Publié le 29 Avril 2021

Mathias Énard, 2019

 

" une bouffée d'opium iranien, une bouffée de mémoire, c'est un genre d'oubli, d'oubli de la nuit qui avance, de la maladie qui gagne, de la cécité qui nous envahit. C'est peut-être ce qui manquait à Sadegh Hedayat lorsqu'il ouvrit le gaz en grand à Paris en avril 1951, une pipe d'opium et de mémoire, une compagnie : le plus grand prosateur iranien du XXème siècle, le plus sombre, le plus drôle, le plus méchant finit par s'abandonner à la mort par épuisement ; il se laisse aller, il ne résiste plus, sa vie ne lui semble pas digne d'être poursuivie, ici ou là-bas - la perspective de rentrer à Téhéran lui est aussi insupportable que celle de rester à Paris, il flotte, il flotte dans ce studio qu'il a eu tant de mal à obtenir, rue Championnet à Paris, Ville Lumière, dans laquelle il en voit si peu. A Paris, il aime les brasseries, le cognac et les œufs durs, car il est végétarien depuis fort longtemps, depuis ses voyages en Inde ; à Paris il aime le souvenir de la ville qu'il a connue dans les années 1920, et cette tension entre le Paris de sa jeunesse et celui de 1951 - entre sa jeunesse et 1951 - est une douleur quotidienne dans ses promenades au Quartier latin, dans ses longues flâneries en banlieue. Il fréquente (c'est beaucoup dire) quelques Iraniens, exilés comme lui ; ces Iraniens le trouvent un peu hautain, un rien méprisant, ce qui est vraisemblablement le cas. Il n'écrit plus beaucoup. " Je n'écris que pour mon ombre, projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse connaître d'elle." Il brûlera ses derniers textes. Personne n'a autant aimé et haï l'Iran que Hedayat. C'était peut-être un homme triste, surtout à la fin de sa vie, à la fois acide et amer, mais ce n'est pas un écrivain triste, loin de là."

 

Mathias Enard : extrait de " Boussole" Éditions Actes Sud, 2015

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 24 Avril 2021

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 23 Avril 2021

soldats soviétiques à Budapest, 1945

Deux jours au cours desquels je n'arrive pas à me concentrer sur mes lectures. La machine ne fonctionne pas, la tension ambiante évoque une catastrophe universelle et, quelque part dans le cerveau, l'organisme ne peut percevoir ni les mots de Platon ni les informations des journaux. Durant ces deux jours je lis et je vis de l'Histoire : les Anglais débarquent en Sicile ( entre le 9 et 10 juillet 1943 ). Le sort de la région du monde à laquelle j'appartiens se décide ces jours-ci, et pour longtemps. Je lis et travaille, je respecte mon emploi du temps comme je peux, comme un fou qui poursuit ses obsessions au moment même où un tremblement de terre détruit tout autour de lui. Je crois que ce fou a raison, ce fou en moi et en chacun d'entre nous, d'accomplir parfaitement ses obligations et de s'en tenir à sa tâche. Tout ce qui concerne le sort de la Sicile, de l'Europe, l'attaque britannique, tout est éphémère. La pensée et le travail perdurent. J'éteins la radio qui annonce l'occupation de Syracuse par les Anglais et je reprends place à mon bureau pour lire Platon et travailler. Je ne ressens pas cela comme une échappatoire ni comme une posture artificielle. Ce qui serait artificiel de ma part serait de m'enthousiasmer à la pensée que telle ou telle armée occupe la Sicile ou Trifouillis-les-Oies. C'est l'affaire du monde. Mon affaire à moi, c'est d'assembler des idées subjectives à l'aide de postulats, même si ou peut-être justement parce que le monde s'écroule."

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 20 Avril 2021

 

Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier , vers 1900.

 

 

" De mon temps, disait-il, nous étions consciencieux et remplis de zèle : maintenant tous ces petits jeunes gens, recrutés on ne sait où, n'ont plus la foi. Ils ne creusent aucune affaire, n'étudient à fond aucun texte. Ils ne songent qu'à s'échapper du bureau, bâclent leur travail, n'ont aucun souci de cette langue administrative que les anciens maniaient avec tant d'aisance ; tous écrivent comme s'ils écrivaient leurs propres lettres ! ... 

