Publié le 29 Septembre 2022

 

" L'amour du roi, le patriotisme et aussi bien le respect pour les privilégiés ne sont pas de la religion et n'en proviennent pas ; ils ne sont pas d'avantage inculqués par une idéologie, ils la précèdent, logiquement parlant, ils sont induits par l'obéissance à l'ordre établi, ils naissent de cette obéissance, loin de la faire naître ; on les respire dès l'enfance dans l'air du temps et le spectacle de tous les autres. L'histoire s'explique par un vécu silencieux et non par les belles paroles qui s'y ajoutent ; quand la dépendance est rejetée, les paroles idéologiques n'ont plus de poids. Citons le pénétrant Jean-Marie Schaeffer* : "à notre époque, l'enseignement par l'école ne peut pas remplacer l'apprentissage des règles sociales ou politiques par le cadre de vie et l'exemple familial et social, d'où l'inefficacité dramatique de l'éducation civique scolaire....
En un mot , le vécu social muet suscite  ou accepte les verbalisations idéologiques et non l'inverse ; une idéologie ne convainc que les convaincus. Nous avons vu cela de nos yeux, si nous sommes quinquagénaires ou davantage : la découverte de la contraception a donné lieu à une comique expérimentation sociologique en conditions réelles. Avant la " pilule " , les jeunes filles respiraient dans l'air du temps et dans l'exemple de leurs compagnes les utiles vertus de pureté, de chasteté, de virginité, d'abstention sexuelle. ... Il a suffi que la pilule apparaisse pour que ces vertus disparaissent comme rosée au soleil : évaporées avec le péril, tant dans les duplex que dans les chaumières. Leur effacement nous a paru si naturel que nous nous en sommes à peine aperçus, sans remarquer à cette occasion que ce n'était pas le vertuisme qui avait inculqué l'abstention, mais l'abstention qui, faute de contraception, s'était érigée en vertu."

Extrait de ; " Quand notre monde est devenu chrétien " de Paul Veyne

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Marie_Schaeffer
 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Histoire, #Sociologie

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Publié le 25 Septembre 2022

Witold Gombrowicz

 

Lundi.

   Je ne suis pas un rustre. Je ne cherche pas la bagarre dans la rue. Je ne braille pas non plus dans un élan de démagogie, je ne cherche pas à faire peur, je n'exagère pas - non, je n'exagère pas - j'ai toujours cherché la force dans la modération.

   Je ne perds pas de vue que la science ( bien qu'inhumaine ) est notre espoir, que ( bien que déformante ) elle nous délivre de milliers d'autres déformations et que, toute cruelle qu'elle est, elle est une mère protectrice. Que cette malédiction est aussi une bénédiction pour nous.

   J'incite l'art à donner un coup de pied - pan! - non pour que le savant sente qu'il l'a reçu mais pour que l'artiste sente qu'il l'a donné. Je ne cherche pas à enfoncer la science mais je veux restituer à l'art sa propre vie, avec sa spécificité. Que le caniche, au lieu de faire le beau, se mette enfin à mordre ! Quand j'écoute un concert "moderne", quand je visite une exposition, quand je lis un livre d'aujourd'hui, je suis pris de faiblesse, j'ai l'impression d'avoir affaire à une capitulation et à une mystification. On ne sait plus qui parle : un poète, ou un "homme éduqué, cultivé, averti et informé" ? Le créateur, qui récemment encore parlait d'une voix divine, crée aujourd'hui comme s'il fabriquait. Il crée comme un élève. Comme un spécialiste. Comme quelqu'un qu'on a instruit. Assez de ce scandale ! ...

Mardi.

   Un coup dans le ventre ! Et pan dans les gencives !

Mercredi.

   Un coup sur la gueu...

Jeudi.

   Pan ! Et allons-y gaiement !

Vendredi

   Du calme. Fi de cette rhétorique de blousons noirs !

   Et pourtant, quelle autre solution pour vous, artistes ?...

Dimanche

   (...) La science est libre de courir après l'utilité. Mais que l'art soit le gardien de la forme humaine !...

 

Witold Gombrowicz : extrait de " Journal, Tome II, 1959-1969, Éditions Gallimard, 1995.

 

 

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Polonaise, #Art, #Journal.

