Publié le 26 Septembre 2021

Jack Kerouac

" Dans le froid automne gris du Colorado et du Wyoming j'avais travaillé la terre et regardé des vagabonds indiens aux lèvres de vautour, aux mâchoires fluides et au visage ridé sortir soudain du bled près de la voie et avancer lentement dans la grande ombre de la lumière en portant des sacs-fardeaux et de la camelote, en causant tranquillement entre eux et si éloignés des soucis des ouvriers agricoles, même de ceux des Noirs des rues de Cheyenne et de Denver, des Japonais et de l'ensemble des Arméniens minoritaires et des Mexicains de tout l'Ouest, que regarder un groupe de trois ou quatre Indiens traverser un champ est pour les sens quelque chose d'incroyable comme un rêve - on pense " Ce doit être des Indiens - y a pas une âme qui les regarde - ils vont par là - personne n'y fait attention - pas grande importance de quel côté ils vont - une réserve ? " Qu'est-ce qu'ils ont dans ces sacs en papier brun ? " et c'est seulement avec un grand effort qu'on se rend compte " mais c'étaient eux les habitants de ce pays et, sous ces cieux immenses, ils ont été les tracasseurs et les protecteurs et les pleureurs des épouses de nations entières groupées autour de tentes - maintenant le rail qui court par-dessus les os de leurs ancêtres les entraîne plus loin pointé vers l'infini, spectres d'humanité cheminant d'un pas léger à la surface d'un sol si profondément suppuré par le concentré de leur souffrance qu'il suffit de creuser à un pied de profondeur pour découvrir une main d'enfant. - Passe le train de luxe avec un vrombissement de Diesel, broum, broum, les Indiens lèvent tout juste les yeux - je les vois disparaître comme des tâches - et assis maintenant dans la chambre à l'éclairage rouge de San Francisco avec la douce Marlou je songe " Et c'est ton père que j'ai vu dans le désert gris, englouti par la nuit - de ses sucs sont issus tes lèvres, tes yeux pleins de souffrance et de chagrin, et ne pourrons-nous pas connaître son nom ou nommer son destin ? " - sa petite main brune est blottie dans la mienne, les ongles de ses doigts sont plus clairs que sa peau, ceux de ses orteils aussi et, déchaussée, elle a un pied blotti entre mes cuisses au chaud et nous parlons, nous commençons notre roman au niveau le plus profond de l'amour et des histoires de respect et de honte. - Car la plus grande clé du courage est la honte et les visages flous dans le train qui passe ne voient rien d’autre dans la plaine que des silhouettes de vagabonds qui, en roulant, disparaissent hors de vue..."

 

Jack Kerouac, extrait de "Les souterrains", 1958, Éditions Gallimard 1964 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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Publié le 22 Septembre 2021

 

 

Un vingt-deux septembre au diable vous partites,

Et, depuis, chaque année, à la date susdite,

Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous...

Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,

Plus une seule larme à me mettre aux paupières:

Le vingt-deux de septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 

 

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d'ailes,

Je montais jusqu'au ciel pour suivre l'hirondelle

Et me rompais les os en souvenir de vous...

Le complexe d'Icare à présent m'abandonne,

L'hirondelle en partant ne fera plus l'automne:

Le vingt-deux de septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 

On ne reverra plus au temps des feuilles mortes,

Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte

Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous...

Que le brave Prévert et ses escargots veuillent

Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles:

Le vingt-deux de septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 

 

Pieusement noué d'un bout de vos dentelles,

J'avais, sur ma fenêtre, un bouquet d'immortelles

Que j'arrosais de pleurs en souvenir de vous...

Je m'en vais les offrir au premier mort qui passe,

Les regrets éternels à présent me dépassent:

Le vingt-deux de septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 

 

Désormais, le petit bout de cœur qui me reste

Ne traversera plus l'équinoxe funeste

En battant la breloque en souvenir de vous...

