Publié le 26 Mars 2021

 

Au chargement

Les camions sur les quais partiront pour Rungis

L'Italie Guingamp la Grèce

ou ailleurs

 

On m'avait pourtant bien prévenu

" Tu verras

Le chargement

C'est physique "

Haussement d'épaules

Pousser des carcasses

Ici ou ailleurs

 

Au chargement on est cinq

Plus un chef

Quant au physique

Il faut passer des rails de l'usine à ceux des camions

Les aiguillages sont foireux

Mal accommodés

Les crochets sur lesquels pendent les bêtes sont souvent à changer

Les camions pas à niveau

C'est-à dire que souvent

Les rails sont en montée

Et qu'il faut pousser

Les carcasses sur des rails qui montent tels des Golgotha de calvaires

 

Un camion

C'est une bonne heure de taf au moins

Le rythme est effarant

Ça crie ça hurle dans tous les sens pour être sûr que l'injonction soit bien entendue par le collègue

Par trois fois à chaque fois

Malgré le barouf de l'usine

"Charge charge charge

Pousse pousse pousse "

On oublie parfois un aiguillage

" Rail rail rail

Putain de bordel

Rail rail rail "

Trop tard 

Une carcasse de cochon ou de vache est tombée

On s'y met à cinq

Remettons la bête au crochet

On sue et on se tait

 

Deux cent cinquante cochons par camion

Chacun charge à son tour trois bêtes

Soit six crochets de demi-cochons suspendus

Arrange l'aiguillage

Et il faut pousser

Il faut bien tasser dans ce camion

Les bœufs ou les cochons

On sue encore à trouver un interstice de place

À pousser comme des damnés

Où pourront se nicher les dernières bêtes

Les camions dégueulent

Nous presque..."

 

Joseph Ponthus, extrait de " À la ligne, feuillets d'usine " Éditions de La Table Ronde, 2019.

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 24 Mars 2021

 

Entre quelques tonnes de sabres de grenadiers et de lieus

Aujourd'hui j'ai dépoté trois cent cinquante kilos de chimères

J'ignorais jusqu'à ce matin qu'un poisson d'un tel nom existât

 

Mes chimères sont arrivées après la pause

Drôle de poisson avec deux belles nageoires en bas du ventre pouvant ressembler à des ailes

Peut-être que leur nom vient de là

Ou non

 

Ça a suffi à mon bonheur de la matinée

Me dire que j'avais dépoté des chimères

 

Ce 31 après-midi je passe à l'agence d'intérim

récupérer mon acompte vu que nous sommes

réglementairement payés le 11 du mois suivant

L'acompte s'élève au maximum à soixante-quinze pour cent du temps travaillé

Les ressources humaines de l'usine n'ont pas encore validé mes horaires de ma dernière semaine de travail

Soit payé cinquante pour cent de ce que j'escompte

 

Une chimère de plus...

 

 

Ça a débuté comme ça

Moi j'avais rien demandé mais

Quand un chef à ma prise de poste me demande si j'avais déjà égoutté du tofu

Quand je vois le nombre de palettes et de palettes et de palettes que je vais avoir à égoutter seul et que je sais par avance que ce chantier m' occupera toute la nuit

 

Égoutter du tofu

 

Je me répète les mots sans trop y croire

Je vais égoutter du tofu cette nuit

Toute la nuit je serai un égoutteur de tofu

 

Je me dis que je vais vivre une expérience parallèle

Dans ce monde parallèle qu'est l'usine...

 

Je pense que le tofu c'est dégueulasse et que s'il n'y avait pas de végétariens je ne me collerais pas ce chantier de fou de tofu...

 

Les gestes commencent à devenir machinaux

Cutter

Ouvrir le carton de vingt kilos de tofu

Mettre le sachet de trois kilos environ chaque sur ma table de travail

Cutter

Ouvrir les sachets

Mettre le tofu à la verticale sur un genre de 

passoire horizontale en inox d'où tombe le liquide saumâtre

laisser le tofu s'égoutter un certain temps

 

Un certain temps

Comme aurait dit Fernand Raynaud pour son fût du canon

Qui se souvient encore de Fernand Raynaud et de ses sketches qui semblent aujourd'hui si datés...

 

J'égoutte du tofu

Une fois le tofu égoutté

Je le mets dans une cuve filme la cuve la place dans un coin de l'atelier en attendant qu'elle serve à je ne sais quel plat cuisiné

Ce n'est plus mon chantier

 

De temps en temps

Les grands sacs où j'entrepose mes déchets cartons et sachets plastique

Je les emporte aux poubelles extérieures avec un transpalettes

C'est bien ça

Aller aux poubelles

Ça change un peu

 

Il y a peu

Dans mon ancienne usine

J'étais dépoteur de chimères

Ça claquait plus quand même...