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Publié le 24 Septembre 2022

Publié en 2008, un an après l'installation d'un blouson doré de Neuilly dans le fauteuil de Charles de Gaulle à l' Elysée,   Il faut qu'il parte dénonçait le sarkozysme comme le triomphe de beaufs obsédés par les indices boursiers. L'époux de Carla Bruni a quitté l'Élysée, mais les beaufs obsédés par les indices boursiers sont toujours parmi nous... Je me souviens de conversations avec Philippe Muray au moment de la publication de On ferme, un grand roman, généralement incompris. La figure burlesque d'homo festivus qu'il avait créée pour critiquer et liquider son siècle...À la même époque, qui est celle de la publication de mes premiers livres, j'ai eu la chance de rencontrer Gilles Châtelet, mathématicien et philosophe, auteur de Vivre et penser comme des porcs. Il avait imaginé Cyber-Gédéon et Turbo-Bécassine pour donner une manière  de force en images à son essai de dénonciation du libéralisme techno-ludique.

Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.
Sébastien Lapaque au Salon du Livre à Paris en 2010.

Les charges joyeuses de Philippe Muray et de Gilles Châtelet contre l'Empire du Bien, la mutation du monde en yaourtières à classes moyennes et la dilution des grands récits dans la cyber-compote ludique m'ont marqué. Cela fait aujourd'hui quinze ans que je travaille à la rencontre calme et secrète du récit (le roman) et du discours (l'essai). La fleur et le fruit de cette recherche, ce sont mes 'théories" qui justement ne sont pas de théories... Quatre d'entre-elles ont paru à ce jour, Théorie de la carte postale, Théorie de Rio de Janeiro, Théorie d'Alger et Théorie de la bulle carrée. À ce propos, qu'il me soit permis de remercier mon éditeur, Actes Sud, pour son ouverture d'esprit. Car ce sont des objets littéraires difficilement identifiables dont les grandes maisons d'édition ne s'encombrent guère à l'heure du capitalisme total. Pour les petits génies du service marketing, un bon livre, c'est un bon pitch, et un bon pitch, c'est une phrase. Moi, il me faut six pages dans Le Matricule des Anges pour expliquer mon propos ! Je résume cependant : je glisse de la fiction dans mes essais et de la pensée dans mes romans...

 

J'y pense : ne vous semble-t-il pas que c'est ce qu'a fait mon maître Georges Bernanos (...) dans la suite magistrale d'essais et d'écrits de combat qu'il a publiés de 1938 à sa mort, en 1948 : Les Grands cimetières sous la lune, , Lettres aux Anglais,  Français, si vous saviez... Je viens ce matin d'achever une relecture  de La France contre les robots, dont je ne me lasse pas. Dans cet essai rédigé entre janvier et avril 1945, peu de temps avant que Bernanos et sa famille ne quittent le Brésil après sept longues années d'exil, j'ai été frappé par l'irruption de vivants tableaux qui coupent le fil du discours tout à trac. Ainsi les prosopopées à travers lesquelles l'écrivain laisse tour à tour s'exprimer la Patrie, le propriétaire d'une filature de Manchester et un tisserand ayant brisé une machine à tisser le coton aux environs de 1760.  " Vos futures mécaniques fabriqueront ceci ou cela, mais elles seront d'abord et avant tout, elles seront naturellement, essentiellement, des mécaniques à faire de l'or, prophétise ce dernier. Bien avant d'être au service de l'Humanité, elles serviront les vendeurs et les revendeurs, c'est-à-dire les spéculateurs, elles seront les instruments de spéculation. Or, est-il beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l'homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n'est-elle pas le plus impitoyable ? "

 

C'est puissant, ce surgissement d'une voix romanesque au cœur d'un essai. Cela est contraire à l'esthétique de Milan Kundera telle qu'il l'expose dans L'Art du roman - dont une phrase m'a été soumise à l'épreuve du baccalauréat de français -, mais j'adore. J'essaie de glisser des éléments de fiction dans mes essais et des éléments de pensée dans mes romans, sans chercher à savoir si cela complique le pitch des commerciaux..."

 

Sébastien Lapaque, extraits d'un entretien pour le magazine Le Matricule des Anges n°220, février 2021.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits d'entretiens, #Dans la Presse, #Littérature Française

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Publié le 22 Septembre 2022

Photo L.V., automne 2018

Nous l'avions éventé fort avant dans la nuit

Quêtant au fond de l'air l'odeur des gibiers moites

La lune de l'été remontait les forêts

Elle se mettait nue pour que l'automne tarde.