Il a craché sa flamme et ses cendres s'éteignent,

A peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes:

Le vingt-deux de septembre, aujourd'hui, je m'en fous.

 

Et c'est triste de ne plus être triste sans vous

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Chanson Française, #Chanson vidéo, #Chansons

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Publié le 21 Septembre 2021

Alain, 1931

 

Si cela te semble trop dur, jette le livre.

 

Je ne me propose pas d'étaler ici des cadavres et des blessures, jusqu'à faire crier. La pitié se tourne bien en fureur : un grand amour peut tuer ce qu'il aime ; et en bref toutes les passions s'exaspèrent à leur propre jeu. La guerre, bien considérée, est principalement un effet de l'amour, de l'indignation, de la bonté, mal réglés. Mais c'est encore trop peu dire. Selon une vue bien ancienne, qui finira par être familière à mon lecteur, s'il ne manque pas de patience, les passions ne se règlent point ; il faut les dompter, ou finir dans quelque bagne. Et le châtiment ne vient pas de quelque juge ; non, mais des passions elles-mêmes, comme la guerre le montre en caractères assez gros. J'arrive ainsi à définir assez bien la thèse que je vais expliquer dans la suite, pour les autres et aussi bien pour moi ; c'est que les maux de la guerre résultent d'une longue complaisance aux passions. Il m'est arrivé, dans les heures les plus tristes, de dire une chose assez sage : "Il faut payer les années d'acquiescement " ; mais, du moins, apercevoir les causes, afin que l'expérience serve. Patience donc. J'aborderai les obstacles d'un côté, et puis de l'autre, par petites touches, me gardant toujours d'approuver ou de blâmer. Certes, j'aurais du plaisir à écrire un pamphlet ; mais c'est un plaisir qu'il faudrait payer aussi. Guerre à la guerre, c'est encore guerre. Au lieu donc de dire, et de vouloir prouver que la guerre est horrible à voir, inhumaine et ainsi du reste, ce qui est trop évident et ne sert à rien, j'essaierai de dire exactement ce que c'est, comment cela se prépare, survient et dure, de façon que chacun saisisse en quoi il a voulu la guerre. Idée douloureuse, que chacun repousse au premier mot. Si cela te semble trop dur, jette le livre. Il n'en est pas moins vrai que j'ai juré de l'écrire sans accepter d'autre règle ni d'autre discipline que de la partie de moi-même qui est imperturbable et arbitre.  Arrive que pourra. "

 

Alain, extrait de " De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées" Cahier Alain 2, Édition Institut Alain, Le Vésinet, 1988.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française, #philosophie, #Les Classiques

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Publié le 18 Septembre 2021

Gabriel_Zucman

" Il faut répondre concrètement au défi inégalitaire. Et bien comprendre que l’objectif final d’un impôt fortement progressif n’est pas de remplir les caisses de l’État mais de réduire les inégalités en diminuant le nombre de milliardaires. Ce principe essentiel fut explicité par Roosevelt dans un discours devant le Congrès en 1942 : " Je pense qu'aucun Américain ne devrait avoir un revenu après impôt supérieur à 25 000 dollars ( 1 milliard de dollars aujourd'hui), a-t-il dit en substance. je propose de créer un taux marginal d'imposition de 100% .au-delà de 25 000 dollars." Le Congrès hésite mais se met finalement d’accord sur… 93 %. Pour Roosevelt, toute concentration excessive des revenus ou des patrimoines était une mauvaise chose en soi : concentration des richesses signifie concentration des pouvoirs, et capacité d’influencer les politiques publiques et les marchés, de créer des monopoles, d’acheter des journaux, bref, d’imposer une idéologie. Avec les risques de violence afférents : révoltes fiscales de type Gilets jaunes, basculement vers le protectionnisme ou succès populistes lors des élections...

