Publié le 3 Août 2021

Paris, 30 mai 1950

   Mon cher vieux,

 

  Si tu nourrissais l'espoir de te faire sérieusement engueuler à la suite de ta dernière lettre bassement injurieuse, tu seras déçu ! Je ne te ferai pas ce plaisir masochiste. Je ne tenterai pas non plus de miner ton argumentation. Encore moins m'évertuerai-je à te démontrer que tu n'es qu'un logicien en colère contre sa maîtresse : la logique. Je te rafraîchirai seulement la mémoire. As-tu oublié mon goût baudelairien pour la mystification ? Il semblerait. Comment, me connaissant depuis assez longtemps, peux-tu prendre au sérieux mes propos contre la philosophie, l'art et le reste ? Ne vois-tu pas que je m'amuse terriblement ? Ne grogne pas. C'est toi qui un jour m'a cité Wilde : "Mon devoir, c'est de terriblement m'amuser ! " Tu penses bien que ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, encore que je n'ai pas attendu Wilde pour pratiquer cette séduisante et "terrible" philosophie. Je t'induis en erreur et tu ne t'en aperçois pas ! Et c'est bien compréhensible ! Il n'y a qu'un type intelligent pour ne pas voir qu'il se trompe de plan  de dialogue et d'examen. Un imbécile ne s'y tromperait pas, lui, ah non ! Voyons, peux-tu réellement supposer un seul instant que j'aie passé tout ce que j'ai vécu, dans le culte de la poésie et du Beau, pour y renoncer sans raison ? Bref, me prendrais-tu grotesquement pour un de ces types qu'on remet dans le droit chemin ? Ma parole, mais tu me cherches des poux dans la tête ! Tu doutes de mes facultés !

Encore quelques faux pas et tu commenceras à regretter d'avoir commis l'aberration de me sacrer poète !... Mais tu as peur ! Ne deviendrais-tu pas un peu malveillant ? Qu'ai-je fait pour mériter cette injustice ? Pourquoi t'étonner de certains de mes raisonnements ? Je te rappelle ici que sous la coque rugueuse il y a l'amande, qu'il n'y a pas d'amande pure et sans coque. Veux-tu t'enfoncer cela dans le crâne, ami ?

Sais-tu, malheureux, que je vis aux dépens de Jeanne ? Que Jeanne se brûle les yeux à coudre sans lunettes, parce qu'un POÈTE qu'elle aime fait passer l'art avant tout ? Sais-tu que si j'envoyais l'art au diable, je pourrais adoucir la vie de cette brave et unique femme ? Sais-tu que faire de l'art serait gagner de l'argent pour lui acheter des souliers, que rien de tout ce qu'ont pu faire les grands créateurs de formes n'égalerait cela ? Que tout le reste " est littérature"... ? Que je ne puis plus chanter " pendant que Rome brûle" ? Eh oui, cela me paralyse. Noircir du papier m'est relativement aisé et suprêmement agréable. Mais, à cause de cette manie, Jeanne souffre - et sans se plaindre -. Alors, de temps en temps, je me venge de la manie, je la rejette, je la couvre de sarcasmes, et elle se venge à son tour, et elle t'envoie comme ambassadeur et tu t'en tires forcément mal parce que, comme Celui de Nazareth, ton âme " est troublée". Tu le sais tout cela, mais tu n'y songes pas sans cesse et, par là, tu t'éloignes de la vérité et de l'art. Tes reproches sont mal fondés car tu les construis sur des conséquences et des apparences. Certes, il te faut, à toi aussi, une attention constante pour ne pas perdre les pédales, je ne l'ignore pas. Comprend mon état de conscience. Viens dès que possible. Nous t'attendons. Nous lirons Platon. Je t'embrasse.

                                                                                            G."

 

Extrait de : "Brassens, lettres à Toussenot, 1946-1950, recueil composé par Janine Marc-Pezet. Les Éditions Textuel, 2001.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 2 Août 2021

Lucien Descaves, vers 1900.

Les hommes libérables, après avoir entendu la lecture du dernier rapport qui les intéressât, donnant les heures de départ et la composition des cadres de conduite, eurent la surprise d'un Ordre exemplaire où le colonel, pour frapper leur imagination, réprouvait en ces termes la mort de Tétrelle : 

   " En dehors de toute idée religieuse et quel qu'en soit le motif, le suicide est une lâcheté, c'est aussi une désertion : notre vie appartient au pays qui, demain, peut nous la réclamer.

   le sergent-major Tétrelle a accompli, en se suicidant, cet acte de désertion. Il s'est montré indigne du choix dont il avait été l'objet parmi ses camarades, l'élite de la jeunesse française ; aussi, non seulement les honneurs militaires ne lui seront pas rendus, mais personne n'accompagnera son convoi.

