Publié le 15 Septembre 2022

ANNIVERSAIRE : LUC BÉRIMONT, né le 16 septembre 1915.

 

Rémouleur.

 

Septembre avait l'ardeur d'un chien roux dans les vignes

Une flamme tremblait au bord de la maison

Maintenant, c'est le vent qui dévale les combes

Les arbres calcinés qui rongent les gazons.

 

La pluie pieds nus, la pluie rôdeuse d'avant l'aube

marche sur les hangars et les troupeaux transis

la fenêtre capture un vol d'oiseaux sauvages

Qui rament des forêts de bronze dans l'air gris.

 

Il ne restera rien que le pain, que la neige

Que le rayon gelé dans le bas du coteau

le ciel des quatre vents vire comme un manège

Et l'hiver, sur les grès, aiguise les couteaux. "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Poésie, #Littérature Française, #ANNIVERSAIRE

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Publié le 15 Septembre 2022

 

James Baldwin pris Hyde Park, Londres, 1969
James Baldwin, 1969

Tony a quinze ans. Je n'ai absolument pas l'impression qu'il sera jamais costaud, comme Ruth ; mais Ruth dit que si. Ruth n'est pas grosse. Elle a une solide charpente. Elle dit qu'à l'âge de Tony elle était bien pire que lui et qu'elle n'avait que la peau sur les os. Pour l'instant Tony ressemble à un Meccano en pièces détachées. Il pourra devenir un train ou une gare ou un gratte-ciel ou un camion ou un tracteur ou une pelleteuse à vapeur, tout dépend de la main qui le montera. La guerre que se font les chevilles du pauvre gamin les a mises à vif et, de temps à autre, les chevilles paraissent attaquer les genoux qui sont dans un état lamentable. Les jointures, les poignets, les coudes et les omoplates de Tony sont tout bonnement un immense champ magnétique pour les plus brutaux de tous les objets inanimés de ce monde. J'ai vu des tables et des pieds de table se jeter sur lui ; les fenêtres ouvertes, quand il les touche, se font guillotines ; les seuils de portes se marrent quand ils le voient arriver, les escaliers le guettent avec une folle impatience. Je souffre pour cet enfant dès que je le vois bouger. Il n'a pas de chair sur les fesses non plus : en fait il n'a pas de derrière du tout et les planchers, surtout les vieux avec des échardes, refusent de lui foutre la paix.

 

   Pourtant, il peut danser - très très bien, je trouve ; c'est drôle de voir toute cette gaucherie transformée, transcendée au-delà des os par quelque chose que mon fils entend dans la musique. Il a d'énormes yeux noirs - comme son oncle Arthur - et des cheveux de quelque part entre l'Afrique du Mississippi, d'où vient Ruth, et l'Afrique, teintée d'Inde, de la Californie d'où je viens. Il ressemble plus à sa mère qu'à son père. Il a les pommettes hautes de Ruth et sa grande bouche, mais il a mes narines et mon menton.

    J'ai le sentiment dérangeant d'être probablement un mauvais père - mon fils est fait de vif-argent, moi pas   - mais j'espère que ce n'est pas l'avis de Tony. Je ne sais pas si mon fils m'aime - on a toujours l'impression d'avoir commis de très grosses erreurs - mais je sais que j'aime mon fils...

 

   Tony n'est pas non plus très gentil avec sa sœur, autant que j'en puisse juger. Odessa a treize ans. Tony et elles ne s'accordent sur rien, sauf sur le fait que le sexe de l'autre est détestable, si l'on peut appeler ça s'accorder. Odessa, je vais te tuer ! ai-je un jour entendu Tony hurler dans la cuisine, pendant que Ruth et moi nous trouvions dans le salon. J'ai levé la tête. Ruth m'a regardé. Elle a crié : "Si vous ne sortez pas de cette cuisine tous les deux, je vais venir vous faire la peau illico ! Et j'ai le couteau à découper. Maintenant, venez ici. Si vous ne pouvez pas vous tenir tranquilles, allez vous coucher. Seigneur Dieu ! " Et elle s'est replongée dans son bouquin..."

 

 

James Baldwin : extrait de "Harlem Quartet", 1978-79. Éditions Stock 1987,91,98,2003,2017 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Américaine, #Adolescence

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Publié le 13 Septembre 2022

Michel Leiris dans son bureau du Musée de l'Homme en 1984.
Michel Leiris, 1984.

 

"... même encore maintenant il ne m'est pas possible d'aimer une femme sans me demander, par exemple, dans quel drame je serais capable de me lancer pour elle, quel supplice je pourrais endurer, broyage des os ou déchirement des chairs, noyade ou combustion à petit feu - question à laquelle je me réponds toujours avec une conscience si précise de ma terreur à l'endroit de la souffrance physique, que je ne puis jamais m'en tirer qu'écrasé par la honte, sentant tout mon être pourri par cette incurable lâcheté...

