Publié le 31 Août 2022

 

Quand Delphine Valentin des éditions Rivages m'a proposé de retraduire Dissipatio H.G. , j'étais ravie, mais un peu impressionnée. Guido Morselli, en Italie, est un auteur culte, archétype de l'écrivain maudit ignoré de son vivant, mais qui s'obstine à bâtir une oeuvre rigoureuse, un style reconnaissable entre tous. Juste après sa mort, Adelphi publiera ses huit romans. parmi les plus beaux, Le passé à venir, une uchronie sur la Grande Guerre, Rome sans pape, un roman d'anticipation sur l'Église catholique, et Dissipatio H.G. , un récit apocalyptique et métaphysique, sa dernière oeuvre, sans doute son testament.

 

Guido Morselli (1912 - 1973),

 

Le narrateur du roman, dont on ne saura jamais le nom, décide de se suicider en se jetant dans le puits naturel d'une grotte : son but n'est pas seulement d'en finir avec la vie, mais de disparaître corps et âme, "sans laisser de traces". Or, le geste fatal s'avère impossible, la volonté s'étiole dans d'improbables élucubrations sur le prestige du cognac ( dont il a emporté une mignonnette ) et le corps tout entier s'y refuse : "Quatre-vingt-cinq kilos de substance vivante qui n'obéissaient pas". Il ressort de la grotte et rentre chez lui en vue d'une solution plus simple : se tirer une balle dans la tête avec son Browning 7.65, surnommé " la fiancée à l'oeil noir". Il se rate et s'endort. Le lendemain, à son réveil, l'humanité a disparu " sans laisser de traces". Dè le début, l'ambiguité s'installe : est-ce le récit d'un mort, d'un homme en train de rêver, ou d'un véritable rescapé ?...

 

 

   La Dissipatio H.G. nous plonge dans un monde renversé. Châtiment, ironie du sort ? En tout cas, le narrateur note que le matérialisme forcené de l'époque s'est soldé par une évaporation en masse de " l'espèce polluante", "biodégradée à 100%". Ici-bas, ils ont laissé leurs biens et leurs infrastructures, devenus des sites archéologiques que la nature a peu à peu réinvestis. Car en plus d'être nuisibles, les hommes étaient prétentieux : " Une des blagues de l'anthropocentrisme : décrire la fin de l'espèce comme impliquant la mort de la nature végétale et animale (...). Le monde n'a jamais été aussi vivant qu'aujourd'hui, depuis qu'une certaine race de bipèdes a cessé de le fréquenter. Il n'a jamais été aussi propre, aussi éclatant, aussi joyeux ".

   

   Reste à savoir pourquoi le narrateur a été choisi pour être le dernier des hommes. Est-il l'élu, le damné ? Est-ce parce qu'il n'y a pas meilleur témoin qu'un journaliste et écrivain ? mais pour raconter à qui ? Cette solitude abyssale, ontologique, a pour lui un goût de déjà-vu Étrangement, ce savant jeu de miroirs entre vie et mort, entre un auteur et son double est empreint d'une sorte de grâce, qui culmine à la fin du roman.

 

 

   Dans la vraie vie, l'auteur a une "fiancée à l'oeil noir" du même modèle ; et le 31 juillet 1973, quelques mois après avoir achevé Dissipatio H.G. , il ne se rate pas. La catharsis n'a pas fonctionné dans le bon sens...."

