Publié le 18 Mai 2021

 "  Angelo poussa son cheval qui prit le trot. Il rejoignit un petit vallon qui en trois détours le mit au seuil d'une plainette au bout de laquelle, collé contre le flanc de la montagne, il aperçut un bourg cendreux dissimulé dans des pierrailles et des forêts naines de chênes gris.

   Il arriva à Banon vers huit heures, commanda deux litres de vin de Bourgogne, une livre de cassonade, une poignée de poivre et le bol à punch. L'hôtel était cossu, montagnard, habitué aux extravagances de ceux qui vivent dans la solitude. On regarda paisiblement Angelo, en bras de chemise, faire son mélange dans lequel il trempa un demi-pain de ménage coupé en cubes. Pendant qu'il touillait le vin, la cassonade, le poivre et le pain dans le bol à punch, Angelo, qui contenait une furieuse envie de boire, avait la salive à la bouche. Il engloutit son demi-pain de ménage et le vin sucré et poivré à grandes cuillerées... Il mangeait et buvait  en même temps. C'était excellent, malgré la chaleur toujours excessive et qui faisait craquer les hauts lambris de la salle à manger. Il était clair que la nuit maintenant venue et brasillante n'apporterait aucune fraîcheur. Mais elle avait en tout cas délivré de cette obsédante lumière si vive, que parfois Angelo en recevait encore des éblouissements blancs dans les yeux. Il commanda deux nouvelles bouteilles de vin de Bourgogne et il les but toutes les deux en fumant un petit cigare. Il allait mieux. Il lui fallut cependant se cramponner à la rampe d'escalier pour monter à sa chambre. Mais c'était à cause des quatre bouteilles de vin. Il se coucha en travers du lit, soi-disant pour contempler à son aise la poignée d'étoiles énormes qui remplissaient le cadre de la fenêtre. Il s'endormit dans cette position sans même enlever ses bottes..."

Jean Giono : extrait de " Le Hussard sur le toit", Gallimard, 1951.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Les Classiques

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Publié le 15 Mai 2021

 

Andrés Neuman au Texas Book Festival 2016
Andrés Neuman, 2016

" ( Pour mon roman ) Fractures, je me suis  inspiré d'un vrai personnage, qui m'a beaucoup marqué lorsque j'ai découvert son existence : Tsutomu Yamaguchi. C'est la seule personne reconnue par les autorités comme victime des bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Il a non seulement survécu aux deux bombes mais il a vécu assez longtemps pour expérimenter la reconnaissance officielle des victimes par l'État japonais. Car la mémoire nationale a beaucoup évolué après-guerre, l'attention aux victimes, à leurs témoignages, n'a pas été immédiate...

   Il travaillait pour une entreprise ( Mitsubishi ) qui l'avait envoyé à Hiroshima. Après avoir survécu à la première bombe, il a voulu rentrer chez lui et a attrapé le train pour Nagasaki... Il rentre, raconte alors à son patron ce qu'il a vu à Hiroshima., le patron refuse de le croire et au milieu de la discussion, la deuxième bombe explose, tue son patron et sa famille. Tsutomu Yamaguchi a non seulement survécu ce jour-là, mais il est mort à près de cent ans !! Il était donc l'être humain le plus proche d'un immortel... Il est mort quelques mois avant Fukushima, il n'a pas assisté à la répétition de l'histoire, l'arrivée d'un nouveau nuage atomique sur son pays...

   Je vivais à Paris en 2011. J'ai découvert les images de Fukushima, j'ai été choqué d'abord par cette date, le 11 mars, qui est en Espagne une date trafique, l'anniversaire des attentats d'Atocha ( en 2004, dans le métro de Madrid ). C'était affreux et terrible que cela ait lieu le 11 mars. Quand j'ai vu le nuage de Fukushima, j'étais bouleversé. J'étais un citoyen argentin, pourvu d'une mémoire d'un citoyen espagnol, installé à Paris, face à une catastrophe qui avait lieu au Japon. Où étais-je ? J'étais partout, la catastrophe avait lieu partout. Le lendemain, j'ai lu dans le journal que l'axe de la terre avait bougé après le tsunami et le tremblement de terre de Fukushima, la planète avait été secouée !

 

Andrés Neuman : extrait d'entretien pour le magazine Transfuge n°147, Avril 2021.

 

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Publié le 7 Mai 2021

" Il faisait un peu moins froid. Une de mes élèves s'était mise à penser. ( Les autres pensaient sans doute aussi, mais jugeaient plus avisé de n'en rien laisser paraître.) C'est la lecture d'Adrienne Mesurat* - ce trouble, ce quotidien sournois, cette vie qui se consume enfouie sous la province - où elle croyait, je ne sais comment, retrouver sa propre histoire, qui l'avait ainsi mise en branle. Elle y pensait même la nuit. De fil en aiguille elle s'était mise à penser sur n'importe quoi, vertigineusement, sans savoir comment s'arrêter. C'était l'hémorragie, la panique. Il lui fallait sans cesse de nouveaux livres, et des leçons supplémentaires, et des réponses à ses questions : si même une française pouvait être aussi malheureuse ?...si ma barbe était existentialiste ? ou ce que c'était que l'absurde - deux mots qu'elle avait trouvés dans une revue de Téhéran..."

Nicolas Bouvier : extrait de "L'usage du monde" à compte d'auteur, Librairie Droz, Genève,1963. Julliard, Paris, 1964...

 

Du même auteur, dans   Le Lecturamak :

 

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Publié le 6 Mai 2021

 

  " Mais il n'est pas donné à tout le monde de commander. Voilà leur grand mot. S'ils ont la vue basse et s'ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ce bout de nez ils le voient bien...Le choléra est gratuit.   C'est une belle économie de moyens que de n'avoir plus qu'à diriger des terreurs toutes prêtes, des ivresses dont Dieu est le cabaretier. Tout compte fait, est-ce qu'ils n'ont pas raison si, pour donner la liberté au peuple, il faut d'abord devenir son maître ? ..."

 

Jean Giono : extrait de " Le Hussard sur le toit", Gallimard, 1951.

 

 

 

 

https://www.flickr.com/photos/vpagnier/13263051724

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 4 Mai 2021

" Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le "pourquoi" s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. "Commence", ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour, inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement... "

 

Albert Camus : "Le mythe de Sisyphe", Gallimard, 1942

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