons, ou bien existe-t-il quoi qu'il en soit, avec ou sans nous ? Je n'en sais toujours rien. Plus vraisemblablement, comme tout, il oscille quelque part entre ces deux pôles. "

 

Nick Flynn : extrait de "Reconstitutions", 2013. Éditions Gallimard, 2015, pour la traduction française.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 7 Décembre 2021

 

 

En suivant vers l'est le jour de l'anniversaire du Bouddha,

   le 9 avril 1978, je passe devant mon lieu de naissance

   à Grayling, Michigan, fais 500 km plein sud jusqu'à

   Toledo, puis repars sans raison vers l'est à New York -

   la cloche de mon cœur sonne le glas depuis des mois

   en attendant que je veuille reprendre ma vie en main ;

   trois corneilles de chez moi ont suivi ma voiture

   jusqu'à la rivière Delaware où

   elles ont fait demi-tour : l'une s'est dressée, toute noire 

   et majestueuse sur un faisan récemment tué

   par une voiture : tout ce temps

   compter en silence, compter les corneilles,

   les ingrédients du jour

   inchangés, hormis de rares coups

   de chance

   de malchance

   de hasard aveugle

   tout cela gravé dans le marbre par l'habitude,

   figé tandis que le jour s'écroule seconde après seconde : 

   sur la voie un train ne peut pas

   prendre un virage à angle droit, telle n'est pas

   la nature des trains,

   mais nous croyons qu'un homme peut plonger

   dans un étang, le traverser à la nage et grimper

   dans un arbre, même si peu d'entre nous le font."

 

Jim Harrison : " Suiveurs", poème faisant partie du recueil " Une heure de jour en moins", Flammarion, 2012.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

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