                                                         Le colonel : Vérignac".

 

Favières est libre....

Parisien, il a sur les malheureux qu'on pousse vers les gares en troupeau et qui, jusqu'à la dernière minute, auront au col, au poignet, aux chevilles, le carcan, les menottes et les chaînes disciplinaires, il a sur eux l'avantage de s'en aller seul, presque civil déjà, en petite tenue et sans armes.

   Il a serré quelques mains, salué deux ou trois officiers qui lui furent cléments.

   Il se hâte, maintenant, détale, ne se refrène que hors de la caserne, au large !

   Libre !... Il est libre !...

   Il fait un clair soleil de septembre ; le ciel est gai, les frondaisons de la place Fontenoy sont peuplées de pépiements, la matinée sent bon et les passants ont tous l'air heureux...

   Favières a envie de leur parler, de se confier à eux, de se mêler à la partie de marelle que jouent des enfants, de demander un renseignement quelconque aux agents, d'offrir ses services... Depuis qu'on l'a désarmé, il se sent des velléités d'héroïsme ; il voudrait être généreux, se dévouer, se jeter à la tête d'un cheval emporté ou sauver un homme qui se noie...

   Il respire par tous les pores, comme au sortir d'une fièvre éruptive, lorsqu'une peau toute neuve se reforme sur les croûtes qui vont tomber, qui tombent...

   Mais il éprouve autre chose encore qu'un bien-être physique. En même temps que des vêtements civils, il va retrouver une conscience, le sentiment de la dignité, du devoir intégral, de la personnalité, des responsabilités sociales.

   C'est déjà comme du linge blanc, sous l'uniforme qu'il quittera tout à l'heure. Il a changé de chemise, laissé dans l'autre la vermine qui s'y était attachée et qui le dévorait.

   À mesure qu'il s'éloigne de la caserne, sa libération n'est plus inscrite sur les contrôles seulement; une voix intérieure en répand la bonne nouvelle, et le sens moral assoupi en lui se réveille.

    Il s'indigne des turpitudes que peuvent engendrer le sabre au fourreau et le galon gratuit ; de l'espèce d'immunité qu'ils confèrent à leurs détenteurs.

   Car il n'est pas possible que la culture de la bravoure, de l'héroïsme, les considérât-on comme des fleurs de serre, exige tant de fumier. La mémoire de Favières en vide des brouettées, en remue qu'il a lui-même apporté, par contagion, réellement sans savoir ce qu'il faisait, comme dans un cauchemar.

   Il n'y a pas jusqu'à l'homélie du colonel sur la fosse ouverte pour Tétrelle, qui ne plaide en faveur de celui-ci. La mort devait l'exempter à la fois de service - et des corbeaux. Pourquoi, sur son cadavre, ce croassement encore ? De quel droit condamnait-on à s'en aller seul, sans cadre de conduite, sans aucun des compagnons de chaîne qu'il avait eus... à s'en aller comme un chien crevé, ce pauvre diable ni meilleur ni pire, au demeurant, que ses parents d'occasion, les membres impurs de l'illusoire famille épousée par contrainte ?...

 

   Et, tout à coup, il sembla à Favières que le véritable enterrement de sa vie militaire, goujate, cruelle, improbe et pitoyable, c'était l'enterrement de ce malheureux, et qu'il devait le suivre non seulement pour se donner, en souffletant la consigne, une éclatante preuve d'affranchissement, mais parce que le suivant, il accompagnait d'abord tous ceux qu'il avait vu tomber sur la route, de lassitude, de faiblesse, de découragement, les obscures victimes des règlements, de l'hôpital, du désespoir, de la promiscuité, des pique-bœuf...

   Midi ! S'il allait arriver trop tard ? Il doubla le pas, se dirigea vers l'avenue Rapp...

   Une porte était ouverte, un convoi prête à sortir, solitaire et cahoté, au milieu d'une valetaille irrespectueuse et funèbre, se demandant quel crime avait bien pu commettre celui-là dont la charogne partait dans l'universel abandon...

   Favières s'informa rapidement, puis s'effaça, se laissa dépasser par le corbillard.

