Publié le 14 Avril 2021

Sándor Márai.

" 1946

Et si tu pleurais ? Pourquoi pas ? Devant qui dois-tu faire preuve de maintien , de prestance ou d'importance ? Personne. Et puis, qu'est-ce que tout cela signifie ? Tu vis au milieu des ruines de ce qui était hier encore des foyers avec des ambitions, des chimères, de l'orgueil et de la passion. Aujourd'hui, à leur place, il n'y a plus que saleté, charognes, déchets. Tu te promènes sur le Bastion où tu t'est promené tous les jours pendant vingt ans, parmi des tombes de soldats et des carcasses de maisons - et alors ? Que reste-t-il de ce en quoi tu as cru, de ce que tu as affirmé et espéré durant ces vingt années ? Que vaut tout comportement humain ? Les hommes ont-ils tiré quelque leçon de cette guerre ? Tout est encore gangrené et à vif et déjà on se prépare à la prochaine, en criant à pleins poumons, comme si rien ne s'était passé. On fabrique de nouvelles bombes qui ne se contenteront pas de raser une ville jusqu'à ses fondations mais la feront disparaître entièrement, à tel point qu'il n'y aura plus rien qu'un désert et un trou à la place de toute création humaine. Et, une fois cette bombe "produite" (quel terme terrible !), pourquoi ne pas la larguer ? Qui pourrait l'empêcher ? Voilà la prévision dûment renseignée que je lis dans un journal américain : 1) dans cinq ans, toute puissance dont c'est l'ambition - et laquelle ne l'aurait pas ? - possédera la force atomique, 2) dans quinze ans, l'Amérique possédera dix mille bombes atomiques, capables de détruire tout territoire connu de la planète et 3) d'ici treize à vingt ans, toute grande puissance aura à peu près le même nombre de bombes atomiques. Et ainsi de suite. Dans les esprits, une joie et un empressement de plus en plus sauvages : nous détruire tous et détruire tout ce qui restera encore. Alors pourquoi ne pleurerais-je pas ?..."

 

Sándor Márai : Extraits de "Journal Les années hongroises 1943-1948" Albin Michel, 2019.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 9 Avril 2021

Exposition Esnes-en-Argonne (Meuse) 2015, Maurice Genevoix Date	7 août 2015

Le 21 septembre 1914, Genevoix est envoyé sur le front de la Meuse, au nord de Verdun, à deux pas du bois de Saint-Rémy, où, le lendemain, Alain Fournier disparaît au combat. Barbusse, lui, est dirigé sur Soissons, puis en Artois et en Champagne. Les deux hommes partent armés de carnets, bien décidés à puiser dans la guerre matière à littérature. La fatigue et la lassitude leur font cependant perdre la régularité sinon l'envie d'écrire... Pour l'un comme pour l'autre, la guerre tourne court : Genevoix est blessé sur le front des Éparges, le 25 avril 1915, avec  deux balles dans le bras gauche, et une à l'épaule...Quant à Barbusse, il repousse à quatre reprises la proposition de passer caporal - par hostilité aux grades - et refuse son transfert dans la territoriale, qui regroupe les soldats les plus âgés. Il doit écrire à l'état-major pour obtenir de rester soldat parmi les troupes du front. Titulaire de la croix de guerre, deux fois cité, il tombe malade en juin 1915. Bien que placé parmi les brancardiers, un poste moins exposé, il multiplie les séjours à l'hôpital jusqu'à sa réforme définitive le 1er juin 1917. À cette date, ce grand échalas efflanqué est devenu une célébrité, et Genevoix a été remarqué... Publiés en 1916, Sous Verdun de Genevoix et Le Feu de Barbusse bouleversent. Voilà pour la première fois des récits qui ne cachent ni la misère des poilus ni l'horreur de la guerre. L'héroïsme guerrier en prend un coup fatal... Sous Verdun, premier volume des souvenirs de guerre du Ligérien, est salué par la critique. " C'est du Maupassant de derrière les tranchées", s'enthousiasme le Journal des débats". On voit la guerre, dans son horreur et sa vérité, toute frémissante." On lui promet le prix Goncourt 1916, mais Le Feu, publié d'abord en feuilleton dans L'Oeuvre puis chez Flammarion, lui vole la vedette. Succès d'estime pour Genevoix, qui voit son premier ouvrage flirter avec les 10 000 exemplaires, mais succès stratosphérique pour Barbusse : en quelques mois, Le Feu dépasse 200 000 exemplaires, et atteint aujourd'hui le million. Lauréat du Goncourt 1916, ce n'est plus un livre, c'est un phénomène ! Les poilus écrivent à l'auteur pour le féliciter et le considèrent comme leur porte-parole.

   Pourtant, aujourd'hui, c'est Genevoix, et non pas Barbusse, qui entre au Panthéon comme le représentant

Carte postale éditée lors de la mort d'Henri Barbusse, en 1935, par le Comité mondial contre le fascisme et la guerre (le nom de ce comité est la seule mention figurant au verso). Aucun crédit photographique apparent.

des écrivains de 14-18. Quelle est donc la raison de ce retournement de fortune ? La polémique, tout d'abord. À la différence de Genevoix, qui entend rester neutre, Barbusse n'a jamais dissimulé ses convictions. Attaqué par la presse conservatrice  en 1917, il est accusé de pacifisme - et donc de démoraliser les poilus avec un récit terrifiant et faux. Barbusse se défend en rappelant qu'il n'a rapporté que le vrai, mais tout change dans l'après-guerre quand il embrasse le communisme. Dès lors, il endosse le titre d'écrivain révolutionnaire, donnant au Feu une coloration qu'il n'avait pas à l'origine. Cet intellectuel engagé n'est plus consensuel. En entrant en politique, il est sorti de la littérature..."