 

Muriel Morelli, extraits de la chronique " Sur quel texte travaillez-vous ?, dans le magazine Le Matricule des Anges n°234, juin 2022

 

 

Pour en savoir plus :

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse, #Littérature Italienne

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Publié le 28 Août 2022

Leonardo Padura Fuentes à Francfort-sur-le-Main (2008)
Leonardo Padura (2008)

 

 

D'un pas rendu hésitant par la quantité de rhum ingérée, le mathématicien chercha alors la dalle la plus élevée de la terrasse d'où il pourrait surplomber le jardin. Clara essaya d'éviter les regards que, elle le savait, les autres échangeaient, peut-être avec un petit sourire moqueur, car elle sentait que regarder Bernardo lui causait une pointe de culpabilité. Le flash de l'appareil photo de Walter illumina les lieux et Bernardo s'éclaircit la gorge tout en attendant qu'achève de s'éloigner l'avion qui venait de décoller de l'aéroport de Rancho Boyeros, qui n'était pas loin.

   - Ramsés, s'il te plaît, finit par dire Bernardo. L'enfant sourit et appuya sur la touche play du magnétophone.

   Des accords de guitare acoustique, reconnaissables entre tous, inondèrent le jardin de la maison de Fontanar. Quelques uns sourirent, d'autres tournèrent la tête, pour observer, intrigués, Bernardo qui restait immobile, les yeux fermés, tandis que s'élevait la voix diaphane de Steve Walsh, le chanteur de Kansas.

 

      I close my eyes, only for a moment,

      And the moment's gone

      All my dreams pass before my eyes, a curiosity

     Dust in the wind.

 

 

   Bernardo ouvrit les yeux et regarda l'assistance. Clara craignit que quelque chose de grave ne soit arrivé. Elle savait que Bernardo adorait cette chanson, mais elle avait du mal à comprendre sa pertinence en pleine fête d'anniversaire. Le son mélancolique du violon de Robby Steinhardt flotta alors dans l'air, avant les paroles et les derniers accords de la chanson.

 

 

      Dust in the wind

      All we are is dust in the wind

      Dust in the wind

      Everything is dust in the wind

      The wind...

 

 

   Bernardo regarda une nouvelle fois les visages des convives, qui avaient gardé un silence expectatif.

    - Vous ne trouvez pas que c'est une des plus belles chansons jamais composées ?... Une des plus vraies ?... Eh oui, merde, tout n'est que poussière dans le vent... Et c'est pour ça que, avant que vous ne commenciez à vous remplir la panse avec du porc grillé et du riz aux haricots verts, je veux vous dire un truc. - Bernardo sourit alors, ses yeux se remirent à briller, avec ce vert profond toujours attirant et mystérieux, - Je ne sais pas si vous avez fait les comptes... faire les comptes, c'est mon boulot, je suis pas mathématicien informaticien pour rien. Et les comptes disent que c'est la onzième fois que nous sommes réunis ici pour fêter  l'anniversaire de notre chère Clara. La première, c'était en 1980 et nous étions presque tous là, sauf l'abominable Walter, comme disent certains, qui était à la chasse aux ours en Sibérie... Mais ceux d'entre nous qui étions ici, vous vous rappelez comment nous étions en 1980 ? Au top, non ? Et maintenant comment nous sommes en 1990 ? Et on a presque tous fêté nos trente ans et nous autres, ceux d'alors, nous ne sommes plus les mêmes, comme disait José Marti.

   - Ignorant ! ... C'est Neruda qui l'a dit, lança Irving.

   - Un poète !... Le fait est que nous ne serons plus jamais les mêmes ni la même chose, ce qui n'est pas tout à fait pareil... parce que c'est ce que nous sommes : poussière dans le vent... mais avec nos rides et nos cicatrices... nous sommes ensemble, et c'est ce que je voulais dire. Et nous sommes ensemble parce que Clara a été l'aimant qui nous a maintenus ainsi, serrés comme le Clan que nous sommes.

   Il hocha la tête, but, sourit. - Clara et cette maison. Clara et sa force de résistance, il en faut pour nous résister !... Mais avant de trinquer en l'honneur de Sainte Clara des Amis, de Maman Clara, je voulais porter un premier toast à ma femme, Elisa, mon amour... Et quoi encore, Irving ?

   - "Quand dans cette vallée rafraîchie par le vent / Nous ramassions ces fleurs fragiles..."

