Publié le 28 Juillet 2022

 

" ... Et si vous trouvez angoissant et douloureux de penser à l'enfance et à la simplicité et au calme qu'elle recèle, parce que vous ne pouvez plus croire en Dieu, qu'on y trouve partout, demandez-vous, cher monsieur, si vous avez vraiment perdu Dieu. Ne serait-ce pas plutôt que vous ne l'avez encore jamais possédé ? À quel moment, en effet, cela aurait-il pu se produire ? Croyez-vous qu'un enfant puisse le porter, lui que les hommes mûrs ne portent qu'avec peine et dont le poids fait plier les vieillards ? Croyez-vous que quiconque le possédait vraiment pourrait le perdre comme on perd un petit caillou et ne croyez-vous pas plutôt que quiconque l'aurait ne pourrait plus qu'être perdu par lui ? Mais si vous reconnaissez qu'il n'était pas dans votre enfance ni auparavant, si vous soupçonnez que le Christ a été dupé par son impatience et Mahomet trompé par son orgueil - et si vous découvrez avec effroi qu'il n'existe toujours pas en ce moment où nous parlons de lui -, où prenez-vous le droit de déplorer son absence comme celle d'un disparu, alors qu'il n'a jamais existé, et de le chercher comme s'il était perdu ?

   Pourquoi ne pensez-vous pas qu'il est Celui qui vient, Celui qui, de toute éternité, est devant nous, l'Être futur, le fruit final d'un arbre dont nous sommes les feuilles ? Qu'est-ce donc qui vous retient de rejeter sa naissance dans les temps à venir et de vivre votre vie comme une belle journée douloureuse dans l'histoire d'une immense grossesse ? Ne voyez-vous pas que tout ce qui se produit est toujours un début ; Pourquoi ne serait-ce pas Son début à lui, alors que tout commencement est si beau ? S'il est le plus parfait, ne faut-il pas que tout ce qui est moindre ait été avant lui, afin qu'il puisse choisir parmi l'abondance et la plénitude ? - Ne faut-il pas qu'il soit le dernier, pour tout contenir en lui-même et quel sens aurions-nous, si l'Être que nous appelons de nos vœux avait déjà existé ?

 

Photo L.V. 2018

 

 Comme les abeilles rassemblent le miel, nous allons chercher en toute chose ce qu'il y a de plus doux et nous le construisons. Nous commençons par les moindres choses, par les choses insignifiantes   ( pourvu que nous le fassions avec amour ) ; nous commençons par le travail et par le repos qui lui succède, nous commençons par un silence ou par une petite joie solitaire ; avec tout ce que nous faisons seuls, sans compagnons et sans adeptes, nous le commençons, lui que nous ne vivrons jamais, pas plus que nos ancêtres n'ont pu le vivre. Et pourtant, ils sont en nous, ces ancêtres depuis longtemps disparus, ils sont dans notre façon d'être, ils sont le poids qui pèse sur notre destinée, ils sont notre sang bouillonnant, ils sont le geste surgi des profondeurs du temps..."

 

Rainer Maria Rilke, extrait de "Lettres à un jeune poète" adressées à Franz Xaver Kappus. Traduction Claude David. Éditions Gallimard, La Pléïade, 1993

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Publié le 22 Juillet 2022

 

 " On n'était plus que trois ou quatre autour de la table. La fenêtre de la chambre de Lilas était ouverte. Toujours pas de lumière, rien. Il devait être 4 heures du matin lorsqu'il s'est passé une chose très douce : le père de Lilas a fredonné la chanson qu'il était en train d'écrire ces jours-ci. La chanson était triste, c'était une histoire d'amour, un type qui revoit la fille qu'il a aimée après plusieurs années, elle a changé, elle a du fric, elle ne dit plus aux copains ça va ça vient, elle est toujours aussi jolie, sauf le coeur. Voilà l'histoire. Jacky la chantait en me regardant, en s'appuyant sur moi, comme pour me l'apprendre, mais c'était plus ça, c'était pour me parler des femmes, son petit brin de Lilas était devenue une femme parmi toutes les femmes, et nous, pauvres de nous, toujours des chiens lépreux d'Afrique, au regard noyé... Je me souviendrai toujours de cette chanson en train de faire son chemin entre les mots, la mélodie, encore un verre, il la reprenait, jusqu'à ce que ce soit ça, parce qu'il n'y avait rien de mieux à dire. Quand il l'a chantée pour finir, c'était comme un chagrin, toutes les chansons sont des chagrins, quand on y pense, tous les malheureux écrivent des chansons, ils marchent, la tête baissée, on croit qu'ils comptent leurs pas, mais ce sont des rimes, la cadence, le pourquoi, comment ça finit, dès qu'ils ont le refrain ça va ça vient, ça va déja mieux.
   Jacky était encore meilleur chanteur que je ne le pensais, ou alors c'était l'homme avec son chagrin, et non plus le chanteur, que j'aimais à présent, pour toujours.
   Je suis remonté dans la chambre de Lilas, saoul, je me suis couché dans son lit. Elle était plus jolie que jamais, son odeur..."