 

Mais au matin voici qu'il pleut sur les vergers

Les poires et le vin passent la porte ouverte

Les fruits dorment, mouillés, dans les paniers d'osier

Les pommiers ont largué leurs poids de pommes vertes.

 

Automne, ah ! que n'as-tu un cœur tel à m'offrir

Pavoisé de hauts feux qui berceraient mes chambres

Et que n'ai-je des fruits, ou des mots, à mûrir

Salés un peu, et doux des fumées de septembre ? "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Française, #Poésie

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Publié le 20 Septembre 2022

 

Je revins à l'automne de l'année des dix-huit ans d'Arthur. Je crois que je revins un dimanche. Arthur m'attendait sur le quai. Je me rappelle ce long, long hangar, ces milliers de gens qui criaient, pleuraient, riaient autour de moi - et, sur la jetée, les vilains visages blancs pincés des fonctionnaires qui ne paraissaient pas du tout contents de voir revenir autant de jeunes Noirs en uniforme - et puis une sorte de brèche s'ouvrit et, de très loin, je vis Arthur s'avancer de sa démarche bondissante dans ma direction. Je voyais bien qu'il ne m'avait pas encore aperçu, pas encore distingué dans ce tohu-bohu kaki. Il avait grandi et il me parut donc plus maigre. Le soleil derrière lui  plongeant son visage dans l'ombre ne me permettait pas de voir l'expression de ses traits mais je pouvais sentir son appréhension et son impatience. Je l'observais tout en manœuvrant vers lui. Quelque chose que je fis, un geste caractéristique, sans doute, accrocha le coin de son œil, lui fit tourner la tête et regarder directement de mon côté. Tout son visage s'épanouit, il eut soudain l'air d'avoir deux ans, et il se mit à courir vers moi. Je laissai tomber mes bagages, le saisis dans mes bras et le soulevai au-dessus de ma tête.

   - "Salut, jeune lion ! Comment ça boume ?"

    Je le redéposai par terre et nous nous embrassâmes. Je m'écartai en le prenant par les épaules pour l'examiner. On aurait cru qu'il ne pouvait plus s'arrêter de sourire - et moi pareil, je pense.

   " Hall ! Bon Dieu, ça fait plaisir de te voir !

   - Ça fait plaisir de te voir aussi, petit. Ça va ? Tu parais un peu maigrichon.

   - Oh ! Allons donc, tu ne te rappelles plus à quoi je ressemble. C'est toi qui fais vraiment squelettique. T'as perdu du poids, vieux.

    - Un peu, Je le reprendrai.

   - Ça, tu n'y couperas pas, dès que Maman t'auras vu.

   - Comment va Maman ? et Papa ?

   - Bien. Maman est à ses fourneaux depuis vingt-quatre heures et elle n'est toujours pas satisfaite."

   Nous rîmes, ramassâmes mes bagages et prîmes la direction de la rue.

   " Comment était-ce là-bas ?

   - Juste une petite opération de police, fiston. fallait remettre ces niaqués à leur place. Y sont pires que les nègres, y croient qu'y-z-ont droit à tout un pays. Enfin quoi, même les plus affreux bamboulas ici ne réclament qu'un petit bout de territoire.. Mais on leur a un peu montré. On te les a remis à leur place - à six pieds sous terre."

 Il n'avait pas cessé de m'observer. " Ç'a été aussi moche que ça ?

   - Oh ! ouais, mec, dégueulasse. J'ai cru devenir dingue, je ne sais pas si j'arriverai jamais à oublier...

 

C'était une journée  pleine de soleil, de circulation, de gens, qui semblaient tous se mouvoir avec résolution. Chacun paraissait, à mon œil étonné qui commençait lentement à se réajuster, excessivement bien habillé. personne ne levait la tête, c'est vrai, mais c'est que personne ne s'attendait à ce que des bombes pleuvent du ciel.  On m'avait expédié au loin pour aider à garantir et perpétuer cette indifférence. Personne, ici, ne savait ce qui se passait ailleurs. peut-être personne ne le sait-il jamais, nulle part..."

 

James Baldwin : extrait de " Harlem Quartet ", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Guerre du Vietnam

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