    Et, tête nue, il marcha derrière. "

 

Lucien Descaves, extrait de "Sous-offs", Tresse et Stock, 1889, Albin-Michel, 1926, La Part Commune, 2009.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 31 Juillet 2021

" Ce qu'on fait aujourd'hui de la démocratie n'a pas grand chose à voir avec la res publica ; je parlerais plutôt de démocratie de marché. Avec un peu d'autodiscipline, c'est une forme d'existence très agréable, mais elle prendra vite fin, à cause de son évolution insolente vers la centralisation de l'argent et du pouvoir ; alors c'en sera fini de l'autodiscipline et de la douceur de vivre. N'est-ce pas une sorte de fascisme discret qui nous attend, avec parure biologique, restriction totale des libertés et relatif bien-être matériel ?..."

 

Imre Kertész, extrait de "Sauvegarde, journal 2001-2003", Actes Sud, 2012

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Hongroise

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Publié le 27 Juillet 2021

Andreï Makine, 2013, M.L. Clément

" Me voyant avec ma pelle tenue en baïonnette, il fit entendre un rire bienveillant et laissa son regard accomplir un long mouvement circulaire pour connaître les curiosités de notre abri : ces deux vieux tabourets, récupérés dans une décharge, un carré de pierres entre lesquelles il nous arrivait de braiser quelques pommes de terre, une caisse où nous rangions les allumettes et le sel. Et cette excavation dont Sarven s'approcha et, en jetant un coup d'œil tout au fond, apprécia la profondeur - par un sifflement qui lança un début de mélodie. 

   C'est alors qu'il aperçut le crâne qui gisait dans le baquet. Il ne manifesta aucune émotion particulière devant le rictus édenté du mort, soupira en hochant la tête, puis me demanda :

  " Alors maintenant, tu vas arrêter de creuser, non ?

   Je bafouillai une réponse évasive, disant que je ne voulais pas que Vardan découvre ces dépouilles et que le trésor que nous cherchions se trouvait peut-être ailleurs.

   Il m'écouta distraitement et alla serrer son front contre le panneau tourné vers l'arrière, vers la prison. Son observation, à travers l'une des fentes, ne fut accompagnée d'aucun commentaire, juste de petits toussotements qui répondaient à ses pensées. Quand il se retourna, son regard semblait rasséréné, comme si, en venant dans notre refuge, il avait craint de tomber sur un projet bien plus abouti et périlleux.

   " Au cas où l'on vous attrape, tous les deux, qu'est-ce que vous allez inventer pour expliquer ce trou ?"

   Je m'embrouillai, n'osant pas lui dire que nous n'avions même pas pensé à un alibi plus ou moins crédible.

   " En fait, nous cherchions un trésor... Vardan m'a montré un plan qui..."

   Sarven fouilla dans sa poche et me tendit une poignée de pièces - avec stupeur, je reconnus les anciennes monnaies d'argent frappées d'une aigle bicéphale des tsars.

   " Frotte ça avec de la terre et si les choses se gâtent, tu pourras toujours raconter que tu as trouvé ce "trésor" et que tu voulais en déterrer d'autres... Regarde, ça c'est aussi un trésor ! "

   Sarven s'accroupit et, au milieu des mottes de terre rejetée, ramassa une petite planchette rectangulaire qui n'avait pas attiré mon attention. Il la débarrassa des plaques d'argile et je vis que sa surface portait des linéament peints où l'on devinait une figure humaine.

   " C'est une icône, murmura Sarven. Enfin, une toute petite, on les appelait "ladankas". Très utiles pour les moines qui voyageaient d'un monastère à l'autre... Les os que tu as trouvés, c'est tout ce qui reste de ces religieux. On les a tués au début des années trente et ils n'ont eu ni une tombe décente ni une croix... Il ne faudra plus les déranger, d'accord ? "

    Je lui demandai si je devais alors combler notre excavation. Sarven hésita, donnant l'impression de regretter que nos efforts aient été vains.

   " On verra... Nous ne sommes pas à un jour près. Tu en parleras avec Vardan quand il ira mieux... " 

   Nous quittâmes notre refuge. Dehors, un soleil bas, très rouge, nous aveugla. Avant de descendre le talus couvert de ronces et de barbelés, Sarven murmura avec tristesse : 

   " Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : " Honteux de ce qu'il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant." Ce serait bien si les hommes en faisaient autant."...

 

Andreï Makine, extrait de " L'ami arménien", Éditions Grasset et Fasquelle, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Littérature Russe

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Publié le 14 Juillet 2021

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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