Publié le 6 Mai 2026

Paul Bowles

 

" "Bon, dit Nicolas. Alors ?"

Son visiteur ne savait trop comment commencer et décida d'être aimable.

   " Je suis un brave homme, dit-il.

     - Oui, dit Nicolas, don Jesucristo est un brave homme.

     - Mais non, mais non ! cria le pasteur.

 Nicolas prit un air poliment confus, mais ne dit rien.

 Le pasteur, sentant que sa maîtrise de leur dialecte n'était pas à la hauteur de ce genre de situation, décida sagement de reprendre la conversation à son début.

 

 

 " Hachakyum a créé le monde. C'est bien vrai ?"

Nicolas approuva d'un signe de tête et s'installa aux pieds du pasteur, les yeux levés vers lui, plissés pour se protéger du soleil.

  " Hachakyum a fait le ciel, indique le pasteur, les montagnes, les arbres et tous ces gens. C'est

bien vrai ?"

 Nicolas donna une fois de plus son assentiment.

 " Hachakyum est bon. Hachakyum t'a fait. Vrai ?

  Le pasteur s'assit de nouveau sur sa souche. Nicolas parla enfin : " Tout ce que tu dis est vrai."

  Pastor Dowe se permit un sourire de satisfaction et poursuivit : " Hachakyum  a créé tout et tout le monde, parce qu'il est puissant et bon."

  Nicolas fronça les sourcils. " Non ! cria-t-il. Ça n'est pas vrai ! Hachakyum n'a pas fait tous les hommes. Il ne t'a pas fait. Il n'a pas créé les fusils ni don Jesucristo. Il y a beaucoup de choses qu'il n'a pas faites."

  Le pasteur ferma un instant les yeux pour reprendre des forces. " Bien, dit-il enfin d('une voix patiente. Qui a fait les autres choses ? Qui m'a fait ? Dis-le moi, s'il te plaît !"

  Nicolas n'hésita pas une seconde. "Metzabok. 

   - Mais qui est Metzabok ? " cria le pasteur, laissant percer une intonation outragée. Le seul mot qu'il ait jamais connu pour désigner Dieu était Hachakyum.

 " Metzabok a fait toutes les choses qui n'appartiennent pas à notre monde", dit Nicolas.

  Le pasteur se leva, sortit son mouchoir et s'épongea le front. "Tu me hais", dit-il en regardant l'Indien assis sur le sol. Le mot était trop fort, mais il ne savait pas comment dire ça autrement. 

  Nicolas se leva prestement, et de sa main toucha le bras du pasteur.

  " Non, ça n'est pas vrai. Tu es un brave homme. Tout le monde t'aime bien."

  Malgré lui, le pasteur eut un mouvement de recul. Le contact de la main brune le dégoûtait vaguement. Il regarda le visage de l'Indien d'un air implorant et dit : " Alors, Hachakyum ne m'a pas créé ?

  - Non."

  Il y eut un long silence.

  " Tu veux venir chez moi la prochaine fois et m'écouter ?"

  Nicolas paraissait mal à l'aise.

  "On a tous du travail, dit-il.

  - Matéo dit que vous voulez de la musique", commença le pasteur.

  Nicolas haussa les épaules. " Moi, ça m'est égal. Mais les autres viendront si vous avez de la musique. Ça c'est vrai. Ils aiment la musique.

  - Mais quelle musique ? demanda le pasteur en désespoir de cause.

  - Ils disent que vous avez une bitrola."

  Le pasteur détourna les yeux, pensant : "Il n'y a pas moyen de garder quoi que ce soit hors de portée de ces gens." Avec les ustensiles ménagers et les objets que sa femme avait laissés en mourant, il avait apporté un phonographe portatif. Il devait être quelque part dans le débarras  où étaient empilés les vieilles valises et les vêtements d'hiver.

  " Dis-leur que je ferai marcher la bitrola", dit-il en franchissant le portail. 

  La petite fille courut derrière lui et, debout, le regarda s'éloigner sur la route.

