Publié le 2 Juin 2022

 

C. Magris, Photo casamerica, 2015

 

" Le vieux mûrier est là, noueux et verruqueux, d'innombrables années l'ont marqué de protubérances, de loupes ; de cet héritage ligneux les mûres provocantes et juteuses, plus nombreuses que les mains des habitants qui auraient dû les cueillir, tombent en se mêlant au terreau, à la boue et à quelques flaques pour donner un moût purpurin, menstrues cancéreuses de l'Histoire.

 

   Les hommes et les empires tombent, les mûres pleines de jus aussi, sur la tête des visiteurs ; ce rouge sombre gicle et salit partout. Vêtements fichus, gens qui font un saut en arrière. Quand les bombes tombent, les gens sont épouvantés et il y a encore beaucoup plus de rouge. Et ces vers à soie, eux-aussi, ne sont-ils pas dégoûtant de manger les feuilles du mûrier, qui n'est là que pour être agressé, mangé ? Mangé pour que quelques-uns aient de la soie, la belle soie légère comme l'air, caresse sur la main qui la palpe, voile diaphane sur les épaules ou sur un visage, lacet de soie avec lequel le sultan étranglait celui qui tombait en disgrâce. De quelque chose qu'on parte, on arrive toujours aux armes..."

 

 

Claudio Magris : extrait de "Classé sans suite", Éditions Gallimard, collection L'Arpenteur, 2017, pour la traduction française.

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Italienne

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Publié le 28 Mai 2022

T'es plus jolie que jamais
Sauf ton cœur
Ton cœur n'a plus la chaleur
Que j'aimais
Il bat au rythme du fric
Il vit à l'ombre des flics
Il ne dit plus aux copains
Ça va ça vient


Toutes ses bontés passées
Ses exploits
Il compte comme un huissier
Qu'on lui doit
Même s'il n'a plus la chaleur
Que j'aimais
T'es plus jolie que jamais
Sauf ton cœur

La nuit que je t'ai connue
T'étais nue
Tu jouais les affranchies
Sans chichis
Mais t'avais quand tu guettais
Le pauv' con qui t'a quitté
Le regard noyé d'un chien
Ça va ça vient

J'ai dit pour te consoler
Des conneries
T'as frotté ton petit nez
Et t'as ri
Tu jouais les affranchies
Sans chichis
La nuit que je t'ai connue
T'étais nue

T'aimais pas un sous vaillant

Sauf ton corps
Mais ton corps c'était payant

Un trésor
Un trésor que tu donnais
Comme on vide son port'-monnaie
Dans la main d'un plus paumé
Ça va ça vient

Depuis tout ce qu'on s'est donné
De bonheur
Pour s'le dire on se retenait
La pudeur
Mais ton corps c'était payant
Un trésor
T'aimais pas un sous vaillant
Sauf ton corps

T'es plus jolie que jamais
Sauf ton cœur
Ton cœur n'a plus la chaleur
Que j'aimais
Il bat au rythme du fric
Il vit à l'ombre des flics
Il ne dit plus aux copains
Ça va ça vient

Si tu l'laissais réchapper
Du frigo
Je saurais le rattraper
Tout de go
Même s'il n'a plus la chaleur
Que j'aimais
T'es plus jolie que jamais
Sauf ton cœur

