"Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l'esprit critique, moteur du progrès, n'existerait même pas. Tout comme écrire, lire c'est protester contre les insuffisances de la vie." Mario Vargas Llosa. Discours du Prix Nobel" Je pense que nous n'avons pas de meilleure aide que les livres pour comprendre la vie. Les bons livres, en particulier. C'est la raison pour laquelle je lis : pour comprendre de quelle façon je dois vivre, et découvrir qui sont les autres, dans le secret d'eux-mêmes " Benjamin Markovits : extrait d'entretien pour Transfuges n° 31 juin-juillet 2009
jack london " - Vous n'aimez pas les magazines ? hasarda Martin. - Vous oui ? rétorqua l'autre, soudain hostile. - Je... j'écris ou, plutôt, j'essaie d'écrire pour les magazines. - Je préfère...
Mathias Énard, 2013 J'entendais Sarah dans la cuisine, elle devait préparer le dîner. J'ai laissé Lucie à ses exercices de grammaire et je suis retourné dans mon bureau. J'ai ouvert un carnet...
" Quelques semaines après la condamnation des sept cents pyrots, un petit homme myope, renfrogné, tout en poil, sortit un matin de sa maison avec un pot de colle, une échelle et un paquet d'affiches et s'en alla par les rues collant sur les murs des placards où se lisait en gros caractères : Pyrot est innocent, Maubec est coupable. Son état n'était pas de coller des affiches ; il s'appelait Colomban ; auteur de cent soixante volumes de sociologie pingouine, il comptait parmi les plus laborieux et les plus estimés des écrivains d'Alca. Après y avoir suffisamment réfléchi, ne doutant plus de l'innocence de Pyrot, il la publiait de la manière qu'il jugeait la plus éclatante. Il posa sans encombre quelques affiches dans les rues peu fréquentées ; mais arrivés aux quartiers populeux, chaque fois qu'il montait sur son échelle, les curieux amassés sous lui, muets de surprise et d'indignation, lui jetaient des regards menaçants qu'il supportait avec le calme que donnent le courage et la myopie. Tandis que sur ses talons les concierges et les boutiquiers arrachaient ses affiches, il allait traînant son attirail et suivi par les petits garçons qui, leur panier sous le bras et leur gibecière sur le dos, n'étaient pas pressés d'arriver à l'école : et il placardait studieusement. Aux indignations muettes se joignaient maintenant contre lui les protestations et les murmures. Mais Colomban ne daignait rien voir ni rien entendre. Comme il apposait, à l'entrée de la rue Sainte-Orberose, un de ces carrés de papier portant imprimé : Pyrot est innocent, Maubec est coupable, la foule ameutée donna les signes de la plus violente colère. "Traître, voleur, scélérat, canaille", lui criait-on; une ménagère, ouvrant sa fenêtre, lui versa une boîte d'ordures sur la tête, un cocher de fiacre lui fit sauter d'un coup de fouet son chapeau de l'autre côté de la rue, aux acclamations de la foule vengée; un garçon boucher le fit tomber avec sa colle, son pinceau et ses affiches, du haut de son échelle dans le ruisseau et les Pingouins enorgueillis sentirent alors la grandeur de leur patrie. Colomban se releva luisant d'immondices, estropié du coude et du pied, tranquille et résolu.
- Viles brutes, murmura-t-il en haussant les épaules.
Puis il se mit à quatre pattes dans le ruisseau pour chercher son lorgnon qu'il avait perdu dans sa chute. Il apparut alors que son habit était fendu depuis le col jusqu'aux basques et son pantalon foncièrement disloqué. L'animosité de la foule à son égard s'en accrut.
De l'autre côté de la rue s'étendait la grande épicerie Sainte-Orberose. Des patriotes saisirent à la devanture tout ce qu'ils trouvaient sous la main, et le jetèrent sur Colomban, oranges, citrons, pots de confitures, tablettes de chocolat, bouteilles de liqueurs, boîtes de sardines, terrines de foie gras, jambons, volailles, stagnons d'huile et sacs de haricots. Couvert de déchets alimentaires, contus et déchiré, boiteux, aveugle, il prit la fuite suivi de garçons de boutique, de mitrons, de rôdeurs, de bourgeois, de polissons dont le nombre grandissait de minute et minute et qui hurlaient : "À l'eau ! à mort le traître ! à l'eau ! " Ce torrent de vulgaire humanité roula tout le long des boulevards et s'engouffra dans la rue Saint-Maël. La police faisait son devoir; de toutes les voies adjacentes débouchaient des agents qui, la main gauche sur le fourreau de leur sabre, prenaient au pas de course la tête des poursuivants. Ils allongeaient déjà des mains énormes sur Colomban, quand il leur échappa soudain en tombant, par un regard ouvert, au fond d'un égout.
