Publié le 26 Janvier 2022

 

Roberto Bolaño , 1999

" Tout avait commencé, supposait Rosa Amalfitano, car à ce moment là elle n'était pas dans le salon mais dans la cuisine à remplir quatre verres de jus de mangue, avec l'une des questions mal intentionnées que son père balançait d'habitude à ses invités, ses invités à elle, sans doute pas les siens, ou alors tout avait commencé par une déclaration de principe de la naïve Rosa Méndez, car sa voix, au cours des premiers instants, était celle qui semblait s'imposer dans le salon. Peut-être que Rosa Méndez avait parlé de sa passion pour le cinéma et qu'à ce moment là, Oscar Amalfitano lui avait demandé si elle savait ce qu'était le mouvement apparent. Mais la réponse, il ne pouvait en être autrement, ce n'était pas son amie qui l'avait donnée, mais Charly Cruz. Celui-ci lui avait dit que le mouvement apparent est l'illusion du mouvement provoquée par la persistance des images sur la rétine.

   - Exactement, avait dit Oscar Amalfitano, les images persistent pendant une fraction de seconde sur la rétine.

   Et alors son père, laissant de côté Rosa Méndez,(...) avait directement demandé à Charly Cruz s'il savait qui avait découvert ça, le truc de la persistance de l'image, et Charly Cruz dit qu'il ne se souvenait pas de son nom, mais qu'il était sûr que c'était un Français. À quoi son père lui avait répondu : 

   - Exact, un Français qui répondait au nom de professeur Plateau.

    Lequel, une fois le principe découvert, s'était mis à faire des expériences  de manière acharnée avec différents artefacts construits par lui-même, afin de créer des effets de mouvement grâce à la

succession d'images fixes passées à grande vitesse. C'est à ce moment-là qu'est né le zootrope.

   - Vous savez ce que c'est ? avait dit Oscar Amalfitano.

   - J'en ai eu quand j'étais petit, avait dit Charly Cruz. J'ai eu aussi un disque magique.

   - Un disque magique, avait dit Oscar Amalfitano. Comme c'est intéressant. Vous vous en souvenez ? Vous pourriez me le décrire ?

   - Je pourrais vous le faire tout de suite, avait dit Charly Cruz, j'ai juste besoin d'un bristol, de deux crayons de couleur et d'une ficelle, si je me souviens bien.

   - Ah non, ah non, ah non, ce n'est pas nécessaire, avait dit Oscar Amalfitano. j'en aurai assez avec une bonne description. D'une certaine façon, nous avons des millions de disques magiques qui flottent ou qui tournoient dans le cerveau.

   - Ah oui ? dit Charly Cruz...

   - Bon, eh bien, c'était un poivrot en train de rire. Ça, c'était dessiné d'un côté du disque. Sur l'autre face, était dessinée une cellule, je veux dire les barreaux d'une cellule. Lorsque je faisais tourner le disque, le poivrot qui riait était dans la prison.

   - Et il n'y a pas de quoi rire en prison, pas vrai, avait dit Oscar Amalfitano.

   - Non, il n'y a pas de quoi rire, dit Charly Cruz.

   - Pourtant le poivrot (au fait, pourquoi l'appelez-vous poivrot et pas ivrogne ? ) riait, peut-être parce que, lui, il ne savait pas qu'il était en prison.

   Pendant quelques secondes, se souvenait Rosa, Charly Cruz avait regardé son père avec un autre regard, comme s'il cherchait à deviner où son hôte voulait l'entraîner...

   - Le poivrot rit parce qu'il croit qu'il est libre, mais en réalité il est dans une prison, avait dit Oscar Amalfitano, c'est là que se trouve, disons, le truc amusant, mais ce qui est sûr c'est que la prison est dessinée de l'autre côté du disque, et donc nous pouvons aussi affirmer que le poivrot se moque de nous parce que nous croyons qu'il se trouve en prison, sans nous rendre compte que la prison se trouve d'un côté et le poivrot de l'autre, et on aura beau faire tourner le disque et avoir l'impression que le poivrot est en prison, la réalité c'est ça. De fait, nous pourrions même deviner de quoi rit le poivrot : il rit de notre crédulité, c'est à dire qu'il rit de nos yeux..."

