"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
" Aujourd'hui, ce qui devient compliqué, c'est qu'on ne veut regarder la société qu'à travers une segmentation. Mais le théâtre n'a rien à voir avec l'actualité, il a à voir avec le présent. Et notre rôle est de ramener les grands textes au présent. C'est pour ça que je déteste, et même je suis en guerre avec ceux qui prônent l'arrêt des textes au théâtre. penser le monde demande d'avoir les outils pour poétiquement imaginer le monde que l'on pense. En cela, les auteurs sont puissants. Il faut être tellement bête pour penser que le "corps", la danse, vont remplacer le texte. Le théâtre et la danse se nourrissent mutuellement. C'est vraiment l'histoire des Héritiers de Bourdieu, ce sont les gens qui connaissent les textes, qui les ont reçus, qui décrètent aujourd'hui que l'on n'en a plus besoin. Mais il y en a plein qui n'y ont pas eu accès, et qui aimeraient les connaître, et on s'en fiche. Il y a une vision néo-fasciste de ces espèces de petits-bourgeois, [...] qui décident qu'il n'y aurait plus de grand texte au théâtre. Ce sont les nantis qui décident ce qu'il faut voir, ou ne pas voir, pour faire partie du petit club des intelligents. Je n'aime pas ces espèces de vieux cons qui se croient jeunes en pensant à la place des jeunes en annonçant que l'oeuvre littéraire est morte et que la "création spontanée " doit primer... "
Christophe Rauck, extrait d'un entretien donné au magazine Transfuge n°147, Avril 2021.
Christophe Rauck a commandé à Rémi De Vos un texte pour son actrice fétiche Juliette Plumecocq-Mech, cela donne Toute ma vie j'ai fait des choses que je ne s...
" Mais l'âge approchait à pas cruels et silencieux, parfois sous de perfides déguisements. Elle comptait les jours qui passaient et, chaque matin, les rides fines, les délicats réseaux, tissés la nuit autour de ses yeux qui dormaient sans se douter de rien. Toutefois, son cœur restait celui d'une jeune fille de seize ans. Gratifié d'une durable jeunesse, il habitait au milieu de ce corps vieillissant comme un beau mystère dans un château en décrépitude. Chacun des beaux jeunes gens que Mme von Taussig prenait dans ses bras était l'hôte souhaité de longue date. malheureusement, il ne dépassait jamais l'antichambre. Puisqu'elle n'aimait pas, puisqu'elle ne faisait qu'attendre ! Elle les voyait qui s'en allaient, l'un après l'autre, le regard grave, non satisfait, aigri. Petit à petit, elle s'habituait à voir des hommes arriver et repartir : race de géants puérils qui ressemblaient à des insectes mammouths, fugitifs et pourtant très pesants, armée de stupides balourds qui s'essayaient à voltiger avec des ailes de plomb, guerriers qui croyaient conquérir tandis qu'on les méprisait, posséder pendant qu'on se riait d'eux, jouir pleinement quand ils avaient à peine commencé à goûter, horde barbare que l'on continuait d'attendre malgré tout tant que l'on vivait. Peut-être un jour verrait-on se détacher de leur masse confuse et obscure un être d'exception, léger et chatoyant, un prince aux mains bénies. On attendait et il ne venait pas. L'âge arrivait et il ne venait pas. Ces jeunes gens, Mme von Taussig les opposait, comme des digues, à la vieillesse qui approchait..."
Joseph Roth : extrait de " La marche de Radetzky " Édition originale 1950, Éditions du Seuil, 1982.
Joseph Roth est l'auteur de " La Marche de Radetzky ", utopie d'un monde disparu, celui de l'Autriche-Hongrie évanouie après la première guerre mondiale. Mais il est aussi tout au long de sa vie...
