Publié le 17 Décembre 2025
" Il vint un temps où Peer Qvist eut à faire appel à tout son mauvais caractère pour lutter contre les camps de la mort et les camps de travail forcé, contre la bombe à hydrogène et la menace sournoise, déjà prévisible, des déchets de piles atomiques lentement accumulés sur la terre, dans l'air et au fond des mers ; il eut à hurler et à manifester contre l'indifférence coupable et la complaisance sinistre du congrès des physiciens à Genève, prêts à payer le "progrès" de quelques millions de cancers nouveaux - lutte menée avec la même fureur qu'il avait jadis employée pour la défense des oiseaux. Visage de son ami Kaï Munk, fusillé par les nazis parce qu'il avait défendu contre ses ennemis une des plus tenaces racines que le ciel eût jamais plantées dans le cœur des hommes, et qu'ils nomment liberté - qui est en eux comme un attouchement de la main divine ; groupes d'Indiens du Wyoming au tournant du siècle, qu'on aurait encore pu sauver, mais qu'on avait préféré abandonner dans leurs réserves à alcool, la syphilis et la tuberculose ; barrières de corail au large de l'Australie où il était allé pour reposer ses yeux et reprendre courage car l'homme n'était pas encore parvenu à menacer ces deux mille kilomètres de corail animé d'une vie fabuleuse et toute proche des premiers temps ; lutte contre l'érosion, terres tuées par l'exploitation intensive ; - Peer Qvist expulsé d'ici, indésirable là, radié de tel institut, de telle académie, puis invité à y reprendre place dix ans plus tard, lorsque les faits lui donnaient raison - trop tard - comme si une récompense officielle pouvait racheter le crime commis - seuls son grand âge et son excentricité lui valaient à présent une sorte de popularité indulgente et condescendante - ce vieil obstiné de Peer Qvist, cette tête de cochon faisait encore parler de lui... Combien de luttes, combien d'efforts, et tout restait éternellement à faire, à défendre ; toutes ces racines vivantes, ces ramifications prodigieuses, dans leur variété et leur ténacité, devaient être défendues sans trêve ni répit... (...) Les racines étaient innombrables et infinies dans leur variété et leur beauté et quelques-unes étaient profondément enfoncées dans l'âme humaine - une aspiration incessante et tourmentée orientée en haut et en avant - un besoin d'infini, une soif, un pressentiment d'ailleurs, une attente illimitée - tout cela qui, réduit à la dimension des mains humaines, devient un besoin de dignité. Liberté, égalité, fraternité, dignité.
Romain Gary, extrait de "Les racines du ciel", Éditions Gallimard, 1956.
Du même auteur, dans Le Lecturamak :
/image%2F0638148%2F20240331%2Fob_b7fed7_romaingary-jeansebarg-italie-1961.jpg)
Les organes manquants. (Romain Gary ) - Le Lecturamak
Romain Gary et Jean Seberg, 1961. "- Dis-moi, photographe, tu crois toujours que je suis fou ? - Oui - Tu as raison. Il faut être fou... Tu as de l'instruction ? - Oui - Tu te rappelles, le reptile
https://le-lecturamak.over-blog.com/2024/03/les-organes-manquants.romain-gary.html
/image%2F0638148%2F20251206%2Fob_94b9f8_marc-aurele.jpg)
/image%2F0638148%2F20201208%2Fob_59a49f_paul-eluard-harcourt-1945.jpg)
/image%2F0638148%2F20251126%2Fob_575a5d_alfred-de-musset-landelle-charles.png)
/image%2F0638148%2F20250621%2Fob_f5ff78_alfred-de-musset-landelle-charles.png)
/image%2F0638148%2F20170109%2Fob_9968be_16343795409-1cb1ccb2f0-z.jpg)