  En traversant le village, le pasteur fut troublé à la pensée qu'il était complètement seul dans cet endroit reculé, seul à lutter pour apporter la vérité à ses habitants. Il se consola en se souvenant que l'isolement n'existe que dans la conscience propre à chaque homme. Objectivement l'homme est toujours une partie de quelque chose...

 

Paul Bowles, extrait de " Le pasteur Dowe à Tacaté ", dans le recueil de nouvelles "Le scorpion", 1979, Éditions Rivages, 1987, pour la traduction française.

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine, #Religion, #Sociologie

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Publié le 29 Avril 2026

 

Portrait de Fred Uhlman par Kurt Schwitters, Hutchinson Internment Camp (en), 1940.
Fred Uhlman par Kurt Schwitters, 1940.

Je me rappelle encore une violente discussion entre mon père et un sioniste venu faire une collecte pour Israël. Mon père détestait le sionisme. L'idée même lui paraissait insensée. Réclamer la Palestine après deux mille ans n'avait pas pour lui plus de sens que si les Italiens revendiquaient l'Allemagne parce qu'elle avait été jadis occupée par les Romains. Cela ne pouvait mener qu'à d'incessantes effusions de sang car les Juifs auraient à lutter contre tout le monde arabe. Et de toute façon, qu'avait-il, lui, citoyen de Stuttgart, à voir avec Jérusalem ? 

   Quand le sioniste nomma Hitler et demanda à mon père si cela n'ébranlait pas sa confiance, mon père répondit : "Pas le moins du monde. Je connais mon Allemagne. Ce n'est qu'une maladie passagère, quelque chose comme la rougeole, qui disparaîtra dès que s'améliorera la situation économique. Croyez-vous vraiment que les compatriotes de Goethe et de Schiller, de Kant et de Beethoven, se laisseront prendre à cette foutaise ? Comment osez-vous insulter le mémoire de douze mille Juifs qui sont morts pour notre pays ?...

   Quand le sioniste traita mon père de "partisan typique de l'assimilation", mon père répondit fièrement : "Oui, je suis pour l'assimilation. Quel mal y a-t-il à cela ? Je veux être identifié à l'Allemagne. J'approuverais certainement la complète absorption des Juifs par les Allemands si j'étais convaincu que ce serait pour l'Allemagne un profit durable, mais j'en doute quelque peu. Il me semble que les Juifs, en ne s'intégrant pas complètement, agissent encore comme catalyseurs, enrichissant ainsi et fertilisant la culture allemande, comme ils l'ont fait dans le passé"

   À ces mots, le sioniste bondit. C'était plus qu'il n'en pouvait supporter. Se frappant le front de l'index droit, l' s'écria d'une voix forte : "Complètement meschugge", rassembla ses brochures et disparut se frappant toujours le front du doigt.

   Je n'avais jamais vu mon père, pacifique et calme à l'ordinaire, si furieux. Pour lui, cet homme était traître à l'Allemagne, la patrie pour laquelle mon père, deux fois blessé dans la Première Guerre mondiale, était prêt à se battre à nouveau.

 

Fred Uhlman, extrait de "L'ami retrouvé", 1971, Éditions Gallimard 1978 pour la traduction française.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Allemande, #Littérature Anglaise, #Folie, #Traîtrise

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Publié le 18 Avril 2026

Richard Ford au Salon du livre de Göteborg en 2013.
Richard Ford, 2013.