Christophe Donner : extrait de L'empire de la morale , Grasset, 2001
 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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Publié le 17 Juillet 2022

 

Photo L.V, 2016

 

"Je vais parfois me promener le long des  petites boutiques dans la rue de Seine. Des marchands de vieilleries, de petits bouquinistes, des vendeurs de gravures aux devantures bondées. Personne n'entre jamais chez eux, ils ne font manifestement pas de bonnes affaires. Mais, si on regarde à l'intérieur, on les trouve assis, en train de lire, à l'abri du souci ; ils ne s'inquiètent pas du lendemain, ils ne s'inquiètent pas de la réussite. Ils ont un chien, assis devant eux, toujours de bonne humeur, ou un chat qui accroît encore le silence en effleurant les rangées de livres, comme pour effacer les noms au dos des reliures..."

 

Extrait de " Les carnets de Malte Laurids Brigge ", 1910. Éditions Gallimard, La Pléiade, 1993 traduction de Claude David.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Autrichienne

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Publié le 13 Juillet 2022

 

Claudio Magris

" Une fois de plus, la Trieste bourgeoise, fascisante, collaborationniste par vocation même quand elle ne peut pas collaborer, a débarbouillé et remaquillé son visage. Rien que des gens respectables ; il n'y a guère d'autres villes en Italie où des industriels, des financiers, des armateurs, des banquiers se soient affichés aussi explicitement, je dirais instinctivement - mais prudemment, aussi, bien sûr - au côté des fascistes et même, quand il l'a fallu, des nazis. Tout en lâchant aussi quelque chose, et plus que quelque chose, à la Résistance, on ne sait jamais.

   " Mais est-ce que vous avez lu le témoignage si ému, pauvre naïf, de ce jeune homme qui avait été cueilli dans la rue par les nazis après l'attentat du mess du Deutsches Soldatenheim et qu'on avait envoyé au siège de la Gestapo ? Lui aussi, il aurait probablement fini pendu dans la rue Ghega avec les cinquante et un autres si, précisément à ce moment, par chance, n'était entré le vieux baron Wenck, conseiller de la Compagnie de navigation Silba, qui venait voir son ami Stulz, son ancien condisciple à Munich, présentement capitaine de la Gestapo. Alors qu'on poussait le jeune homme menotté dans un réduit, le baron est passé devant lui, l'a reconnu - car peu de temps auparavant il avait travaillé comme jardinier dans sa villa -, il s'est ému, lui a promis de l'aider et, en effet, il a parlé à Stulz et le pauvre diable a été relâché. Il lui en a été reconnaissant toute sa vie, ça se comprend, mais ne trouvez-vous pas inquiétant qu'un des patrons de la navigation à vapeur à Trieste ait été suffisamment proche de la Gestapo pour détenir le pouvoir de faire libérer un malheureux vraisemblablement destiné à la torture et au gibet ?

   " Le baron a vécu encore de nombreuses années, influent respecté et à l'aise aussi bien dans le Territoire libre que dans la République italienne comme dans sa jeunesse il l'avait été dans l'empire hasbourgeois, et avec lui ceux qui gravitaient dans le même cercle, les gens qui comptent à Trieste et qui ont lavé leur linge sale dans le Canal. Ils ont même fini par faire disparaître la Rizerie

Image du principal édifice du camp de la Risiera di San Sabba, où se trouvait le four crématoire
Image du principal édifice du camp de la Risiera di San Sabba, où se trouvait le four crématoire

- personne n'en parlait plus, même pas les antifascistes, personne n'était au courant, et pourtant c'était le seul four crématoire qui ait existé en Italie et personne, vraiment personne, n'en savait rien, c'est cela qui est tragique, ils étaient parvenus à effacer cette vérité, cette réalité... Même le 25 avril, dans les cérémonies officielles, on n'en parlait pas. On a fini par célébrer des anniversaires, par organiser des commémorations, mais très tardivement. Des cérémonies, des conférences, c'était bien le moins qu'on puisse faire, mais il a fallu attendre le procès pour savoir, pour prendre conscience que nous savions que des choses horribles s'étaient passé chez nous, sous notre nez, et que c'était aussi notre affaire... "

 

Claudio Magris : extrait de "Classé sans suite", Éditions Gallimard, collection L'Arpenteur, 2017, pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Algérienne, #Histoire

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Publié le 8 Juillet 2022

Sûrement les poissons n'ont pas découvert l'eau

ni les oiseaux l'air. Les hommes ont en partie bâti

des maisons parce que les étoiles les gênaient

et inculqué des âneries à leurs enfants

Parce qu'ils avaient massacré le dieu en eux.

Le politicien debout sur les marches de l'église

adore la grandeur de cette stupidité,

ampoule grillée qui jamais n'imagina le soleil."

 

Jim Harrison : extrait du recueil de poèmes "Une heure de jour en moins", 1965-2010, Éditions Flammarion 2012 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Poésie

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