 

Jean-Yves Le Naour, extrait d'un article pour le magazine Historia, Novembre 2020, à propos de son livre" La gloire et l'oubli, M.Genevoix et H.Barbusse, témoins de la Grande Guerre" Éditions Michalon, 2020.

"Une matinée chez Barbusse. Il habitait un appartement dans un immeuble bourgeois de la fin du siècle dernier, près du Champ-de -Mars. Un homme grand et maigre, une sorte de Don-Quichotte, triste, sympathique et anodin. il envisageait d'écrire un livre sur Zola. longue conversation, sur la guerre et la paix. Conversation dont le seul sens et l'unique conclusion furent que, au moment de nous quitter, nous sûmes que nous n'avions rien, rigoureusement rien à nous dire.

   Il fait partie de ces hommes dont on apprécie toujours la compagnie parce qu'on sent à leurs paroles qu'ils ne savent pas mentir et sont incapables de dissimulation. Il fait partie de ces hommes que l'on quitte avec un soupir de soulagement, comme si on venait d'échapper au danger d'être taxé d'immoralité... "

 

Sándor Márai : extrait de "Journal, les années hongroises, 1943-1948." Éditions Albin Michel, 2019

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Publié le 8 Avril 2021

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Publié le 8 Avril 2021

ANNIVERSAIRE : BAUDELAIRE, né le 9 avril 1821

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 2 Avril 2021

Jean Giono craie et fusain

Honorine avait préparé le repas du soir. Elle mettait le couvert sur une table demi-ronde, appuyée au mur. Elle allait chercher les assiettes dans le placard et chaque fois elle dérangeait le berger, le Noir, assis sur des sacs vides, devant l'âtre et qui radoubait les lanières d'un fouet de bergerie.

 

    - Qu'est-ce que tu penses ? dit Randoulet.

Il y eut un moment de silence. puis Honorine dit : 

   - Qui, moi ?

   - Non, dit Randoulet, le Noir.

   - Moi ? dit le Noir.

   - Oui

Il s'arrêta de tresser les lanières.

   - Penser quoi, de quoi ?

   - Les moutons ?

   - C'est des moutons comme les autres fois.

   - Le bélier ?

   - C'est un bélier.

   - Étant mené au printemps, dit Randoulet, tu crois qu'il va remplir les brebis ?

   - Il les remplira, dit le Noir.

Il recommença à tresser sa longe.

   - Et les agneaux ? dit Randoulet.

   - Ça sera des agneaux, dit le Noir.

   - Venez, dit Honorine. Voilà la soupe.

 Le Noir mit son fouet dans le coin de l'âtre, poussa les sacs, prit la chaise, s'assit.

   - Qu'est-ce que tu veux dire ? dit-il.

   - Rien, dit Randoulet

 Il coupait du pain dans sa soupe. Il ouvrit son couteau, il l'essuya à ses pantalons.

   - Savoir, dit-il, si on gardait les bêtes au lieu de les revendre tout de suite ; si on les gardait un peu plus ?...

   - À ton idée, dit le Noir.

   - Mais qu'est-ce que tu penses, toi ?

   - Tu les garderais comment ? demanda Honorine.

   - Ce que je pense, dit le Noir, c'est difficile. Il faudrait savoir ce que véritablement tu veux faire.

   - Véritablement ? Q'est-ce que tu veux que je te dise ? Ce que j'aie envie de faire, c'est les garder, faire remplir les brebis, avoir les agneaux, attendre. Avoir peut-être un autre bélier, l'acheter ou n'importe. Attendre peut-être qu'un jeune soit capable. Encore faire remplir et attendre, voilà. Les garder, quoi !

   - Pourquoi faire ? dit Honorine

   - On verrait par la suite.

   - Bien sûr, dit le Noir.

   - Attendre quoi ? dit Honorine.

   - Tais-toi, dit Randoulet.

" Ce que je veux dire, dit-il, est facile à comprendre. Si on regarde ici tout ce qui est à nous, ça va de la route jusqu'au rebord de Chayes et c'est tout en prairies, les plus grasses du plateau. Est-ce la vérité ?

   - Oui, dit le Noir, sauf derrière l'étang où l'herbe est farcie de joncs.

   - Bon, dit Randoulet, mais de ce côté-ci ?

   - De ce côté-ci, dit le Noir, je t'ai toujours dit que c'était magnifique.

   - Et combien ça peut porter de moutons ?

   - À perte de vue, dit le Noir.

   - Ne parlons pas de perte de vue. Tu vois loin toi, mais tout en restant dans la chose humaine, cent cinquante, deux cents ? ...

   - Cinq cents avec aisance, dit le Noir.

   - Voilà, dit Randoulet.

 

Il chercha la salière. Il poivra sa soupe. Il la goûta. Elle était tiède. Il mangea deux ou trois cuillerées.

   - Des moutons libres, dit-il, j'ai envie de belles bêtes. 

   - Et, dit le Noir, tu as vu le cerf de Jourdan ?

   - Oui.

 Randoulet resta un moment à regarder l'ombre. Il n'y avait presque pas de bruit dans la maison, sauf le bruit du feu. Honorine écoutait le rêve des hommes..."

 

Jean Giono, extrait de " Que ma joie demeure", Grasset & Fasquelle, 1935.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

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