 

Joseph Ponthus : extraits de "À la ligne, Feuillets d'usine", Éditions de La Table Ronde, 2019.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 22 Mars 2021

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Publié le 16 Mars 2021

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Publié le 14 Mars 2021

Denis Grozdanovitch Photographie prise durant la vingt seixième édition de la Comédie du Livre, de Montpellier en France.
Denis Grozdanovitch

Ce que je poursuis au-delà de mes anecdotes, au-delà de ce qu'on appelait dans le temps mon travail d'anecdotier, c'est un combat contre la rationalité déraisonnable de notre monde actuel, ce que l'on appelle maintenant la raison calculante, ce qui a pour conséquence ce productivisme fou. Je fais dans mon livre ce parallèle entre ces joueurs d'échecs qui peuvent être des acrobates intellectuels prodigieux dans leur domaine mais qui sont inaptes à la vie ordinaire, et les brillants technocrates qui peuvent être d'une grande intelligence aussi, mais qui sont loin du terrain, voire incapables de bien comprendre ce qui s'y passe. C'est pourquoi je propose dans un de mes livres aux énarques de faire un stage de pétanque !...

 

 (...) J'aime l'esprit anglais, son idée de la singularité, sa réticence aux grandes théories. Mais comme toujours, il s'agit de dosage, et ce sens du pragmatisme anglo-saxon, devenu la norme dominante dans le monde, sous les traits du libéralisme, est excessif. La spéculation a moins cours aujourd'hui, et il faut spéculer de nouveau, théoriser, même de manière échevelée, pour contrer cette doxa régnante du pragmatisme. Je suis d'accord avec Bergson quand il dit qu'il n'a rien contre la spéculation à partir du moment où elle sait qu'elle est gratuite, et elle peut même amener parfois des découvertes. Et puis il y a un côté ludique à la spéculation. Voyez cette discussion entre Lao Tseu et son ami. Lao Tseu affirme que les petits poissons dans le bassin sont heureux, et son ami par goût du jeu, remet en question ce constat que tout le monde pourrait faire. Comme nous ne sommes pas des poissons, nous pouvons jouer à essayer des hypothèses démontrant que les poissons ne sont pas heureux. Voilà, s'amuser à se décaler un peu pour savoir si c'est vrai ou pas, est intéressant...*

 

   Je ne suis pas très à l'aise avec notre époque, effectivement. Reste-t-il une place dans notre monde, dans notre pays, pour la poésie, pour l'esthétique ?  Je ne suis pas si sûr. J'écris un livre en ce moment sur la continuité merveilleuse des mouvements infimes, parce que précisément c'est par ces mouvements infimes que nous allons récupérer la réalité vivante qui fait notre bonheur, ces petits plaisirs si nécessaires à nos vies, ces petits plaisirs poétiques qui n'ont rien à voir avec le consumérisme totalitaire dont on nous vante les mérites sans cesse.

   Avez-vous lu un livre prodigieux, Une question de taille, d'Olivier Rey ? Il explique que la question de la mesure, de la taille, du dosage, est centrale dans nos civilisations. Il rappelle qu'on disait dans le temps qu'une démocratie pour bien fonctionner ne doit jamais dépasser sept millions de personnes, sinon le régime tourne au totalitarisme. Aucun philosophe ne se préoccupe de cela, à part Rey aujourd'hui. Le grand  problème aujourd'hui c'est la surpopulation, parce qu'il faut comme disait Marx une armée industrielle de réserve pour faire tourner la machine capitaliste...

  J'ai été un temps très court marxiste. Mais mon père voyant que j'étais marxiste, m'a fait lire Les dieux ont soif et L'île des pingouins d'Anatole France, et là j'ai abandonné l'engagement, j'ai pris mes distances avec les Cohn-Bendit et consorts. Depuis c'est la liberté qui compte pour moi, en tant que poète. Une liberté à protéger le plus possible....

   Ma position dans mon rapport à la société, c'est Claudio Magris qui me la donne, qui parle d'un  "individu capable de se fondre dans la totalité organique de la société tout en restant dans son for intérieur libre des idéologies qui donnent cohésion à cette totalité sociale" . Je crois à la régénérescence des individus par le "small is beautiful". Tout est une question de taille, dès qu'on est dans le grand, dans le nombre, on va vers la corruption..."

 

Denis Grozdanovitch : extrait d'entretien pour le magazine Tranfuge n° 145, Février 2021.

 

*Sur le bonheur des petits poissons, dans Le Lecturamak, en 2010 :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Extraits d'entretiens

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