Dans ce temps là, tout était à l'avenant, les nuances, maintenant disparues, existaient. Dans les lettres administratives, l'on écrivait en parlant des pétitionnaires : "Monsieur", pour une personne tenant dans la société un rang honorable, "le sieur", pour un homme de moindre marque, "le nommé" pour les artisans et les forçats. Et quel ingéniosité pour varier le vocabulaire, pour ne pas répéter les mêmes mots ; on désignait tour à tour le pétitionnaire : "le postulant", "le suppliant", "l'impétrant", "le requérant".  Le préfet devenait, à un autre membre de phrase, "ce haut fonctionnaire" ; la personne dont le nom motivait la lettre se changeait en "cet individu" en "le prénommé", en "le susnommé" ; parlant d'elle-même l'administration se qualifiait tantôt de "centrale" et tantôt de "supérieure", usait sans mesure des synonymes, ajoutait, pour annoncer l'envoi d'une pièce, des "ci-joints, des ci-inclus, des sous ce pli". Partout s'épandaient les protocoles ; les salutations de fins de lettres variaient à l'infini, se dosaient à de justes poids, parcouraient une gamme qui exigeait, des pianistes de bureau, un doigté rare. Ici, s'adressant au sommet des hiérarchies, c'était l'assurance " de la haute considération ", puis la considération baissait de plusieurs crans, devenait, pour les gens n'ayant pas rang de Ministre, " la plus distinguée, la très distinguée, la distinguée, la parfaite ", pour aboutir à la considération sans épithète, à celle qui se niait elle-même, car elle représentait simplement le comble du mépris..."

 

Joris-Karl Huysmans : extrait de "La retraite de monsieur Bougran", nouvelle figurant dans le recueil "Dilemme", Éditions Ombres à Toulouse, 1994.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 14 Avril 2021

Sándor Márai.

" 1946

Et si tu pleurais ? Pourquoi pas ? Devant qui dois-tu faire preuve de maintien , de prestance ou d'importance ? Personne. Et puis, qu'est-ce que tout cela signifie ? Tu vis au milieu des ruines de ce qui était hier encore des foyers avec des ambitions, des chimères, de l'orgueil et de la passion. Aujourd'hui, à leur place, il n'y a plus que saleté, charognes, déchets. Tu te promènes sur le Bastion où tu t'est promené tous les jours pendant vingt ans, parmi des tombes de soldats et des carcasses de maisons - et alors ? Que reste-t-il de ce en quoi tu as cru, de ce que tu as affirmé et espéré durant ces vingt années ? Que vaut tout comportement humain ? Les hommes ont-ils tiré quelque leçon de cette guerre ? Tout est encore gangrené et à vif et déjà on se prépare à la prochaine, en criant à pleins poumons, comme si rien ne s'était passé. On fabrique de nouvelles bombes qui ne se contenteront pas de raser une ville jusqu'à ses fondations mais la feront disparaître entièrement, à tel point qu'il n'y aura plus rien qu'un désert et un trou à la place de toute création humaine. Et, une fois cette bombe "produite" (quel terme terrible !), pourquoi ne pas la larguer ? Qui pourrait l'empêcher ? Voilà la prévision dûment renseignée que je lis dans un journal américain : 1) dans cinq ans, toute puissance dont c'est l'ambition - et laquelle ne l'aurait pas ? - possédera la force atomique, 2) dans quinze ans, l'Amérique possédera dix mille bombes atomiques, capables de détruire tout territoire connu de la planète et 3) d'ici treize à vingt ans, toute grande puissance aura à peu près le même nombre de bombes atomiques. Et ainsi de suite. Dans les esprits, une joie et un empressement de plus en plus sauvages : nous détruire tous et détruire tout ce qui restera encore. Alors pourquoi ne pleurerais-je pas ?..."

 

Sándor Márai : Extraits de "Journal Les années hongroises 1943-1948" Albin Michel, 2019.

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Rédigé par jmlire9258

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