Là où nous croyons détecter les indices, les signes avant-coureurs des désastres, nous nous trompons le plus souvent. Un enfant verrait aussi clair qu'un adulte dans ce domaine. Voire plus. Il y a des années, j'ai connu un homme qui s'est pendu, un boursier. Il avait des tas d'ennuis, des problèmes psychiques, il avait atteint un désespoir qui le rendait inaccessible à toute idée positive. Mais la semaine qui a précédé son instant fatal planifié dans le moindre détail - il avait pris ses dispositions pour que sa femme partie en Floride avec des amies le trouve à son retour -, il semblait, selon son entourage, avoir cessé de porter le monde sur ses épaules, il était d'excellente humeur. Il riait, il racontait des blagues, il mettait les uns et les autres en boîte, il faisait des projets comme on ne se rappelait pas lui en avoir entendu faire depuis longtemps. Ses amis se sont dit qu'il avait tourné la page, compris la vie, qu'il était redevenu lui-même - fidèle à leur souvenir pour leur plus grande joie. Et puis voilà : pendu au grand lustre du vestibule, dans la maison qu'il avait fait construire deux ans plus tôt et qu'il prétendait adorer. C'est un mystère, les ressorts de l'être. Un mystère...

 

    Quand nous sommes passés à table, il était plus de dix heures et demie. J'avais sommeil, je n'avais plus faim. Pendant le dîner, le téléphone a sonné encore deux fois. La première, mon père a répondu ; il a ri de bon cœur en disant qu'il rappellerait la personne plus tard. La seconde fois, il a eu l'air d'écouter quelqu'un qui lui parlait sérieusement, mais quand il est revenu, il a déclaré : "Rien, rien, c'était rien. Simple suivi de dossier."

   À table, ma mère lui a demandé s'il n'avait pas remarqué du nouveau chez Berner. Et comment ! il a dit. Elle avait changé de coiffure et il trouvait ça bien. Ma mère lui a fait observé qu'elle portait du rouge à lèvres ( elle en avait remis) et que, si on n'y prenait pas garde, elle partirait à Hollywood ou en France. Mon père a suggéré qu'elle entre chez les sœurs de la Providence avec notre mère et prenne ses dispositions pour devenir nonne en faisant vœu de chasteté. Ça a fait rire ma mère, mais pas Berner. Aujourd'hui, je me souviens de cette soirée comme la meilleure, la plus spontanée que nous ayons eue cet été là - et de tout temps. Un bref instant, j'au cru que la vie pourrait prendre une trajectoire plus fiable, plus régulière. Ils étaient heureux tous les deux, à l'aise ensemble. Mon père était reconnaissant envers ma mère pour sa prévenance à son égard. Il lui faisait compliment de ses vêtements, de sa beauté, de sa bonne humeur. On aurait dit qu'ils avaient redécouvert quelque chose qui avait été masqué, mal compris, oublié avec le temps, et qu'ils étaient de nouveau sous le charme l'un de l'autre. Ce qui est tout de même logique et légitime chez des gens mariés. Ils entrevoyaient de nouveau la personne dont ils étaient tombés amoureux et qui tissait la trame de leur vie. Pour certains, il est probable que cette vision ne pâlit jamais... Mais chez nos parents, chose curieuse, cette redécouverte qui dissipait la frustration, l'anxiété et les soucis comme autant de nuages, et qui les révélait sous leur meilleur jour, est survenue au moment précis où ils s'apprêtaient à mener notre famille à la ruine...

 

Richard Ford, extrait de "Canada", 2012, Éditions de l'Olivier 2013 pour la traduction française.

 

Du même auteur, dans Le Lecturamak :

 

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Américaine

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Publié le 31 Mars 2026

Edith Bruck en 1957

La victime agonisante d'un séisme

celle du meurtrier de service

la veuve qui se désespère

le jeûne comme arme

les pleurs d'un bébé au fond du puits

le président qui distribue des condoléances

le dernier souffle enregistré par un micro

l'incendie de forêt

la camorra la mafia la politique

les fusillades et les révolutions

les discours des politiques

les partis

les exclus

le pape blessé

les handicapés

les kidnappés

la proie de chantage hébétée

la police qui tire sur les Noirs

les procès et les accusés

les enfants squelettiques

tout fait spectacle

Edith Bruck : extrait de "La voix de la vie", 2022, Éditions Payot & Rivages, 2022 pour la traduction française.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Italienne, #Poésie

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Publié le 26 Février 2026

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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