      - Merci, Irving...Rafraîchie par le vent...un peu trop rafraîchie, non ? dit Bernardo, et tous, sauf Walter, Elisa et Clara, avaient déjà le sourire. Je disais donc... Elisa, mon amour, pour qui je serais capable de tuer, parce que est en train de grandir dans ses entrailles l'enfant que, vous le savez, nous avons eu tant de mal à avoir. Un enfant que, quelqu'un a pu dire grâce à Dieu, à un miracle, mais moi je dis grâce à moi et à ma femme, nous allons enfin avoir et qui, je le promets, si c'est une fille s'appellera Clara Elisa, et si c'est un garçon, Attila - il sourit et presque tous les autres sourirent -, parce qu'il sera un barbare, et j'en ferai un joueur de base-ball, un boxeur ou un musicien, qu'est-ce qu'on peut en faire de mieux dans ce pays de merde... Je bois à la santé d'Elisa et de son utérus ! Et à la victoire finale !  À la vôtre ! cria-t-il en levant son verre, tandis que les autres répondaient et imitaient son geste. Et je bois à la santé de Clara, qu'elle fête beaucoup d'autres anniversaires et que nous soyons toujours, toujours, tous réunis pour les fêter !  À la tienne, Clara,  bon anniversaire ! - E l'on entendit des cris, des applaudissements, des sifflets, on réclama encore du rhum et de la bière..."

 

Leonardo Padura : extrait de " Poussière dans le vent ", Éditions Métailié, 2021, pour la traduction française.

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extrait de livre + vidéo, #Littérature Cubaine

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Publié le 23 Août 2022

 

 

 

La Boétie..., Pascal..., Bataille, Benjamin, Adorno, Debord... Tout ce que j'ai écrit dans la série de mes livres sous-titrés De la domination... doit à ceux-ci, à leurs noms, qui m'ont prémuni très tôt contre la "croyance" ( politique ). Parce que ça croit encore, comme ça a toujours cru, comme ça a toujours voulu ou eu besoin de croire, partout, encore aujourd'hui. Risibilité ( jaune ) du "Plus jamais ça" de tant de manifs ; idem desdits "devoirs de mémoire" et de tant d'autres mignardises d'époque. D'ailleurs, 1. : plus de grandes manifs ( antifascistes, s'entend - la dernière en 2002) ; 2. : encore moins d'insurrection (qui vienne) - vient , viendra.  À la place, dans les urnes, dans la rue, bientôt partout, une sur-réaction réelle, aucunement honteuse, enjouée au contraire, qui fera de tout ce qui est "autre" ( liste facile à constituer de ce qui l'est aux yeux de ceux-là) autant d" en trop "(dont se débarrasser)... Impossible, même aux plus déterminés, aux plus résolus de parler de réveil des révolutions.

 

   Retour en arrière, à la Libération : le mot d'ordre de la gauche résistante française ( et sous titre du journal Combat ) était : De la Résistance à la révolution. On n'y aura pas été, on le sait. Si, aujourd'hui, on pouvait du moins aller, à l'envers : De la révolution à la résistance, lâchant le fétiche et s'emparant du réel.

 

Michel Surya : extraits d'un entretien pour le magazine Le Matricule Des Anges, n° 234, propos recueillis par Thierry Guichard, Juin 2022.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Littérature Française

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Publié le 21 Août 2022

 

Quand j'y pense, le monde s'est emparé de moi sans crier gare - physiquement, mentalement, spirituellement. L'idée qu'au quotidien le New York Times et All Things Considered nous disent tout ce qui arrive dans le monde, mais négligent d'inclure comment nous devons supporter ce flot d'informations révèle une fracture qui ne prête pas vraiment à rire. Si je n'avais pas appris à me consoler grâce à des activités on ne peut plus banales - la cuisine, la forêt, le désert -, mes perceptions et mes vices m'auraient très vite conduit à la folie ou à la mort. En fait, c'est ce qui a bien failli arriver.