" Hélas, on n'était pas paysan. On était baron et sous-lieutenant des uhlans. on n'avait pas de chambre en ville comme les camarades. Charles-Joseph Trotta demeurait à la caserne. la fenêtre de sa chambre donnait sur la cour. Les chambrées des hommes étaient en face... Charles-Joseph n'alluma pas. Le front appuyé contre la fenêtre qui le séparait apparemment de l'ombre, mais qui était, en réalité, comme la paroi extérieure., fraîche et familière, de l'ombre elle-même, il plongeait ses regards dans l'intimité des chambrées éclairées d'une lueur jaune. Il aurait volontiers fait échange avec l'un de ces hommes. Ils étaient assis là-bas, à moitié déshabillés, dans les grossières chemises fournies par le régiment, ils laissaient baller leurs pieds nus sur le bord de leurs couchettes, chantaient, causaient et jouaient de l'harmonica. À ce moment de la journée - l'automne était déjà avancé - , une heure après l'appel, une heure et demie avant l'extinction des feux, la caserne toute entière ressemblait à un gigantesque navire. Et il semblait aussi à Charles-Joseph qu'elle se balançait doucement et que les misérables lampes à pétrole, jaunes sous leurs grand abat-jour blancs, oscillaient au rythme régulier des vagues de quelque océan inconnu. Les hommes chantaient des chansons en une langue ignorée, une langue slave. Les vieux paysans de Sipolje l'auraient comprise ! Le grand-père de Charles-Joseph l'aurait peut-être comprise encore ! Son énigmatique portrait s'embrumait sous le plafond du fumoir. Les souvenirs de Charles-Joseph se cramponnaient à ce portrait comme à l'unique et dernier signe que lui avait légué la longue lignée de ses ancêtres inconnus. Lui, il était leur descendant. Depuis qu'il avait rejoint le régiment, il se sentait le petit-fils de son grand-père et non le fils de son père ! Ce qu'il était même, c'était le "fils" de son étrange grand-père ! En face, ils soufflaient sans arrêt dans leurs harmonicas. Charles-Joseph distinguait nettement les mouvements des grosses mains hâlées qui faisaient glisser l'instrument sur leurs lèvres rouges et il apercevait de temps en temps, un rapide éclair métallique. La grande mélancolie de cette musique filtrait à travers les fenêtres fermées, et l'image radieuse du pays natal, de la maison, de la femme et des enfants remplissait les ténèbres . Au pays, ils habitaient de petites chaumières. la nuit, ils fécondaient leurs femmes et le jour leurs champs. L'hiver, la neige blanche s'amoncelait autour de leurs huttes. l'été, le blé mûr déferlait autour de leurs hanches. Ils étaient des paysans, des paysans ! Et la race des Trotta n'avait pas vécu autrement ! Pas autrement !..."
Joseph Roth, extrait de " La marche de Radetzky" Édition originale 1950, Éditions du Seuil 1982.
" L'enfant courait insouciant, un véritable enfant, au cœur de notre sinistre tristesse. Nous étions en effet assis dans la salle d'attente de la préfecture de police. Nous attendions l'autoris...