Il y passa la nuit, assis dans les ténèbres, au bord des eaux fangeuses, parmi les rats humides et gras. Il songeait à sa tâche; son cœur agrandi s'emplissait de courage et de pitié. Et quand l'aube mit un pâle rayon au bord du soupirail, il se leva et dit, se parlant à lui-même :
- Je discerne que la lutte sera rude.
Anatole France : extrait de "l'Ile des Pingouins", 1908. ( lu dans "Mémoires d'Europe, anthologie des littératures européennes.", Gallimard, 1993.
L'Île des Pingouins est un roman historique d' Anatole France paru en 1908. Il s'agit d'une histoire parodique de la France constituée de nombreuses allusions à l'histoire contemporaine. Le livr...
" D'innombrables choses que l'humanité s'est appropriées à ses stades antérieurs, mais sous une forme si faible et embryonnaire que nul ne pouvait percevoir qu'elle se les était appropriées, viennent soudain au jour, longtemps après, peut-être après des siècles : durant l'intervalle, elles se sont fortifiées et ont mûri. Bien des époques, et bien des hommes, semblent totalement dépourvus de tel ou tel talent, de telle ou telle vertu : mais qu'on attende seulement leurs petits-enfants et leurs arrière-petits-enfants, si l'on a le temps d'attendre, - ils feront apparaître au soleil ce que leurs grands-parents portaient en eux, ce qu'ils portaient en eux sans le savoir encore. Souvent, le fils est déjà le révélateur de son père : celui-ci se comprend mieux lui-même à partir du moment où il a un fils. Nous avons tous en nous des jardins et des plantations cachées ; et pour utiliser une autre image, nous sommes tous des volcans en formation qui connaîtront leur heure d'éruption..."
" Le méchant aussi, le malheureux aussi, l'homme d'exception aussi doivent avoir leur Nietzsche philosophie, leur bon droit, leur soleil éclatant ! Ce n'est pas la pitié envers eux qui est ...
" Le matin du jour où sa femme allait l'abandonner, alors qu'il gravissait l'escalier de l'immeuble où se trouvait son cabinet, dans le quartier de Babiâli, le journal qu'il venait de lire sous le bras, Galip pensait au crayon à bille vert qu'il avait fait tomber au plus profond des eaux du Bosphore, il y avait tant d'années de cela, au cours de l'une des promenades en barque où les emmenaient leurs mères, l'année où ils avaient eu les oreillons, Ruya et lui. Et la nuit du même jour, quand il examinerait la lettre que Ruya lui avait laissée, il se dirait que le crayon à bille vert, posé sur la table, et qui avait servi à écrire la lettre, était exactement le même que celui qui était tombé à l'eau. Ce crayon à bille - celui qu'il avait laissé tomber dans le Bosphore vingt-quatre ans plus tôt -, Djélâl le lui avait prêté, parce qu'il avait beaucoup plu à l'enfant, mais pour une semaine seulement. Et quand il il avait appris sa perte, il s'était renseigné sur l'endroit où il était tombé dans la mer et avait conclu : "Il n'est donc pas perdu, puisque nous savons où il se trouve exactement dans le Bosphore." [...], mais pour cela, il lui était indispensable de ne pas perdre la mémoire, comme il s'en était plaint au cours de l'une de leurs dernières rencontres. "Quand le jardin de la mémoire commence à se désertifier", avait dit Djélâl ce soir-là, "on en chérit les derniers arbres et les dernières roses, on tremble pour eux. Pour éviter qu'ils se dessèchent et disparaissent, je les caresse, je les arrose du matin jusqu'au soir ! Je ne fais que me souvenir et me souvenir encore, de peur d'oublier ! "..."
Orhan Pamuk : extrait de "Le livre noir", 1990, Éditions Gallimard, 1995, pour la traduction française.