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE, #Chanson Française

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Publié le 15 Mai 2022

	Emmanuel Carrère - Livre sur la Place 2014
Emmanuel Carrère, 2014

" [...] j'ai réalisé un film documentaire dans une bourgade russe, Kotelnitch. Le tournage s'est étalé sur plusieurs mois, au fil desquels ma petite équipe et moi avons rencontré pas mal de gens dont les plus intéressants, ceux qui avaient vocation à passer du statut de simples personnes à celui de personnages, étaient le chef de la police locale et sa jeune femme. Lui, Sacha, beau garçon, séduisant, mais aussi corrompu, alcoolique, paranoïaque, un jour nous mettant tous les bâtons possibles dans les roues, le lendemain nous prodiguant des déclarations d'amitié éternelle, à la russe. Elle, Anya, jolie, rêveuse, gentiment mythomane, adorant tout ce qui est français, émerveillée par notre présence comme si nous étions - c'était son expression - les rois mages. Ils nous intriguaient, nous les aimions bien. Et puis il s'est passé une chose atroce : Anya a été assassinée, découpée à la hache par un fou avec son bébé de huit mois. La rumeur a couru que Sacha y était pour quelque chose. Nous avons filmé le deuil, le repas de l'enterrement, le chagrin et les déchirements de la famille. De retour à Paris, j'ai commencé le montage et, chemin faisant, repéré des correspondances entre ce que nous avions vécu à Kotelnitch et, dans mon histoire personnelle, une de ces choses douloureuses qu'on appelle un secret de famille et qui peuvent hanter plusieurs générations. Au prix de beaucoup de larmes et de transgressions, j'ai donné un semblant de sépulture à un mort, mon grand-père maternel, que personne n'avait pu enterrer ni pleurer et qui était devenu un fantôme. J'ai entremêlé ces deux histoires : la leur, la mienne. Leur famille, ma famille, nos tragédies. Le montage fini, je suis retourné à Kotelnitch pour montrer le film à ceux qui en étaient devenus les acteurs, Sacha en tête. J'appréhendais sa réaction. Nous avons regardé ensemble la cassette VHS  que j'avais apportée sur sa télé, si vieille que j'étais étonné de voir les images en couleur. À la fin, Sacha m'a longuement dévisagé, en silence, et enfin dit ceci : " C'est bien. Tu n'es pas seulement venu prendre notre malheur : tu as apporté le tien."..."

 

Emmanuel Carrère : extrait de "Yoga", P.O.L. éditeur, 2020.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 1 Mai 2022

François Xavier Fauvelle, 2017

Une des particularités de cette contestation (qu'exprimaient les manifestations planétaires qui ont suivi la mort de Georges Floyd), c'est qu'à la différence d'autres mouvements de ce type elle s'est emparée de questions de mémoire. Notamment en ciblant des statues, déboulonnées, taguées, ou critiquées pour ce qu'elles représentent. Or contrairement à ce que certains ont affirmé, notamment le président Macron, il ne s'agit pas là de "séparatisme". Quand on se bat pour dénoncer la mémoire parcellaire mise en scène dans l'espace public, c'est bien qu'on aspire à y avoir une place. Or les statues soulèvent la question de la mémoire partagée. Les Français ne méritent-ils pas que des statues célèbrent les esclaves de Saint-Domingue qui se sont révoltés et ont fini, en 1804, par déclarer leur indépendance ? La République devrait s'honorer de cet évènement, qui est enclenché par la Révolution française. Les esclaves de Saint-Domingue, à l'époque la plus vaste colonie du monde avec ses 800 000 esclaves, dont une moitié née en Afrique, sont les premiers à saisir la radicalité de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et se l'appliquent à eux-mêmes, obligeant la Convention à abolir l'esclavage en 1794. Mais la France d'aujourd'hui reste frileuse, continuant à célébrer Colbert - le rédacteur du Code noir-, ou même la conquête coloniale. Une statue de Bugeaud ( maréchal français qui a mené la conquête de l'Algérie dans les années 1830 ), comme il en existe en plusieurs endroits en France, rend hommage à un homme qui a pratiqué la terre brûlée et ce qu'on appelait les "enfumades", au cours desquelles on asphyxiait délibérément les civils réfugiés dans les grottes. Bugeaud appelait ouvertement à la soumission des Algériens ou à leur extermination.

 

   Histoire et mémoire sont deux choses différentes : l'histoire, c'est ce qui s'est passé, la mémoire concerne le présent. Quand on fait un travail d'historien, on est sous une souveraineté, qui est celle des faits. La mémoire se trouve sous une autre souveraineté, qui est celle de ce qui est bon pour nous aujourd'hui. Confondre les deux, c'est opter pour une position conservatrice consistant à penser que le passé nous oblige à ne rien changer à la façon dont on en parle aujourd'hui. Or ce rapport entre histoire et mémoire, tout le monde l'expérimente. Une famille a toujours une histoire multiple, faite d'ancêtres glorieux ou proscrits, de mariages et de divorces, de personnes qui entrent ou sortent de la famille. La mémoire, c'est l'album photo sur la table dun salon, ou les photos collées sur le frigo : c'est une mise en scène actuelle et actualisée en fonction de ce qui procure un sentiment partagé d'appartenance. Dans la mémoire d'une famille, on peut passer sous silence certaines choses. C'est ce qui arrive avec l'esclavage dans la mémoire nationale française. Cela se corrige en fonction de ce qu'on veut arrêter de cacher. Ce n'est pas de l'épuration, c'est de la mise à jour..."