 

Bernie Sanders propose une imposition maximale de 100 % : au-delà d’un milliard de dollars de patrimoine, tous vos revenus sont captés par l’impôt. Quant à Elizabeth Warren, elle n’est pas loin de ce chiffre. Dans les deux cas, on dépasse les taux d’imposition supérieurs des années 1950 ou 1960. Le slogan" Abolish Billionaires"(abolissons les milliardaires) connaît d’ailleurs un beau succès. De notre côté, pour réduire significativement les inégalités, nous proposons un impôt de 10 % par an sur les fortunes au-delà d’un milliard de dollars. Ainsi, vous rabotez les grandes fortunes, vous réduisez fortement à terme la concentration des richesses, et vous générez des recettes fiscales importantes à court et moyen termes, ce qui bénéficie au reste de la population. Cela vous ouvre des perspectives très intéressantes pour une politique sociale ambitieuse en matière de santé ou d’éducation, encore trop embryonnaire outre-Atlantique...

 

Appliqué sur trente ans, Bill Gates ferait passer sa fortune de 97 milliards à 4 milliards de dollars – ce qui lui laisserait tout de même de quoi vivre...

 

La philanthropie pose plusieurs problèmes. D’abord, si vous additionnez les sommes que les milliardaires américains donnent aux œuvres de bienfaisance, vous constatez que, tous ensemble, ils ne se défont en réalité que de… 0,4 % de leur fortune chaque année. C’est beaucoup moins qu’un tout petit impôt sur la fortune. La philanthropie est aussi un déni de démocratie flagrant : Bill Gates ou Warren Buffett sont bien aimables, mais s’ils pensent qu’ils doivent décider seuls de la meilleure façon de lutter contre la pauvreté, autant revenir à l’Angleterre du xviiie siècle ! Dans une démocratie, c’est par la délibération collective, la levée d’impôts, les débats parlementaires et budgétaires, que ces questions sont tranchées. Le principe de base, c’est que la collectivité sait mieux qu’un petit groupe fortuné ce qui est bon pour l’ensemble du pays. Sinon, on vit dans une oligarchie."

 

Gabriel_Zucman, extrait d'un entretien pour le magazine Télérama n°3656 du 05/02/2020.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Économie

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Publié le 15 Septembre 2021

 

" Perchée sur une barrière de bois, attendant - pour voir si une idée viendrait du dehors lui dire quoi faire

Jack Kerouac par le photographe Tom Palumbo .
Jack Kerouac

ensuite et pleine de portée et de promesses car il fallait que ce soit bien et une fois seulement - "Un seul faux pas dans le mauvais sens..." Le sens de son impulsion, devrait-elle sauter d'un côté ou de l'autre de la barrière ? L'espace sans fin s'étendait dans quatre sens, des hommes morne-chapeautés allaient à leur travail dans des rues luisantes sans se soucier de la jeune fille nue cachée dans la brume, ou, s'ils s'étaient approchés et l'avaient vue, ils auraient fait cercle autour d'elle sans la toucher en attendant simplement que vienne la flicaille pour l'emmener et de tous leurs yeux las, indifférents, éteints par la pâle honte détaillant chaque partie de son corps - l'enfant nue. - Plus elle reste perchée sur sa barrière, moins elle aura le pouvoir à la fin de vraiment en descendre et de se décider...

La nuit pluvieuse clapote sur tout, embrasse partout hommes, femmes et villes en un flot unique de poésie triste -...  Elle est juchée sur la barrière, la pluie fine pose des perles sur ses épaules brunes, des étoiles dans ses cheveux, ses yeux farouches indiens-à -présent regardent fixement le Noir avec un peu de brume qui se dégage de sa bouche brune, la détresse comme des cristaux de glace sur la couverture des poneys de ses ancêtres indiens, la bruine sur le village autrefois et la fumée-de-misère qui sortait en rampant de sous le sol et quand une mère mélancolique pilait des glands pour faire de la bouillie en des millénaires sans espoir..."

 

Jack Kerouac, extrait de " les souterrains ", 1958. Éditions Gallimard, 1964 pour la traduction française.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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