Publié le 8 Septembre 2021

Marguerite Yourcenar (1903-1987) - photo De Grendel Bernhard en 1982 te Bailleul.jpg
Marguerite Yourcenar

Le maître de maison adhère à coup sûr aux principes du bouddhisme, mais son expérience peut-être plus intellectuelle que mystique n'atténue pas le pli amer au coin des lèvres. Il est malade, et il est seul. Comme tout solitaire, il lui arrive de se référer de temps en temps à de grands noms d'amis maintenant éloignés ou disparus d'un monde qui n'est plus le sien. Il ne nie pas non plus son goût du fait politique ; il a peut-être noué ou desserré certains nœuds Il a été l'un des amis préférés de Sihanouk ; on le sent encore en partie dans ce Vietnam ou ce Cambodge qu'il a quitté. Est-il allé aussi plus loin dans d'autres domaines ? A-t-il touché non seulement en ethnologue, mais en expérimentateur, aux rites des magies bienfaisantes ou non que la secte shingon, entre autres, a importées du lointain Tibet ? Vaines hypothèses, mais certaines connaissances de l'esprit marquent un visage aussi bien que certains secrets de la chair. Cet hôte courtois, cet homme que la maladie use sans le désarmer n'est pas entièrement avec nous ; notre départ le rendra à sa riche et peut-être effrayante solitude dont il n'est jamais tout-à fait sorti. Il a l'air d'une antenne qui vibre à des bruits venus d'ailleurs. "

 

Marguerite Yourcenar : extrait de "Le tour de la prison",  Gallimard, 1991

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Publié le 1 Septembre 2021

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 1 Septembre 2021

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Publié le 1 Septembre 2021

1943

 

Premier brouillon de La Sœur et dernières lignes du manuscrit de Sortilège. Je les écris en écoutant la radio qui nous avertit d'une alerte aérienne. En rédigeant le dernier dialogue de Sortilège, je ne peux m'empêcher de penser qu'il faut me dépêcher parce que je n'aurai peut-être pas le temps de finir ma phrase ! Peut-on travailler ainsi ? Oui, on peut. N'est-ce pas une forme de folie, alors que Berlin est en train de disparaître que de travailler sur un roman et une pièce de théâtre ?  Ou n'est-ce que cela qui donne un sens à la vie et qui compte vraiment, n'est-ce pas ainsi que l'on peut et doit vivre et considérer que tout le reste, les Berlin, les Hambourg, les Kiev, les Varsovie, la rivalité sanguinaire de ces grandes nations despotiques, n'a pas plus d'importance que le cancer, une hémorragie cérébrale ou un malheur physique et existentiel ? Je crois que c'est là que réside la vérité. Une pensée, une œuvre, voilà la réalité ; le reste n'est que brouillard, cauchemar, rêve éternel monstrueux, dont l'homme se réveille, le temps d'une idée, le temps d'un éclair créateur..."

 

1946

 

" Oui... nous sommes dans l' "ère atomique " ; tout s'atomise, brûle, se désagrège sous l'effet de forces terribles, l'argent, la parole, la morale, la substance humaine et naturelle... La bombe atomique d'une tonne qui ferait  exploser la planète en dégageant une chaleur de douze mille degrés existe peut-être déjà ; et, un jour, un criminel, un fou ou un politicien, peu importe, la déclenchera ; alors la Terre sentira la carne. le monde et l'humus dégageront une odeur de charogne brûlée, tout ce qui est matière se disloquera et commencera à empester et une odeur amère se répandra sous le Soleil.

   ... On vient d'expérimenter des explosions atomiques dans l'atoll de Bikini ; pour une somme de cent dix millions de dollars, on assiste à une répétition générale du Jugement dernier ; on sacrifie quelques îles où, sous l'effet de la radioactivité, la terre se transforme en verre cristallin et on sacrifie soixante-dix vieux bateaux de guerre en les précipitant dans la fournaise à dix millions de degrés. Ni Dante ni Goethe n'ont rien rêvé de tel...

   ...Le style n'est pas que l'homme, le style est tout. Le jour où la bombe atomique a explosé au-dessus des îles Bikini, la radio américaine a demandé aux stations de surveillance météorologiques si elles n'avaient pas observé au moment de l'explosion des "phénomènes crépusculaires" partout dans le monde. Spengler serait ravi de la formulation. Moi aussi, je le suis.

   La quatrième bombe a été lâchée et l'amirauté a déclaré que le résultat était "satisfaisant" mais on sent dans le ton des déclarations et des articles de journaux une certaine déception, comme si la destruction n'était pas aussi parfaitement infernale que nombre de gens l'avaient espéré. Patience, mes chers amis !

 

 

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 28 Août 2021

António Lobo Antunes, alors invité de l'émission radiophonique Cosmopolitaine , animée en direct du Salon du livre de Paris.
António Lobo Antunes, Salon du livre de Paris, 2010.

 

Son corps de neptune destitué s'était détérioré au cours de  ces mois d'abandon depuis son retour d'Angola : il avait des furoncles, ses cheveux étaient tombés par plaques en divers endroits, il avait perdu neuf kilos six cents, était incapable de déterminer à cent mètres le tonnage des bateaux, n'avait plus que deux dents à la mâchoire inférieure et respirait difficilement, comme les poussins, d'un souffle court et rapide. Elle eut un coup au cœur qui fit gonfler son décolleté en constatant que le navigateur dont elle était tombée  amoureuse était en train de se métamorphoser peu à peu en un saurien empaillé de muséum d'histoire naturelle. Elle paya pourtant ses consommations sans qu'il s'en aperçût, demanda tout bas au garçon de remplacer l'alcool par de l'eau du robinet à partir du dix-septième verre, supporta ses entêtements d'ivrogne, lui fit servir un  sandwich à la viande qu'il repoussa fièrement d'un air écœuré, et sortit discrètement derrière le marin alors que, dans la rue, les petits crieurs de journaux annonçaient les dernières éditions et que les esclaves maures trottaient en direction de la Baixa pour s'entasser, fascinés par les péripéties des drames indiens, dans les cinémas permanents des Restauradores. Faisant appel à la très longue expérience de son art  de manipulatrice des hommes solitaires, elle réussit à l'entraîner dans sa petite chambre du Terreiro do Paço en l'empêchant d'entrer dans les tavernes qui se multipliaient sur leur parcours comme les moisissures sur le fromage et dans les épiceries où nous avalions en guise d'hostie des pichets de vin vert jusqu'à onze heures du soir, affalés sur de grands sacs de haricots..."

 

Antonio Lobo Antunes : extrait de " le retour des caravelles", 1988, Christian Bourgois Éditeur 1990, pour la traduction française.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Portugaise

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