 

   Il faut comprendre d'emblée que le travail du poète ( comme celui de l'analyste) parodie souvent ses meilleures intentions. Les lignes qui suivent sont résolument " créationnistes" plutôt qu'éclairées, supportant comme elles le font le fardeau d'un esprit qui crée et prospère grâce à une surcharge de perceptions plutôt que grâce à un supposé talent pour tirer des conclusions. Par exemple,  le souvenir d'une gifle furieuse sur la paume de sa main : 

 

    Elle préparait du pain et j'avais huit ans. j'ai dit que ce n'était pas moi qui avait mangé les sept barres chocolatées du garde-manger, même si les emballages étaient sous mon lit, , et que ce n'était pas moi qui avais fait exploser les œufs de poule contre le mur du silo. Expédié dans ma chambre, je suis sorti par la fenêtre en me jurant bien de ne jamais revenir, puis j'ai retrouvé Lila. On s'est allongés sur le pont de bois pour essayer de compter les poissons, mais ils bougeaient sans arrêt dans l'eau verte. Ma joue me brûlait là où ma mère m'avait giflé. Je me suis assis et j'ai regardé l'arrière du genou de Lila. Elle a dit "trente-trois" quand j'ai regardé sous l'ourlet de sa jupe bleue, là où sa petite culotte était coincée dans la raie des fesses. Lila se fichait que je sois borgne, car son père était mort à la guerre et peut-être qu'il avait pris une balle pile dans l’œil, me disait-elle. La fille qui m'avait crevé l’œil avait déménagé. Je suis rentré par la fenêtre juste avant d'être appelé pour dîner, une poche pleine de violettes destinées à ma mère, qui m'a demandé comment j'avais fait pour les cueillir dans ma chambre.

 

   Autrement dit, quelle pagaille, mais il y a une dizaine d'années je ne me rappelais pas "tout", et mes nœuds mémoriels étaient d'infimes mines antipersonnel qui explosaient au moindre contact ou, plus exactement, à chaque rencontre, car ces menues déflagrations étaient souvent accidentelles et provoquaient  toutes sortes de dégâts intimes.

   C'est seulement peu à peu que j'ai compris que nos blessures sont beaucoup moins originales que nos guérisons. Il existe une grande similitude de nature dans le spectre des angoisses qui se manifestent et grandissent en nous et qui nous pousse à chercher de l'aide, que ce soit celle d'un analyste, d'un gourou, d'un roshi, d'un chaman, d'un pasteur, même d'un barman, ces experts en atténuation des symptômes. Dans la campagne septentrionale de ma jeunesse, la souffrance mentale était implicitement tautologique - omniprésente et passée sous silence -, un épreuve à supporter avec une virilité tranquille, l'un de ces aléas de la vie qui permettent de tester la force mythique des gens de la campagne ( voir Wisconsin Death Trip de Michel Lesy )

 

   Le fond de l'affaire, comme on dit aujourd'hui, c'est que nous ne nous sentons plus à l'aise ni dans notre peau ni en dehors. il y a mille manières de déguiser cette évidence. Elle nourrit presque toute la littérature et l'art du modernisme et du post-modernisme, sans parler de ce verbiage incessant des manuels de bien-être et des rubriques des journaux. Rilke, ce grand maître du nomadisme ( il déménagea des centaines de fois ), a dit :

 

   Chaque lente rotation de ce monde entraîne ses enfants déshérités

   à qui ni ce qui a été, ni ce qui vient n'appartient.

 

  L'aliénation, si omniprésente qu'elle en devient banale, infuse nos nuits et nos jours, nos glandes hyperactives productrices d'adrénaline hébétées de fatigue. Où, et comment puis-je me sentir chez moi ?...

