Publié le 24 Février 2026

Lucas tire une chaise près du bureau, s’assied en face du vieillard, il dit : 

Agota Kristof


– Excusez-moi, mon père.
Le curé dit :
– Je vous rembourserai petit à petit pour ce que je vous dois, Lucas.
Lucas demande :
– Il y a longtemps que je ne suis pas venu ?
– Depuis le début de l’été. Vous ne vous en souvenez pas ?
– Non. Qui vous a nourri pendant ce temps ?
– Léonie m’apportait tous les jours un peu de soupe. Mais depuis
quelques jours, elle est malade.
Lucas dit :
– Je vous demande pardon, mon père.
– Pardon ? Pourquoi ? Je ne vous ai pas payé depuis de nombreux mois.
Je n’ai plus d’argent. L’État est séparé de l’Église, je ne suis plus rétribué
pour mon travail. Je dois vivre de l’offrande des fidèles. Mais les gens ont
peur d’être mal vus en venant à l’église. Il n’y a que quelques vieilles
femmes pauvres aux offices.
Lucas dit :
– Si je ne suis pas venu, ce n’est pas à cause de l’argent que vous me
devez. C’est pire.
– Comment cela, pire ?
Lucas baisse la tête :
– Je vous ai totalement oublié. J’ai oublié aussi mon jardin, le marché, le
lait, le fromage. J’ai même oublié de manger. Pendant des mois, j’ai dormi
dans le galetas, j’avais peur d’entrer dans ma chambre. Il a fallu qu’une
petite fille, la nièce de Léonie, vienne aujourd’hui, pour que j’aie le courage
d’y entrer. Elle m’a aussi rappelé mon devoir envers vous.
– Vous n’avez aucun devoir, aucune obligation envers moi. Vous vendez
votre marchandise, vous vivez de cette vente. Si je ne peux plus vous payer,
il est normal que vous ne me livriez plus rien.
– Je vous le répète, ce n’est pas à cause de l’argent. Comprenez-moi.
– Expliquez-vous. Je vous écoute.
– Je ne sais plus comment continuer à vivre... 

Agota Kristof, extrait de "La Preuve" Éditions du Seuil, 1988.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Suisse

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Publié le 21 Février 2026

"- … Le 45… c'est...Henry de Montherlant Ah bon… bien sûr… si vous êtes un habitué du pariscoculbe... Montherlant-Bardot... ça vous fait pas d'effet...vous avez l'habitude de les rencontrer… mais nous dans la soignerie de désert de bidets blancs et de mourants qui tout compte fait meurent... ça fait un certain effet... Henry de Montherlant qui te tombe comme ça dans les mains… y'a des trucs dans la vie…

   … le premier réflexe… la première fois du soir que tu vas le voir… que plus les heures passent plus il doit imaginer qu'on sait qu'il est et non pas Henry Millon comme marqué sur le dossier… Henri Millon journaliste… Henry Millon reporter-photographechez les givrées-girls...

   Le premier réflexe : 

   - Alors, torero, on meurt ?

   ... ne pas faire voir qu'on sait... rien... gueule neutre... ne pas rire... parce que quand même on peut pas nier que la situation est pas mal jouissive... " le théâtreu deu monsieur deu Montherlant ! " ... avec cet empesage qu'on lui a toujours mis sur le dos... et ce nom trompette !... des photos de Montherle, toi, peut-être tu en as vu deux dans ta vie...quand il était jeunot à la con avec ses cheveux en brosse... Montherle jamais été ton affaire... qu'est-ce qu'on lit de Montherle ?... les célibataires... et on voit deux-trois pièces à la télé par hasard... d'accord ils se renvoient bien la balle... mais la pop-music c'est plus préoccupant... alors on se fait une image de Montherlant commac : 

    Vieille poussière, vieille droite, vieille France, vieil emmerdeur !... et puis teu-leu-voilà le mec en pyjama... peut-être le pyjama qui lui donne cet air de bonne franquette… ou son œil bouffi qui lui fait une meilleure mine...

   - Vous souffrez encore ?

   ... un peu jouisseur sadicus leu-long de la colonne vertébranche... d'abord on est jeunot, on fait l'imbécile devant les taureaux comme un affamé espagnol... après on court dans les stades histoire de s'essouffler... voir si les poumons résistent... après on va à la guerre pour se faire du sensuel avec la peur... la plupart z'y vont par force... mais les caractériels-pervers, passionnés-dans-la-chair genre Montherle... z'y vont pour s'écouter trembler...

   - Vous souffrez beaucoup ?

   - Ça n'a pas bougé.