"L'appartement de la jeune fille aux lunettes teintées n'est pas loin, mais les forces commencent tout juste à
revenir à ces affamés d'une semaine, voilà pourquoi ils avancent si lentement, quand ils veulent se reposer il leur faut s'asseoir par terre,.. La rue où habite la jeune fille est à la fois courte et étroite, ce qui explique qu'on n'y trouve pas d'automobiles, elles pouvaient y passer dans un seul sens mais il n'y avait pas de place pour s'y garer, c'était interdit. Le fait qu'il n'y avait pas non plus de passants n'avait rien d'étonnant, les moments de la journée où l'on ne voit âme qui vive ne sont pas rare dans ce genre de rue. C'est quoi le numéro de ton immeuble, demande la femme du médecin. Le sept, j'habite au deuxième gauche. Une des fenêtres était ouverte, en un autre temps c'eût été le signe presque infaillible qu'il y avait quelqu'un dans l'appartement, maintenant le doute était de rigueur. La femme du médecin dit, Nous n'allons pas tous monter, nous monterons toutes les deux seulement, vous attendrez en bas. On voyait que la porte d'entrée avait été forcée, que la gâche de la serrure était nettement tordue, un long éclat de bois était presque entièrement arraché au battant. La femme du médecin n'en dit mot. Elle laissa la jeune fille la précéder, celle-ci connaissait le chemin, elle n'était pas incommodée par la pénombre dans laquelle l'escalier était plongé. Dans sa hâte, la jeune fille trébucha deux fois mais elle trouva qu'il valait mieux en rire, Tu imagines, un escalier qu'avant j'étais capable de monter et de descendre les yeux fermés, les phrases toutes faites sont ainsi, elles ne sont pas sensibles aux mille subtilités du sens, celle-ci, par exemple, fait fi de la différence entre fermer les yeux et être aveugle. Sur le palier du deuxième étage, la porte cherchée était fermée. La jeune fille aux lunettes teintées fit glisser sa main le long du chambranle jusqu'à trouver le bouton de la sonnette, Il n'y a pas d'électricité , lui rappela la femme du médecin, et ces cinq mots, qui ne faisaient que répéter ce que tout le monde savait, retentirent aux oreilles de la jeune fille comme l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Elle frappa à la porte, une fois, deux fois, trois fois, la troisième avec violence, à coups de poing, elle appelait, Maman, ma petite maman, mon petit papa, mais personne ne venait ouvrir, les diminutifs affectueux n'entamaient pas la réalité, personne ne vint lui dire, Ma fille chérie, tu es enfin revenue, nous pensions déjà que nous ne te reverrions plus, entre, entre, et cette dame est ton amie, qu'elle entre, qu'elle entre aussi, l'appartement est un peu en désordre,ne faites pas attention, la porte continuait à être fermée, Il n'y a personne , dit la jeune fille aux lunette teintées, et elle se mit à pleurer en s'appuyant contre la porte, la tête sur ses avants-bras croisés, comme si elle implorait avec tout son corps une pitié désespérée. Si nous ne savions pas combien l'esprit humain est compliqué, nous nous étonnerions de ce grand amour pour ses parents, de ces démonstrations de douleur chez une jeune fille aux mœurs si libres, encore que ne soit pas loin celui qui affirma qu'il n'y a pas de contradiction entre une chose et l'autre. La femme du médecin voulut la consoler mais elle n'avait pas grand-chose à dire, l'on sait qu'il était devenu pratiquement impossible de rester chez soi très longtemps, Nous pouvons demander aux voisins, suggéra - t-elle, s'il en reste, Oui, demandons-leur, dit la jeune fille aux lunettes teintées, mais il n'y avait aucun espoir dans sa voix. Elles commencèrent par frapper à la porte de l'appartement de l'autre côté du palier, où personne non plus ne répondit. À l'étage au-dessus, les deux portes étaient ouvertes. Les appartements avaient été mis à sac, les penderies étaient vides, dans les garde-manger pas la moindre trace de nourriture. L'on voyait que des gens étaient passés là tout récemment, sûrement un groupe errant, comme tous l'étaient plus ou moins à présent, allant de maison en maison, d'absence en absence..."
José Saramago, extrait de " L'aveuglement", Éditions du Seuil, 1997.
EAN : 9782020403436 384 pages Éditeur : Seuil (09/03/2000) Un homme devient soudain aveugle. C'est le début d'une épidémie qui se propage à une vitesse fulgurante à travers tout le pays. Mis ...
Dans ce livre, une effrayante épidémie rend progressivement aveugle toute une population. Confinement forcé, mise à l'écart, rien n'y fait, le chaos s'installe. Un roman du Portugais José Sar...
" La corruption est en forme, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde... Voilà la vie telle qu'elle est. ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue t...