 

Roberto Bolaño, extrait de "2666", Christian Bourgois éditeur, 2008 pour la traduction française.

   

   

   

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Chilienne

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Publié le 22 Janvier 2022

 

J’ai consacré ma maîtrise d’histoire au mariage et à la sexualité des clercs à l’époque mérovingienne. Au fur et à mesure que je descendais dans les tréfonds du droit canon du VIe siècle, je perdais pied avec la réalité, qui était à ce moment-là, en 2006, la mobilisation contre le contrat première embauche (CPE). Chaque jour je faisais une pause pour regarder la retransmission télévisée des séances à l’Assemblée nationale, et je me suis pris de passion pour les débats parlementaires – sujet auquel je consacrerais ma thèse. C’est ma fascination pour les débats qui m’a fait passer du Moyen Âge à la politique : j’ai un intérêt très ancien pour les mots, et lorsque je suis tombé sur L’Art d’avoir toujours raison, de Schopenhauer, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé un trésor et de développer un pouvoir magique...

 

Le discours occupe une place centrale en permettant à chacun de se forger une opinion pour choisir ses représentants. C’est grâce au discours des candidats que l’on choisit l’orientation qui nous convient. Avec la multiplication des canaux de diffusion, le discours politique occupe plus d’espace qu’auparavant. D’où le retour en grâce des meetings, autrefois ringards, désormais diffusés en direct sur les chaînes d’info et les réseaux sociaux. Nous sommes donc davantage qu’hier exposés à ces discours. Le problème, c’est que le processus de démocratie représentative ne fonctionne que si ces discours sont honnêtes et que les candidats pensent ce qu’ils disent et disent ce qu’ils pensent. Or, on voit bien que ce n’est pas le cas. Le discours est moins un vecteur de débat éclairé qu’un instrument d’obtention du pouvoir. La conséquence, c’est un débat public tout sauf transparent...

Nous ne sommes pas égaux face aux discours, ni en tant que récepteurs, ni en tant qu’émetteurs. Pour avoir la parole, il faut bénéficier d’un accès aux canaux de diffusion. Le philosophe Bernard Manin remarque que notre régime politique est certes formé d’une composante démocratique, qui assure l’égalité dans la désignation des élus, mais aussi d’une composante aristocratique qui ne donne pas à tous les mêmes chances d’être élus selon notre origine, notre capital social ou économique. Et lorsque nous entendons ces discours, nous ne sommes pas non plus à armes égales face à des hommes politiques entourés de communicants qui sortent de grandes écoles et dont la production de discours est le métier. Il est par conséquent nécessaire de protéger son esprit face à cette arme que certains manient trop bien...

J’essaie de donner des clés à chacun pour décrypter ces discours et parvenir à se forger une opinion. Je propose que la rhétorique soit enseignée durant l’année de première, au lycée. C’est un projet politique : une société dans laquelle les individus sont plus éclairés et plus exigeants est une société où ils seront plus en mesure d’exercer leur citoyenneté. Une démocratie, c’est un régime où le pouvoir rhétorique est partagé..

 

 La rhétorique, c’est l’art de convaincre. Elle n’a pas besoin d’oralité : un tract politique, une lettre de motivation ou d’amour sont des actes rhétoriques. L’éloquence, c’est l’art de bien parler, de capter l’attention de son auditoire. Une partie des concours d’éloquence se préoccupent peu des arguments et se bornent à valoriser la figure du beau parleur. C’est aussi le cas du grand oral du bac, qui évalue moins l’art de convaincre que la capacité de bien présenter ses connaissances. Cela s’explique par le fait que l’éloquence est une compétence immédiatement valorisée dans le monde professionnel. Je regrette que l’école s’attache plus à ce que les élèves sachent animer des réunions qu’à ce qu’ils soient des citoyens critiques.