   

   Cette question de la résistance à la douleur physique - question qui m'a toujours obsédé, mais de manière toute théorique - acquit une lourde réalité durant la période de terreur policière amenée par l'occupation allemande. Il me reste, comme une ombre sur la conscience, la certitude que, si je m'étais mis dans le cas d'être torturé, je n'aurais jamais eu, entre les mains des tortionnaires, la force de ne pas parler..."

 

Michel Leiris : extrait de "L'âge d'homme", Éditions Gallimard, 1939, annotation à partir de " cette question" pour l'édition de 1973,  Gallimard Folio.

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Publié le 12 Septembre 2022

 

J'en ai assez de Montaigne. Pourtant cela fait plusieurs jours que je pioche au sein de ce fatras les deux, trois

Portrait présumé de Montaigne

phrases qui donnent leur valeur à ses livres et à lui-même. Mais même un esprit supérieur n'a pas le droit de délayer ainsi ce "quelque chose" qui épice la saveur de son plat. Et parce que Montaigne est en effet un sage, le plus jovial des stoïques, un latiniste attachant, un Français rusé et un humaniste érudit, il mériterait que l'on extraie de ce méli-mélo le véritable Montaigne. Ce qui tiendrait en un mince volume mais serait un chef-d'oeuvre. Il ne suffit pas d'être sage. Il faut également être parfait.

   Ce grand Français ne possède pas le sens de la mesure. cet être à la pensée dense fractionne cette densité avec ses bavardages. Il tire une grande fierté de sa connaissance du latin et de ses nombreuses lectures. Son lecteur aimerait l'interrompre : " Oui, bien sûr que nous croyons que tu as lu Lucrèce, Suétone et Juvénal. Mais, toi, Montaigne, quand prendras-tu enfin la parole ? ... Il la prend, certes, parfois, en passant, mais en attendant, le lecteur se lasse de Lucrèce et de Suétone.

( Journal, année 1943 ) 

 

   Je me doute parfois de ce qu'a pu ressentir Montaigne, écrivain et aristocrate, et maire pendant trente ans, à l'époque des guerres de religion. Quant tout le monde était suspect d'appartenir à tel ou tel camp. Quand chaque jour, les hordes enragées de passage contraignaient tous les membres d'une maisonnée à avouer sous la torture à quel camp ils appartenaient. Aujourd'hui, nous, écrivains et gentlemen, vivons de la même manière, particulièrement ceux parmi les écrivains qui sont aussi des gentlemen dans l'âme, ce qui, bien entendu, n'est pas une question d'origine. Socialistes, blancs, rouges, communistes, nazis, ainsi que les francs-tireurs intellectuels libéraux démocrates pris de rage, les offensés et les laissés-pour-compte, tous revendiquent quelque chose, tous cherchent à se venger, tous veulent à la fois me rallier à eux et me rejeter, tous veulent que je prête serment et, en même temps, que je monte de moi-même sur quelque bûcher de circonstance. Tout ceci est tragique, c'est certain. Mais également ennuyeux, tout aussi certain. Oui. Je commence à comprendre ce qu'a dû ressentir Montaigne.

(Journal, année 1944).

 

 

Sándor Márai, extrait de "Journal Les années Hongroises 1943-1948, Albin Michel, 2019.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

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Publié le 3 Septembre 2022

Pierre-Auguste Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1881
Pierre-Auguste Renoir, Le déjeuner des canotiers, 1881

 

" Ce fut elle qui engagea la conversation. Elle fit un commentaire apparemment fortuit pour exprimer son admiration devant tant de liberté dans la composition et l'usage des couleurs, et la sensation de vie qui s'en dégageait, et ils échangèrent deux ou trois commentaires pour dire à quel point ils aimaient Renoir. En entendant son accent, il se dit qu'elle devait être britannique, mais il n'en était pas sûr et il osa lui demander. Elle répondit : "Moi, je ne suis de nulle part." Et cette réponse trop cérébrale, prétentieuse et énigmatique, mais qui ne déplût pas à Bruno, comme si elle avait été dite par un personnage de Garcia Marquez arrivant à Macondo, faillit conclure cet échange, qui n'était encore qu'une simple rencontre sans conséquences.

