Publié le 11 Octobre 2022

C'étaient tous des cochons, bien entendu ; il n'aurait plus manqué que ça ! Les mots n'étaient même rien. Le docteur avait l'allure de quelqu'un, mais c'était très peu de chose. Les gens le portaient aux nues. Seulement, moi je dis bel homme et teinture d'iode c'est facile. lui debout et toi couchée, il est le roi des mouches. Tu n'as plus qu'à bâiller mourir et il te donne de la poudre de perlimpinpin. naturellement tu baises sa trace. En réalité il avait une passion : les cartes. Il y aurait perdu sa chemise. Il la perdait quelquefois. Ce n'était pas le moment de te trouver sur sa route avec un panaris ; il t'aurait découpé le bras en rondelles comme un saucisson pourvu que ce soit à tant la tranche. Il en avait joué des morts d'hommes, celui-là. Et puis, rond en affaires. Quand je le voyais renifler, c'est qu'il avait laissé de grosses plumes. Je me disais : "Thérèse, ne tousse pas ou tu y passes. "

   Il n'aimait pas les étrangers. Châtillon, c'était à lui. S'il arrivait un type à lorgnon, il le dévisageait pendant une heure. Il quittait sa partie, il allait voir tout le monde. Même moi. " Qu'est-ce que c'est, ce type-là ? - Je ne sais pas." À l'idée que quelqu'un pouvait chasser sur ses terres, il en perdait le boire et le manger. Et avec ça, dur... Dès qu'il s'agissait de son intérêt, tu pouvais être sûr qu'il disait : " Je fais ça pour vous." J'avais une dent contre lui. J'étais seule. Il y avait des familles dont il avait été le fléau. C'était toujours le dieu qui fait pleuvoir. Il te prenait ton père, ta mère et tes sous, et tu le saluais à la promenade. Moi, le chien de ma chienne, je le lui gardais. Je n'avais jamais eu affaire à lui et je touchais du bois. Le plus long qu'il m'en avait dit c'est "bonjour "... Je ne l'encaissais pas. Moi, les premiers moutardiers du pape, ça ne m'a jamais bottée. "

 

Jean Giono, extrait de " Les âmes fortes" Éditions Gallimard, 1950.

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Publié le 6 Octobre 2022

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Publié le 6 Octobre 2022

" Des familles portant le dais avaient fait quoi pour en arriver là ? Des tours de bâton. Tu recevais un coup sur la tête : tu ne savais pas à qui dire merci. C'étaient des saintes familles à perte de vue. Mais, cheval et voiture, ça ne vient pas par l'opération du Saint-Esprit. Mets tes sous à couver, ça ne rapporte guère. Il te faut cent ans. Défonce le poulailler du voisin : ça, c'est de la volaille ! La nuit noire, quelle belle institution . Ils disent conscience. Ils disent : remords. D'accord. C'est de la monnaie. Payez et emportez. Si c'était gratuit, ce serait trop beau. Moi j'estime : du moment qu'on est chrétien, on a le droit de tout faire. Tu seras jugée. Alors, ne te prive pas. C'est de la banque. Il y en a qui sont pour le paradis. Très bien. Des goûts et des couleurs... mais, moi je suis modeste ; je me satisfais de peu. Après on verra. Je n'ai pas d'orgueil. Je me contente de la vallée de larmes. Quand je souffre, je suis libre. Alors ?..."

 

Jean Giono, extrait de " Les âmes fortes" Éditions Gallimard, 1950.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak : 

 

Étude Littéraire : 

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 4 Octobre 2022

 

La classe ouvrière, j'en sortais. L'humiliation d'être un enfant de pauvres, éprouvée chaque soir. En société, je resterais muet, j'avais mal aux mots, je n'ai jamais su parler. Après les fascinations de l'adolescence, j'ai refermé Aragon d'un coup.