Les grandes fictions fondatrices de notre démocratie représentative se craquellent et les citoyens commencent à voir derrière le décor. La première fiction, c’est de faire comme si la volonté de la majorité était la volonté de tous. Lorsqu’un président est élu, il y a souvent en réalité une majorité de gens qui n’ont pas voté pour lui, soit en votant pour quelqu’un d’autre, soit en s’abstenant. La deuxième, c’est de faire comme si le consentement donné à un homme ou à une femme valait consentement à tout son programme. Beaucoup de gens votent en fait par dépit ou par défaut. La troisième, c’est de faire comme si le consentement à cet homme ou cette femme valait consentement à toutes ses décisions pendant cinq ans, qu’elles soient ou non dans son programme. Ces fictions ont longtemps tenu mais depuis le non au référendum sur la Constitution européenne en 2005, qui a pourtant abouti au traité de Lisbonne en 2007, les citoyens ont commencé à comprendre que la démocratie ne réalisait pas pleinement l’idéal d’un gouvernement par le bas. Sans parler du creusement des inégalités, malgré l’accroissement des richesses… Est née une prise de conscience des promesses non tenues de la démocratie représentative. Les Gilets jaunes ont contesté qu’il s’agisse d’un régime « pour le peuple, par le peuple », et aspiré à plus de délibération et de participation..."

 

Clément Viktorovitch : extrait d'entretien pour le magazine Télérama n°3757, du 12/01/2022

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Extraits d'entretiens, #Politique

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Publié le 21 Janvier 2022

UNMISS Commemorates 21st Anniversary of Rwanda Genocide

Les soleils des indépendances n'allaient pas tarder à recouvrir le ciel d'Afrique d'un nuage sombre. La prolifération des conflits ethniques, les assassinats politiques, les "coups d'État permanents", deviennent autant de spécificités africaines. Le mot démocratie semble banni du vocabulaire de nos dirigeants. La pauvreté attribuée au continent tranche avec l'inventaire des richesses du sous-sol laissées à l'exploitation de ceux-là même  qui furent naguère les dominateurs. Et lorsqu'un pays a la hardiesse de remettre les pendules à l'heure, l'ancienne puissance lui fabrique un opposant de toutes pièces. On lui donne les armes et on l'accompagne dans sa conquête du pouvoir. Pendant que les balles crépitent, les contrats se signent sous les tentes. Peu importe qu'un monarque s'installe au pouvoir pour quarante ans, ou que, à sa mort, son fils lui succède. Oui, c'est certainement le nouveau mode de transmission de la gouvernance en Afrique : de père en fils. Certains diront qu'il en était ainsi dans beaucoup de sociétés traditionnelles du continent. Sauf qu'à l'époque c'était une règle coutumière acceptée  démocratiquement par les peuples. Or nous avons adopté des institutions qui prévoient des élections. Peu de pays en Afrique peuvent revendiquer le bon déroulement de ce processus politique. Au Gabon, au Togo, en République démocratique du Congo, les fils des anciens dictateurs pérennisent les bilans calamiteux de leurs géniteurs...

 

   Nous sommes comptables de notre faillite. Nous n'avons pas su trancher le nœud gordien et assumer notre maturité. Par notre silence, par notre inertie, nous avons permis l'émergence des pantins qui entraînent les populations dans le gouffre, avec pour point de non-retour le dernier génocide du XXsiècle, celui qui s'est déroulé sous nos yeux au Rwanda. Il a pu avoir lieu parce que nous avons intégré l'image que l'Occident se faisait de nous. Hutus : traits grossiers, barbarie, imbécillité. Tutsis : traits fins, intelligence, proximité avec le monde civilisé. Et tandis que ces "deux camps" s'entretuaient, l'Occident déployait son armée sous le prétexte fallacieux de protéger ses ressortissants. À l'ONU, on discuta longuement de la sémantique - génocide ou pas génocide ? - pendant que les massacres se poursuivaient..."

