Publié le 6 Juillet 2022

Saint Tropez

" Ma chère mère

   Je suis à Saint Tropez. Je ne me baigne pas. Je ne me mets pas au soleil. Je ne bouffe pas, sauf des suppositoires, encore les bouffé-je du mauvais côté. Sans l'affection des vieilles personnes qui m'entourent, je dépérirais en quelques minutes. En bref, je passe des vacances ravissantes à tous points de vue et j’espère que tu fais de même. La mer est bleue mais moins bleue que mes yeux verts et les oiseaux de mer poussent des cris aigus en s'abattant sur les cadavres des estivants noyés par le mistral et parmi lesquels je ne compte que des amis. J'espère que mes bons frères et belles-sœurs ne manquent point de pluie. Ils sont là-bas pour ça. Toute plaisanterie à part, encore trente ans de repos et j'irai très bien. Ton fils affectionné - et embrasse tata et ma stupide sœur.

   Boris.

 

Boris Vian, Lettre à sa mère datée Été 1956, extrait de l'ouvrage "Correspondance, 1932-1959." Arthème Fayard, 2020.

 

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Publié le 2 Juillet 2022

 

 Jonathan Franzen aux prix 2010 du National Book Critics Circle .
Jonathan Franzen, 2010

Chip était frappé par les vastes similitudes  entre la Lituanie du marché noir et l'Amérique de l'économie de marché. Dans les deux pays, la richesse était concentrée entre les mains d'une poignée de gens ;  toute distinction sérieuse entre les secteurs privés et publics  avait disparu ;  les capitaines du commerce vivaient dans une anxiété fiévreuse qui les poussait à étendre implacablement leurs empires ; les citoyens ordinaires vivaient dans une crainte fiévreuse du licenciement et une confusion fiévreuse quant à savoir quel puissant intérêt privé possédait quelle institution autrefois publique un jour donné ; et l'économie était largement alimentée par l'insatiable appétit de l'élite pour le luxe. ( À Vilnius, au mois de novembre de cet automne lugubre, cinq oligarques criminels employaient à eux seuls des milliers de menuisiers, de maçons, d'artisans, de cuisiniers, de prostituées, de barmen, de mécaniciens automobile et de gardes du corps.) La principale différence entre l'Amérique et la Lituanie, pour ce qu'en voyait Chip, était qu'en Amérique la poignée de riches assujettissait la masse des pauvres au moyen de divertissements abrutissants et dégradants, de gadgets et de médicaments, tandis qu'en Lituanie, la poignée de puissants assujettissait la masse des perdants par la menace de la violence..."

 

Jonathan Franzen, extrait de "Les corrections", Éditions de l'Olivier, 2002, pour la traduction française.

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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Publié le 29 Juin 2022

Lundi 22 janvier 1968. 

 

   J'observe la foule. Il fait froid, mais pas plus d'un homme sur dix ne porte de pardessus ; les femmes paradent, bien que leurs bas, toutes n'en ont pas malgré la rigueur de la température, soient troués, filés, leurs vêtements râpés, mais en revanche le maquillage est soigné. Rien de déprimant comme cette illusion de luxe que chacun se donne à lui-même et prétend donner aux autres.

 

Mardi 26 septembre 1972.

 

   Séduisante tentation de ne plus du tout agir ( Dieu sait si déjà j'agis peu), d'être irresponsable, confiné dans l'inertie, une sereine indifférence à tout ; à la façon de cet homme mentalement attardé que j'observe dans le café où je prends cette note, étranger à ce qui se passe autour de lui, un bon sourire sur les lèvres, le regard paisible, un peu perdu.

   Être cette demi-inconscience dans laquelle on ne saurait pas même qu'on attend la mort ; car, pour le fond, que faisons-nous d'autre en nous divertissant par tous les moyens, notamment celui du travail ? 

 

Mercredi 25 octobre 1972.

 

   Le besoin d'être accepté nous dégrade.

Être contraire.

 

Fréquemment, le vague dans l'exprimé est la plus fidèle traduction du ressenti susceptible d'être saisi par l'intellect. D'où cette sorte d'aura de la vraie poésie qui, par un tel incertain, est au plus près d'un possible exprimable.

 

Samedi 2 juin 1973.

 

Je relisais hier certaines des chroniques dramatiques de Léautaud où il s'en prend à ces auteurs qui ont le talent de ne déranger personne, d'être sans opinion, sans personnalité, de ne pas déborder de leur médiocrité, à niveau avec celle du public et, surtout peut-être, avec celle de ce petit monde parisien des coteries littéraires. Cela exprimé avec un humour nécessairement teinté de désenchantement, d'amertume devant tant d'accablante sottise.

 

Louis Calaferte : extraits de "L'or et le plomb, Carnets 1968-1973" Éditions Denoël, 1981.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 27 Juin 2022

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 26 Juin 2022

Hélène Carrère d’Encausse aux Bibliothèques idéales, à Strasbourg, le 25 sept 2013
Hélène Carrère d’Encausse, 2013

 

Je suis très attachée à Sciences Po. cette école a été fondée par Émile Boutmy au lendemain du désastre de 1870, pour doter la France d'une élite capable de gouverner. Cela a été très utile, c'était différent de l'Université et complémentaire. J'ai toujours apprécié Sciences-Po. Même élue à la Sorbonne, j'ai continué à y enseigner, puis j'y suis revenue avec mon poste de professeur. La qualité des enseignements était remarquable. Hélas, comme beaucoup d'autres institutions, Sciences Po a peu-être trop voulu privilégier le changement... À un moment, son ancien directeur, Richard Descoings, a eu trop d'imagination. Pour lui Science-po devait devenir une super école de commerce, un super-HEC. Du même coup, il a commencé à négliger la vocation première de l'établissement : former les gouvernants de demain avec, avant tout, un bagage de culture. Il a rogné sur la culture générale, sur l'histoire, il a suivi le modèle des business-school américaines. C'était son obsession. C'est par là que les difficultés ont commencé. Il a appauvri l'enseignement et y a fait entrer certaines dérives des universités américaines. Seulement, aux États-Unis, on peut adopter une mode qui fait des dégâts, puis on l'oublie et on passe à autre chose ; en France, nous sommes très conservateurs.  Quand nous décidons de réformes de ce type, elles sont installées pour un siècle. Et la modernisation de l'école a eu d'autres excès. Un jour Richard Descoings m'a gentiment fait visiter la somptueuse bibliothèque de Sciences Po, dont il était très fier car il la voulait telle. J'ai pu y admirer les sièges très confortables, les innombrables ordinateurs. Mais quand j'ai demandé : " Où sont les livres ? "Il m'a répondu " : " Sur les ordinateurs. " Considérer que le progrès, pour la lecture, c'était de ne plus avoir de livres entre les mains mais de les trouver sur un écran m'a paru une étrange conception..."

 

Hélène Carrère d'Encausse : extrait d'un entretien pour la revue Zadig, Septembre 2021.

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Extraits d'entretiens, #Culture

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