 

À quinze ans je m'étais mis aussi à lire Céline, et je me souviens de la réflexion d'un professeur à qui j'en avais fait la confidence : "Comment, vous ? Vous lisez Céline ?" La remarque avait causé en moi une confusion énorme. Pourquoi pas moi ? Fils du peuple, que me fallait-il lire ? Maurice Thorez ? Eugène Dabit ? Henri Barbusse ? Louis Guilloux ? Jean Guéhenno peut-être ? 

   Aragon, dans un style admirable, avait décrit ces beaux quartiers, à l'ouest, qu'il n'avait jamais quittés. C'était une tribune confortable et capitonnée du haut de laquelle prêcher au peuple qui s'écrasait à l'est, une chaire pour, chanoine vermeil et brillant de santé, le bénir. Il la retrouverait partout, rebâtie à son intention, à Aubervilliers comme à Moscou.

 

   Céline, à l'autre bord, du fond de ses banlieues déglinguées, confessait sa misère et hurlait sa peine. peine de classe inexpiable, insondable, inépuisable, en laquelle je me retrouvais mieux. Sans doute savait-il lui ce dont il parlait. Qui d'autre que lui avait su parler de "la haine qui vient du fond, qui vient de la jeunesse, perdue au boulot, sans défense ?" Et puis, en même temps, cette tendresse, cette pitié pudique, bravasse et juronnante du toubib de quartier, qui remplaçait la superbe bavarde du soi-disant "Paysan de Paris". La vie des champs, ici, c'était les banlieues, la zone, tout ce qui restait des fortifs, là où Rousseau allait herboriser, du côté des Lilas et de Romainville.

   Chez Céline aussi, pourtant, je soupçonnais la complaisance. Courbevoie, Clichy-La-Garenne et Bezons, les grosses chaussures qui blessent les pieds, les humiliations quotidiennes, la violence, les mots orduriers et les terrains vagues, les dispensaires où poireautaient des pauvres, plus pauvres encore de ne pas savoir dire ce qui les afflige, je savais ça par cœur. Mais Céline savait trop, disait trop, criait trop fort. Ce n'était pas non plus la façon de parler de la misère que j'avais connue, et qui resterait sobre. Et puis, cette manie d'aller chercher un bouc émissaire, et de vitupérer comme un dément...

 

   La vérité, c'est que la misère, on ne peut rien dire. Elle laisse sans voix. Il faut passer outre, se taire, faire comme si ça n'avait pas eu lieu. On revient de la misère comme on revient de la guerre, absent, mutique : ceux qui sont allés au front ou dans les camps ne parlent pas. Ou bien longtemps après, quand la douleur s'est dissipée, laisse-t-elle enfin passer, non ce qu'elle a été, mais le souvenir confus de ce qu'elle fut. C'est le moment où l'on ne se souvient même plus que l'on ne se souvient plus. Je n'ai jamais été tout à fait rassuré..."

 

Jean Clair : extrait de "Journal atrabilaire" Éditions Gallimard, 2006.

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Rédigé par jmlire9258

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Publié le 30 Septembre 2022

Octobre aux pigeons bleus vient glacer sur nos lèvres

le jus, poisseux et fort, de nos midis mordus

Des houles de vent haut gonflent et puis soulèvent

la marée des prairies où les pommes ont plu.

 

Or, levant mes regards vers le nid de la lune

je vis sa feuille d'or rouler par le grand ciel

Telle une feuille d'arbre, insolente et mi-nue

Que pousseraient les vents sur la terre de sel.

 

Les brouillards, éveillés au bord des marécages

Et qui dansent, la nuit, emmêlés aux feuillages

Contemplaient le voyage et regardaient finir

L'arbre du jeune été parmi ses fruits jaunis. "

 

Luc Bérimont : extrait de "Le sang des hommes, poèmes, 1940-1983" Éditions Bruno Doucey, 2015.

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Rédigé par jmlire9258

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