   Souriant à la réponse de la jeune femme, Bruno s'apprêtait à poursuivre sa visite quand il lut que cette toile de Renoir, intitulée Le déjeuner des canotiers, avait été prêtée pour être exposée au Fine Arts de Boston par la Phillips Collection de Washington, alors qu'il aurait juré l'avoir vue à Orsay. Il se remit alors à examiner le tableau, et il finit par comprendre qu'en fait il ne l'avait vue auparavant dans aucun musée, mais qu'il l'avait confondue dans ses souvenirs avec le Bal du moulin de la Galette, une autre des oeuvres majeures du peintre, qui l'avait tellement enthousiasmé quand il l'avait vue à Paris...

 

   - La jeune femme accoudée à la balustrade, c'est moi.

    Bruno sentit une décharge dans la nuque. Il se tourna et regarda la femme enceinte, puis à nouveau le tableau, et sourit. Qu'une jeune femme de 1990 prétende avoir son portrait sur un tableau de Renoir peint plus d'un siècle plus tôt était moins un trait de snobisme qu'une fanfaronnade ou le signe d'une possible folie, même si Bruno, qui s'y connaissait en altérations de la psyché humaine, opta pour la première hypothèse quand il eut observé attentivement la jeune femme et constaté que, en effet, elle ressemblait au personnage féminin sorti du pinceau du maître.

   - Ne me regardez pas comme ça, monsieur... vous ne croyez pas à la réincarnation ?... Cette jeune femme c'est moi, dans ma vie antérieure, et ces autres hommes et femmes ont été mes amis dans cette même vie antérieure, et j'en ai retrouvé plusieurs dans celle-ci.

   Amusé, Bruno décida d'aller dans son sens.

   - Et vous vous souvenez de vos vies antérieures ?

  - De chaque minute de chacune des vies...

  - Ça doit être terrible. - Il décida de rentrer un peu plus dans son jeu. - Comme dans Funes ou la mémoire, le récit de Borges... Et comment vous appeliez-vous dans cette autre vie ?

   Cette fois, la jeune femme réfléchit un instant avant de répondre.

   - Aline... comme la fille qui allait être l'épouse de Renoir.

   - Et comment vous appelez-vous maintenant, dans cette vie ou cette incarnation ?

   La jeune femme réfléchit à nouveau.

   - Loreta Aguirre Bodes.

   - Avec un nom pareil, vous n'avez pas l'air très française...

   - Peu importe... Dans chaque réincarnation, ou plutôt renaissance, on est ce que l'on est, et non ce que l'on a été.

   - Avec un nom pareil, si ça se trouve, dans cette vie vous parlez espagnol.

   Loreta sourit

   - oui, dit-elle en changeant de langue. Et vous ?

   - Aussi. Et moi, je sais d'où je viens : je suis argentin. Même si je ne le pratique pas. - Il rit. - Et je m'appelle Bruno Fitzberg et... j'ignore si je suis une réincarnation ou une renaissance...

   Loreta et Bruno visitèrent ensemble le reste des salles consacrées aux impressionnistes, ils évoquèrent la délicatesse de Degas, la pureté de Monet, l'énergie des coups de pinceau de Van Gogh et le mystère joyeux des toiles colorées de Cézanne, et quand Loreta senti la fatigue due au poids supplémentaire qu'elle portait, elle accepta l'invitation de Bruno d'aller prendre un café au restaurant du musée. Oui, elle avait besoin d'aller faire pipi et de s'asseoir. Les envies d'uriner se faisaient tous les jours plus fréquentes et elle avait les jambes enflées... Je suis horrible, dit-elle tout en touchant son ventre volumineux et en l'avertissant qu'elle en était au huitième mois.

 

   Assis à une table devant une tasse de café, ils discutèrent un moment de l'impressionnisme (elle en savait plus que lui sur les artistes), du bouddhisme et des réincarnations ( ils avaient tous  deux des connaissances basiques sur la question) et, sur l'insistance de Bruno, qui n'avait rien d'autre à faire, ils finirent par dîner au même endroit. Au cours des deux heures de conversation, le psychanalyste argentin de passage à Boston apprît que la fille enceinte était née à Cuba et avait vécu plusieurs années à Londres, où elle avait suivi des  cours d'arts plastique et visité un grand nombre des magnifiques musées de la ville. Loreta lui avoua aussi que cela faisait à peine un mois qu'elle était aux États-Unis, et qu'elle avait été accueillie par une amie anglaise qui faisait un doctorat à Harvard.

   - Et votre mari ?

   - Il n'y a pas de mari.

   - Et ça ? - Il montra son ventre.

   - Production indépendante.

   - Un ami qui figure sur le tableau de Renoir ?

   Ils rirent.

   - Peut-être, dit-elle...

 

Leonardo Padura : extrait de " Poussière dans le vent " Éditions Métailié, 2021, pour la traduction française

 

 

 

   

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Extraits de livres, #Littérature Cubaine

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