  ... après on avance dans le vieil âge… on a le vertigo saisonnier... on se met la gueule par terre plus ou moins mainpoussé par des aïeuteurs... (aideurs!)… on se récolte un œil comme une tartine très groseille - l'ecchymose mauve commence à sortir - … et on lutte grandiose contre la douleur stupide… c'est l'homme !... enfin c'est l'homme Montherlant… l'art de se créer des problèmes quand on en a pas… pour analyser comment on jouit quand on souffre… ce que j'aimerais savoir c'est quel genre de littérature t'aurais écrit Montherle, si t'avais fait douze heures de boulot par jour…

   - Vous voulez un calmant ? 

    - Je vais essayer de tenir.

    avec ce regard qu'il a... accroché à toi (à la personne qui rentre dans sa chambre)... un regard qui te suit partout dans la chambre... te quitte pas des yeux... même quand tu mets ses gouttes dans l'œil abîmé… il te regarde avec l'autre ! un regard où vraiment tu ne peux rien sentir ni de haineux, ni de misanthrope, ni de méprisant, ni de misogyne ni de quoi que ce soit de négatif !... 

    ... et ici dans la grande soignerie... c'est pas les méprisants ni les misogynes qui manquent ! ... en commençant par la prestigieuse toubiscaille !... alors tu les sens, au nez, à 30 mètres !...

   ... il est là avec son pyjama bleu...quant tu y penses... qui est-ce qui m'aurait dit que je me retrouverais un jour avec Montherlant en pyjama dans une chambre... y a des situations dans la vie... vachement chocolat !...ne ris pas... Montherlant malade sur un plume... c'est la grande pyramide au lit pour ravalement... avec ce regard d'aigle tapi qui à la fois défend son repaire... et attend que vous y tombiez dedans... grosse araignée bouffeuse immobile au centre de sa toile... qui vous suce de loin...

                                                                                     ...il n'est pas agressif... il est défensif... c'est vous, votre présence qui le bouleverse !...la moindre présence humaine est pour lui bouleversante !... ne m'approchez pas, je passionne !...vous êtes énorme dans ma chambre !... vous dévorez mon espace !...vous buvez mon oxygène !... vous êtes un dinosaure qui me pétrifie !... allez-vous-en ! allez-vous-en ! laissez-moi respirer, laissez-moi survivre !...

   ... partez !...dès que vous aurez disparu... je commencerai à vous aimer... comme un fou !...

   ... y t'énerve avec son regard !... tout à l'heure tu vas renverser quelque chose !...

   ... et puis cet immobilisme... toujours la même position... ne bouge pas... certains malades pendant la visite de l'infe se retournent, remuent un bras, un pied, font un geste, tournent la tête, regardent si la fenêtre est bien fermée... lui pas... lui rien !... une pyramide avec des yeux... des yeux qui vous happent... qui vous mangent... qui vous empêcheraient presque de remuer...

   ... au contact, il est doux... tu veux dire il n'est pas constipé-contracté sur la défensive : elle va me faire mal-elle va me faire mal ! il se laisse aller, il est confiant... il essaie de lutter - ne perdons pas une occasion de lutter ! - contre le réflexe qui ferme l'œil quand on y fout des gouttes dedans... il y arrive... quand il rate, il maugrée... c'est emmerdant, hein, cette nature  toujours en travers de sa volonté !...jamais pouvoir être son maître tout à fait... quelle chiure !...y te plaît, ce mec !...non mais, c'est un vrai personnage pour un auteur, Montherle !... une vraie forte tête à spectacle !...

 

Victoria Thérame : extrait de "Hosto-blues", Editions des Femmes, 1974. ( lu dans "Anti-manuel de français" de Claude Duneton et Jean-Pierre Pagliano, Éditions du Seuil, 1978.)

     

 

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Littérature Française

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Publié le 18 Février 2026

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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Publié le 17 Février 2026

"Mais si j’ai travaillé sur la peste, c’est parce que j’essaye de faire une histoire qui est contemporaine de la société dans laquelle je vis. Pourquoi, après la peste et la terrible mortalité, obéit-on aux mêmes lois, aux mêmes dieux, aux mêmes rois ? Pour se rassurer ? Aujourd’hui, je suis absolument persuadé que nous vivons dans un monde d’après le Covid. Mais on ne le sait pas. Nous en payons le prix économique, et surtout politique. Et ce qui m’étonne beaucoup, dans cette récente expérience épidémique, c’est la latence. Boccace a écrit Le Décaméron, qu’on lit encore, alors que la catastrophe était en cours. Cinq ans après l’épidémie de Covid, quelle est l’œuvre qu’elle a suscitée et dans laquelle on se reconnaîtra plus tard en disant : le Covid, c’était ça ? Il n’y en a pas. Nous sommes muets de stupeur, dans la position la plus dangereuse politiquement, qui est celle de n’avoir rien à en dire."

Patrick Boucheron, extrait d'un entretien pour le magazine Télérama 3968, du 28 janvier 2026.

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #Dans la Presse

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Publié le 13 Février 2026

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Rédigé par jmlire9258

Publié dans #ANNIVERSAIRE

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