 

Alain Mabanckou : extrait de " La sanglot de l'Homme noir " Arthème Fayard, 2012.

 

du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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Publié le 17 Janvier 2022

 

" A l'époque où j'ai connu lord Liverpool, il était presque arrivé à l'illumination puritaine.

Habituellement il

demeurait seul avec une vieille sœur, à quelques lieues de Londres. Il parlait peu ; son visage était mélancolique ; il penchait souvent l'oreille, et il avait l'air d'écouter quelque chose de triste : on eût dit qu'il entendait tomber ses dernières années, comme les gouttes d'une pluie d'hiver sur le pavé..."

 
 

                                         

 

      
 

Chateaubriand : extrait des Mémoires d'Outre-Tombe.

 

 

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Les Classiques, #Littérature Française

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Publié le 10 Janvier 2022

L'écrivain Alain Mabanckou à la Foire du livre de Francfort 2017
Alain Mabanckou, 2017

On nous a fait croire que la pensée ne pouvait pas être noire.

   La raison était forcément blanche, aryenne si possible.

   Nous étions un peuple de paresseux.

   Montesquieu l'avait écrit : nous autres, les gens du Sud, étions faibles comme des vieillards, tandis que les gens du Nord étaient vigoureux grâce à leur climat froid. Qui pouvait nier de telles évidences écrites de la main d'un des plus grands esprits de la philosophie occidentale ? Les gens du Nord étaient tous intelligents, beaux, forts. Nous autres, gens du Sud, étions "ceux qui [n'avaient] inventé ni la poudre ni la boussole ", "ceux qui [n'avaient] jamais su dompter la vapeur ni l'électricité", "ceux qui [n'avaient] exploré ni les mers ni le ciel". C'était à nous désormais de crier urbi et orbi que nous étions "ceux sans qui la terre ne serait pas la terre". Aimé Césaire, dans le Cahier d'un retour au pays natal, s'est chargé de cette mission épique :

   " Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l'humanité s'arrêtent aux portes de la nègrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l'on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l'esprit de Dieu était dans ses actes."

 

   Et si la voix de la poésie était trop impénétrable pour le commun des mortels, le même Césaire avait choisi la forme d'un "discours". Le colonialisme est forcément un asservissement. L'Europe aura commis l'un des crimes les plus crapuleux de l'histoire en imposant sa vision du monde aux autres peuples.

 

   Or voilà que le cours des choses se précipitait. La fin des années cinquante et le début des années soixante annonçaient une ère nouvelle. Les blancs décampaient de gré ou de force. Déjà, en 1947, les malgaches s'étaient soulevés, perdant dans leur désir d'émancipation plus de cent mille âmes.

   D'autres pays dominés furent gagnés par la fièvre : en 1954, les Algériens se lançaient dans une insurrection tandis que les Tunisiens accédaient à l'indépendance deux ans plus tard. En 1959, on comptait presque une dizaines de pays africains indépendants, et, en 1960, plus du double. 

   Qu'à cela ne tienne, les colonisateurs avaient un "plan B" : ils avaient "formé" quelques hommes à leur image. Des hommes qui auraient la peau noire et un masque blanc. Des hommes qui "inconsciemment" les remplaceraient et seraient leurs yeux et leurs oreilles sur le continent noir. Certains de ces hommes avaient participé aux guerres mondiales pour défendre l'empire français. D'autres avaient été membres de l'Assemblée nationale française. Certains deviendraient des présidents de la République. D'autres, des ambassadeurs, des ministres, etc. Ils avaient des passeports français. Ils avaient des villas en Europe..."

 

 

Alain Mabanckou : extrait de "Le sanglot de l'homme noir" Arthème Fayard, 2012.

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