 

Jim Harrison, extrait de " La recherche de l'authentique", Éditions Flammarion, 2021.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine

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Publié le 18 Août 2022

 Didier Daeninckx, 2019 festival de littérature nomade du grand est. Date	15 November 2019, 19:28:42
Didier Daeninckx, 2019

 

Dans cette maison il y a aussi Marie.

 

   Elle venait d'Alsace, de Colmar, et ses frères avaient choisi l'Allemagne au moment de la Grande Guerre. Une famille de paysans, de petits commerçants. Je l'imaginais traversant la France dévastée, seule au milieu de la tourmente, tirant un cheval par la bride, avec derrière un chargement de meubles, de souvenirs sur la charrette... Le seul voyage d'une vie.

 

    Avant Jojo elle travaillait comme blanchisseuse. Depuis elle ne sortait pour ainsi dire jamais de sa maison. Elle est partie à quatre-vingt-six ans, ignorant la mer. Juste le Comptoir Français, au bout de la rue, en face des terrains vagues. Elle y rencontrait la mère Gaillard dont le mari s'était fait virer d'EDF pour avoir trafiqué le compteur d'une électricité qu'il payait à prix réduit.

 

   Elle ne se consacrait que peu à l'entretien des relations de voisinage : Jojo accaparait tout son temps. Elle voyait surtout la mère Rose qui flirtait avec les cent ans, dans son pavillon inachevé. À l'époque elle portait déjà sa tête de siècle et décorait ses rides de rouge, de bleu, de vert... Je la revois, tassée sur son siège, près de la croisée. Marie repasse ou essuie la vaisselle en bavardant. Il n'y a rien aux murs, pas une photo, pas un dessin, pas un tableau. Juste un calendrier des postes qui est punaisé à l'intérieur d'un placard.

 

   Bizarrement dans le jardin, un rectangle de dix mètres sur quinze séparé par l'allée cimentée, c'est le contraire : pas un légume ne pousse ou, si par extraordinaire on s'y essaie, c'est le désastre... Des roses, des soleils, des marguerites, du lilas, du muguet, des cerises, des fraises, des pêches et ces fleurs inattendues, un été, par dizaines, et que Danièle identifia, un jour, sur un livre : DANGER PAVOTS.

   Marie règne également sur une partie de la buanderie, une sorte d'appentis appuyé au mur du voisin et qui abrite une machine curieuse, un demi-tonneau monté sur pieds dans lequel battent trois pales de bois agitées par un moteur électrique posé sur des ferrures qui rendent les pieds solidaires.

   Marie y enfourne des quantités de draps, de vêtements sur lesquels elle déverse par bassines l'eau qui bout sur un brûleur à butane.

   Elle veille aussi sur la réserve de charbon ( qu'elle appelle carbi ) et qu'elle reconstitue chaque été.

 

   Derrière l'autre mur mitoyen, celui qu'on aperçoit sur la photo, habite la mère Paul, une veuve entourée d'une demi-douzaine de gosses. Elle vend les journaux au porte-à-porte, à vélo, dans tout le quartier du Globe et jusqu'à la Mutuelle. Quelquefois elle nous prête les invendus. Le dimanche c'est un homme qui passe en chantant dans les rues. Le chien le connaît et le laisse traverser le jardin. Ferdinand discute avec lui et lui prend L'Humanité et le Journal d'Aubervilliers.

   Le soir, en attendant que Jojo s'endorme, Marie se fait des frayeurs en feuilletant Détective. Un rideau nous sépare et je l'entends tourner les pages. Avant d'appuyer sur la poire électrique qui se balance devant la tête de lit, elle vient, l'hiver, vérifier le tirage du Godin qui chauffe ma chambre. En partant elle se penche, m'embrasse et me souffle :

   - Alors, tu dors mec !...

 

Didier Daeninckx, extrait de "Quartier du Globe", tiré du recueil de nouvelles " Main courante et Autres lieux" Folio 2013.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française

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