 

François-Xavier Fauvelle : extrait d'un entretien pour le magazine XXI n°52, automne 2020.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Histoire, #Afrique, #Esclavage, #Colonisation

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Publié le 28 Avril 2022

Notre époque jette une lumière crue sur l'inclusion du fascisme dans le capitalisme, comme l'expression de sa logique mortifère. Seuls ceux qui, à chaque élection, appellent à "faire barrage" entendent faire croire que le fascisme nous arrive du dehors ; l'adoration du chef, la haine du parlement et la fascination pour la violence seraient autant d’archaïsmes résistant encore et toujours à la modernité. Il n'est heureusement plus grand nombre pour les croire, car il est maintenant flagrant que faire barrage signifie en réalité préparer le terrain.

 

   Le temps passé avait pu faire croire que le fascisme avait été vaincu, mais voilà que le système est de nouveau en surrégime et qu'il lui faut des ventilations. À langue abattue, on parle de déclin moral, d'empoisonnement culturel et surtout d'étrangers menaçants. On lâche la bride à toutes les polices et le techno-flicage se fait chaque jour plus raffiné. Les plus avisés donnent de la voix pour rappeler "les heures sombres de notre histoire" Mais il y a fort à parier que cette évocation de la bête immonde, prête à surgir une fois encore, nous détourne de ce qui est en train de se passer et nous désarme. Car ce n'est probablement pas des menées d'un parti nationaliste et autoritaire que résultera le fascisme prochain, tant le capitalisme a œuvré, depuis longtemps déjà, à périmer ce genre d'instrument du retour à l'ordre. L'étude du fascisme historique ne doit pas servir à identifier un grand invariant de l'histoire mais, au contraire, à différencier ce qui nous arrive et qui est autrement plus invasif.

 

   [...] on peut tout à fait se représenter les fascistes comme de dangereux ennemis et nourrir en soi des façons de désirer propices au fascisme. C'est ce qui arrive dès lors qu'on entend réduire les fascistes au moyen des systèmes de lois, des régimes de production et des circulations d'images qui entérinent l'axiomatique mortuaire. Sous les paroles de responsabilité, la psyché rêve d'autorité : prise dans les délires d'immortalité, redoutant en elle et dans les autres l'instinct de mort, elle s'imagine par conséquent dans les institutions appelées à réprimer ce dernier. Il y a des sauveteurs de l'État républicain redoutant la nature humaine, excités par le transhumanisme et comblés par les caméras de surveillance, qui se réveilleront un  de ces quatre matin le regard brun...

 

   "Good morning coworking" : des immeubles aux vitres entièrement opaques arborent deux mille mètres carrés de terrasses végétalisées. À leur pied, des caméras à 360 degrés, des grillages dernier cri, des pics sur les murs et des bancs bombés pour priver de sommeil les clochards... dans l'air, des voix synthétiques rappellent en boucle qu'il est impératif que nous nous surveillions mutuellement : " si vous observez un comportement étrange, veuillez envoyer un SMS au numéro suivant..." Deux rues plus loin, un gymnase où sont parqués des migrants dont on détruit le campement et dont on passe les souvenirs à la broyeuse. N'importe quelle déambulation dans nos métropoles confirme qu'elles sont prises dans un devenir-fasciste évident - et nous avec elles. la peur de tout ruisselle partout et le désir de contrôle, de caméra et de matraque semble subsister comme seul désir commun. dans un tel univers, le désir, désire sa propre répression.

 

   La nuit, les gens qui ne sont rien remettent la ville en ordre pour que les autres la trouvent magiquement prête à l'usage. La ville extorque ce dont elle a besoin et vomit ses déchets au plus loin, là où survit la multitude de ceux qui ne réussiront jamais. La ville où hurlent continûment les sirènes, où les yeux sont captivés par les écrans, est le lieu de la grande paranoïa et du profond cynisme. C'est la machine à produire de la fascination pour le système qui offre aux élus de pouvoir consommer, communiquer, voyager en toute sécurité. C'est en elle que naît le désir d'appartenir à la nouvelle race des seigneurs, celle qui escompte vivre indéfiniment par-delà la destruction des mondes...

 

Pierre Magne : extraits de " le fascisme du dedans", article paru dans la revue "Esprit" n°484, Avril 2022.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #philosophie

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